AU FIL DES HOMELIES

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LA SAMARITAINE

Jn 19, 28-34

Vigiles du troisième dimanche de carême – C

(22 mars 1992)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Q

u'est-ce qui a bien pu décider la samaritaine à croire et à changer de vie, au moment où elle a rencontré le Christ ? Est-ce simplement le rayonnement extraordinaire de cet inconnu rencontré qui avait meublé un petit brin de conversation au bord du puits ? Cette brave femme, si on en croit le récit évangélique, s'y connaissait en hommes et jusque-là il n'y en avait pas beaucoup qui avaient changé sa vie à cette profondeur. Ce n'est donc pas simplement une sorte d'impression psychologique que Jésus aurait pu exercer sur la samaritaine qui, tout d'un coup, l'aurait séduite et lui aurait fait changer brutalement de ma­nière de vivre.

Pour mieux le comprendre je crois qu'il est opportun de comparer la scène dans laquelle la Sama­ritaine rencontre Jésus avec l'autre scène que nous venons de lire, celle de Jésus expirant sur la croix et disant : "J'ai soif !" et "Tout est achevé !" Autrement dit, au moment où la samaritaine rencontrait Jésus, est-ce qu'elle pouvait deviner qui était cet homme qui lui parlait ? Est-ce qu'elle pouvait imaginer un seul instant qu'un jour peut-être Il serait sur une croix, en train d'agoniser, de crier vers son Dieu et de crier sa soif ? En fait, tout l'itinéraire de notre foi est d'une certaine manière contenu entre ces deux étapes. L'étape par laquelle la samaritaine se trouve face à Jésus comme ce prophète, comme cet homme extra­ordinaire, comme cet homme qui sans doute l'a mar­quée. Mais ceci ne suffirait pas pour déclencher la foi. Sans doute y a-t-il eu dans le cœur de la samaritaine ce travail intérieur qui lui a permis de percevoir obs­curément que Celui qu'elle voyait là pourrait un jour donner radicalement et pleinement donner sa vie pour elle, que Celui qui lui demandait à boire ce jour-là était Celui-là même qui crierait sa soif à toute l'huma­nité quand Il mourrait sur la croix, que Celui avec le­quel elle s'entretenait sur le bord de la margelle du puits, là où on entend encore aujourd'hui l'eau vive murmurer et chanter à quelques dizaines de mètres de profondeur, serait Celui-là même dont l'eau coulerait du côté pour rassasier tout le désir de l'humanité.

Si nous lisons demain l'évangile de la sama­ritaine aux catéchumènes, (et d'une certaine manière nous sommes tous encore aujourd'hui catéchumènes même si nous avons été baptisés car le style de notre vie, de notre foi est encore catéchuménal car nous avons besoin d'être enseignés jusqu'au jour de notre mort, jusqu'au jour où nous verrons le Christ face à face), si nous lisons cet évangile aux catéchumènes c'est parce qu'on veut ouvrir en eux tout l'itinéraire de leur foi en Jésus qu'ils ont rencontré et dont ils ont saisi davantage le côté de la richesse et de la beauté de l'humanité qui les a séduits mais pour leur dire : Le chemin que vous allez faire maintenant c'est le che­min de la Pâque, et la manière authentique et réelle de rencontrer tout le mystère du Christ c'est d'accepter qu'il y ait entre Lui et vous ce moment décisif de sa mort, ce moment où Il crie sa soif, ce moment où Il dit que "tout est accompli" précisément dans la mort pour qu'alors vous puissiez le reconnaître pour ce qu'Il est, le Sauveur.

Il nous est difficile et pourtant c'est un des enjeux fondamentaux de notre foi, il nous est difficile de croire que pour entrer dans la véritable connais­sance, pour entrer dans la véritable intimité de Dieu, il faut qu'il y ait ce loger rideau presque impalpable du mystère de la mort, celle de Jésus Lui-même et la nôtre propre. Ce qui fait que nous pouvons véritable­ment découvrir tout l'absolu de Dieu, tout l'absolu de son amour livré pour nous, c'est parce qu'il y a, entre Lui et nous, ce mystère de la mort. Sinon nous ne devinerions pas l'infini et la force de l'amour qui l'a poussé jusqu'à nous. C'est bien cela que nous dit Paul quand il affirme que le baptême c'est mourir avec le Christ, c'est-à-dire de connaître la mort comme Lui-même l'a connue pour que, à travers même la mort, nous découvrirons l'absolu de l'amour de Dieu. Là où le Cantique des cantiques, chant d'un bien-aimé et d'une bien-aimée, disait : "L'amour est fort comme la mort !" ici nous pouvons en comprendre toute la ri­gueur et tout l'absolu. C'est vrai que la mort est la seule mesure pour notre expérience humaine pour percevoir ce qu'est l'absolu de l'amour de Dieu.

On pourrait imaginer que la samaritaine, convertie, reconnaissant finalement que le véritable culte devait plutôt être à Jérusalem, se soit trouvée au moment où passait Jésus sur le chemin du Calvaire. C'est un peu du roman si vous voulez, mais en réalité c'est plus vrai qu'on ne le croit. A ce moment-là, la samaritaine avait accompli un certain chemin, elle avait découvert la présence du Messie au milieu d'Israël, mais elle n'avait sûrement pas deviné ce que voulait dire la présence de Dieu. Elle n'avait pas en­core réalisé que le mystère même de la présence de Dieu ne pouvait se révéler à nous en plénitude que par le fait que s'instaure entre Lui et nous ce qui fait à la fois la communion ultime, Dieu mourant avec nous pour que nous mourrions avec Lui, et en même temps cet arrachement et cette séparation, car qu'y a-t-il de plus destructeur et de plus séparateur que la mort ? Si la samaritaine, ayant fait quelques pas de plus s'était avancée jusqu'au pied du Calvaire, alors elle aurait reconnu pleinement que les flots d'eau vive avaient déjà jailli par anticipation au moment où elle rencontrait le Christ, où Il lui promettait l'eau vive jaillissant en son sein en vie éternelle. Et alors elle aurait compris que commençait son propre baptême, sa propre entrée dans le Royaume et dans la plénitude de la vie par la mort de Celui qu'elle avait connu au bord des eaux de la vie.

 

 

AMEN

 

 
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