AU FIL DES HOMELIES

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 EVE OU ES TU?

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année C (28 février 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

« Ève, Ève, où es-tu ? » Nous avons, frères et sœurs, durant les dimanches précédents, médité sur l’appel que le Christ adresse à Adam, quitte à prendre le risque d’aller le chercher au désert dans l’épreuve de la tentation … Au risque également de lui manifester dans la gloire de la transfiguration que le salut est une aventure tout en mouvement et en rebondissements, sans aucune possibilité de se fixer de façon durable dans une identité religieuse définitivement acquise : dans la lumière du Thabor, le nouvel Adam se choisit trois apôtres, Pierre Jacques et Jean, pour en faire à leurs frais l’expérience déstabilisante. Aujourd’hui, ce n’est pas un homme, mais une femme, une dame à la destinée bien singulière que le Christ choisit comme interlocutrice pour lui poser la même question : « Ève, toi la Samaritaine, où es-tu ? » Essayons d’entrer dans le secret et l’intimité de ce dialogue …

 

Mélanie et Karen, ce récit évangélique tombe à pic, puisque vous êtes deux dames, et que votre condition de catéchumène vous amène à laisser résonner en vous-même cette question qui nous concerne tous : Ève, où es-tu ?

 

Je ne sais pas si vous vous en rendez bien compte, mais vous êtes ici au milieu de nous, ce matin, dans cette église, à cause d’un avis de recherche. Vous êtes recherchées par Dieu lui-même. Évidemment, le rendez-vous que l’on vous a donné n’est pas une convocation au commissariat de police, reconnaissez que l’endroit est nettement plus sympathique et convivial, puisqu’il s’agit de notre communauté chrétienne : il s’agit d’un petit échantillon d’Église. Vous voilà donc aujourd’hui autour du puits de Jacob.

 

Or, il faut le savoir : dans la Bible, le lieu le plus fréquent des rencontres amoureuses, ce sont les puits. Lorsqu’on doit trouver une épouse pour Isaac, on envoie un serviteur qui, après une expédition de près de mille kilomètres, arrive près d’un puits, et c’est là qu’il attend l’arrivée de la jolie Rebecca qu’il interpelle dès qu’elle se présente. L’affaire se reproduit assez souvent dans la tradition biblique, puisque Moïse trouvera également son épouse nommée Tsipporah (ce joli prénom veut dire oiselle ou damoiselle !) aux abords d’un puits à Madian. C’est encore près du puits que les garçons pouvaient rencontrer les jeunes filles et éventuellement les prendre pour épouses, quand ils avaient fait leur choix. Le puits est donc aussi le lieu de la rencontre et de l’aboutissement d’une recherche.

 

Karen et Mélanie, comme vous êtes catéchu­mènes, vous pensez spontanément que la recherche de Dieu est à mettre à votre actif. Effectivement, j’en suis témoin, vous avez essayé de regarder dans pas mal de directions pour trouver en vérité le chemin qui vous conduit à Dieu. Vous avez perçu que ce n’était pas si simple : je vous rassure, ce n’est simple pour personne aujourd’hui, même pour nous qui sommes des vieux routards de la foi depuis notre baptême. Vous verrez d’ailleurs que ce n’est pas plus simple après avoir été baptisées. Cela dit, on a toujours l’espèce de sentiment que c’est nous qui cherchons, nous qui investissons, nous qui organisons une certaine quête de Dieu : nous avons l’impression d’avoir un GPS spirituel et nous cherchons à nous fixer le plus précisément possible le cap que nous voudrions nous imposer.

