AU FIL DES HOMELIES

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J'AI SOIF !

Vigiles du troisième dimanche de Carême – B

(26 mars 2000)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

L

'histoire, avec la samaritaine, se resserre. Dans cette rencontre de la samaritaine et Jésus, un pas est fait en avant, un pas définitif. Quelque chose de plus est dit sur Dieu, qu'Il n'avait jamais dit, ou au moins pas de cette façon. Et Il confie à cette femme : "J'ai soif !"

Avec Abraham ... Abraham nous avait trans­mis la puissance d'une voix qui appelle, qui se fait convaincante, qui insiste, qui même parfois tranche en demandant son fils en sacrifice, qui agit à temps et à contre-temps dans la vie d'un homme seul qui porte en lui cette Parole qui est tout, une sorte de puissance que les hommes ne peuvent pas entendre, qu'ils vont entendre grâce à lui. C'est la couleur de la marche, de la traversée, Dieu dessine une terre, une terre qu'Il promet, Il dessine un ciel avec des étoiles, du sable, Il dessine un amour de femme, Sara, Il dessine un fils qu'Il reprend et qu'Il redonne.

Avec ceux qui vont suivre, Dieu va dire autre chose de Lui. Avec Jacob, il va dire la nuit, il y a l'étreinte, la chaleur d'un corps, d'un ange, comment des bras peuvent serrer, tenir, insister, presque faire mal, dans la lutte de Jacob avec l'ange. Là un soir, à l'improviste, furtivement, Jacob apprend comment Dieu surprend, lui qui sait tellement surprendre les autres dans sa ruse d'homme, et Jacob découvre les agencements, les préparations, les ruses même de Dieu qui est plus rusé que Jacob, il fallait le faire ... Et il a appris aussi qu'on peut s'embrasser, s'étreindre et se blesser, tout en même temps. C'est la couleur de la nuit, c'est la chaleur du corps, c'est la crainte, l'in­quiétude, ne pas savoir qui est dans ses bras.

Avec David, c'est presque l'ivresse, se laisser aller, construire une maison, transporter ce Dieu sur ce chariot, se dénuder, aller un petit peu plus loin, quitte à faire rire les filles et les courtisanes. Une sorte de nouvelle liberté, inventer des mots pour répondre à Dieu, parfois même le prendre un peu de haut. Et puis, continuer sa vie intense d'homme, d'homme à femme(s), puis dans cette vie découvrir et la miséri­corde de Dieu, et l'attente de Dieu, sa patience. C'est David qui découvre à la fois le temps que prend Dieu avec chacun de nous, le pardon qu'il accorde, et en même temps son insistance à faire demeurer dans sa lignée, dans sa famille.

Et puis, de génération en génération, Abra­ham, Moïse, Dieu dit à chaque fois quelque chose de nouveau qu'on n'avait pas encore dit, ni pressenti : sur la montagne, Il brûle le visage de Moïse, Il rend sa gloire à la fois visible et invisible, c'est-à-dire cette espèce d'intense chaleur qu'Il a peine à contenir pour Lui, et cette chaleur grave les lettres, inscrit des mots dans la tête de Moïse qui va les transmettre à un peu­ple.

Puis, il y a la samaritaine. Et là, je crois que Jésus n'a jamais été aussi nu, on n'a jamais été aussi loin, Dieu n'a jamais été aussi dévoilé. Quand Dieu commence à se dire, Abraham, Jacob, Moïse, David, quand Il dit une partie de lui-même, une autre partie se voile, une sorte de paradoxe permanent qui tourne, un mystère qui ne cesse et de s'éclairer et de s'épaissir en même temps. On sait mieux son pardon et en même temps, Il demande le Fils unique qu'Abraham avait soutiré, espéré. Donc quand on tire un rideau, n'est-ce pas mesdames, on tire d'un côté, cela fronce de l'autre, avec Dieu, il y a une sorte de rideau, il y a un terme grec plus "classe" que le rideau qui s'appelle "alétéia", et voilà. Et là, ce matin-là, à la sixième heure, le rideau est presque déchiré, la poitrine est presque dénudée. Il ne peut pas aller plus loin dans ce qu'Il a à dire de Lui, si, il le dira d'une autre façon sur la croix, même ouverture de Lui : "J'ai soif".

En fait, ce qui était sans arrêt caché, mal dé­voilé souvent tendu, implicite, comme quelque chose d'explosif qu'Il aurait eu du mal à nous dire directe­ment : "Je meurs de désir de vous !" Il est nu, abso­lument nu dans cette rencontre avec la femme, il est plus nu que tous les maris de la samaritaine, c'est peut-être Lui le vrai mari de la samaritaine. Elle n'a jamais vu un homme avec autant de désir, et elle est là, elle, femme du désir, le sien, maladroit, bancal, le nôtre, et elle se heurte à l'insoutenable désir de Dieu, qui ne dit rien du désir de la femme, qui ne dit rien du désir du corps de la femme, mais qui l'enlève, qui l'envole, et qui l'amplifie et qui le déploie dans toute l'histoire des hommes, pour abreuver le doute. Jacob, demain, après-demain, ça continuera à dire ce désir insoutenable du désir de Dieu qu'Il résumera dans cette petite phrase : "J'ai soif !" On ne peut plus rien dire après, on ne peut pas aller plus loin dans le dé­voilement de Dieu qui ne peut pas en dire plus. Il en meurt pour donner la Vie, et c'est cette pulsation permanente, mourir et vivre pour toi, cet insoutenable désir de Dieu qui est toujours vrai, toujours actuel, toujours son invitation, toujours son cri : "J'ai soif !"

 

AMEN

 

 

 
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