 

C’est bien là   notre façon spontanée de voir les choses. Mais je vous invite à lire l’évangile de la Samaritaine avec peu plus d’attention : au début du récit, on s’aperçoit qu’en fait, elle ne cherche rien du tout. Elle était simplement absorbée par le travail habituel que son sixième mari lui ordonne d’accomplir tous les jours : aller chercher l’eau au puits. La Samaritaine n’a même plus conscience de chercher quelque chose. En réalité, tout ce qu’elle aurait peut-être voulu, c’est que l’actuel mari épouse encore une autre femme pour qu’elle soit soulagée des corvées du ménage en les donnant à la suivante, procédé classique à l’époque. En fait, elle vit sur l’acquis : c’est comme ça tous les jours, à midi il faut aller chercher l’eau au puits. C’est d’ailleurs  très intéressant qu’elle y aille à midi. Normalement, on accomplit ce genre de tâche à une autre heure de la journée : midi, c’est normalement le temps du repos et de la sieste, ce n’est pas le moment où on va chercher de l’eau. Mais elle préfère midi, car elle ne cherche à rencontrer personne ; probablement aussi qu’elle considère qu’elle n’est même plus digne de chercher et de rencontrer qui que ce soit : il faut quand même savoir que cinq maris à l’époque, ça commençait à faire beaucoup et ça faisait jaser ! Inutile donc pour elle de s’exposer à des commentaires sur sa vie privée qui commençait à devenir publique ! Cette femme s’est laissé enfermer dans un personnage dont on se demande comment elle pourrait se libérer, puisqu’elle n’a même plus la ressource et le dynamisme intérieurs minimum pour affronter la rencontre d’autrui : elle “fuit les contacts”, comme on dit aujourd’hui.

 

Or, c’est dans cette situation-là qu’elle trouve Jésus, qui lui semble souci d’établir un contact et provoquer l’étincelle d’une rencontre : « Donne-moi à boire ! » Celui qui recherche, c’est encore le Christ, « donne-moi à boire ». Karen et Mélanie, vous ne vous en êtes peut-être pas rendu compte, mais depuis que vous cherchez le chemin du salut, plusieurs fois, au fond de votre cœur, le Christ a fait résonner ces quelques mots : « Donne-moi à boire ». Il vous a demandé quelque chose que vous seules pouvez lui donner. Et, je reviens à la Samaritaine, le vrai miracle c’est que, tout en sachant que les convenances normalement l’interdisent (« les Juifs n’ont rien à voir avec les Samaritains »), elle se laisse surprendre, elle est décontenancée. Comment se fait-il qu’il soit capable de rompre la barrière aussi vite ? On assiste à un certain forcing de la part de Jésus. Comme s’il voulait absolument imposer sa présence à cette femme, assez gênée et qui n’a envie de ne rencontrer personne. On est déjà dans une première étape de la recherche et de la question : « où es tu ? ».

 

Pour la Samaritaine, c’est un peu comme si elle se sentait agressée : « Alors, tu me cherches ? » Sa tactique sera donc celle de l’évitement : pour ne pas engager le dialogue et repousser l’échéance, elle s’en tient au problème de l’eau : « Tu veux de l’eau, comment vas-tu faire ? Le puits est profond». De fait, le puits de Jacob est une rivière souterraine qui coule cinquante mètres sous terre. Elle s’amuse, elle le considère un peu comme un brave homme “à côté de la plaque”, il ne connaît rien à l’histoire et à l’usage du puits de Jacob, il vaut donc mieux abréger la discussion.

 

À ce moment-là, Jésus enchaîne et commence à expliquer qu’il est parti à sa recherche, non pas pour obtenir quelque chose d’elle, mais pour lui offrir quelque chose qu’elle ne soupçonne pas. Que Dieu me pardonne, mais je quand même à un certain côté séducteur de Jésus, un peu comme s’il lui disait : « Je voudrais que tu comprennes que je suis capable de te donner quelque chose que tu ne pressens pas et qui pourtant pourra combler ta vie ». Tout de suite, elle réagit, et quand elle croit comprendre que l’eau vive jaillit en vie éternelle, le problème à ses yeux est immédiatement résolu : c’est l’eau à domicile. Plus besoin de boire, plus besoin d’aller au puits, car l’eau arrivera directement pour changer les conditions de la vie et la débarrasser des servitudes que représente la corvée d’eau au puits.

 

Jésus, se rendant compte que sa manière de partir à la recherche de la Samaritaine ne fonctionne pas, et constatant qu’elle dévie sans cesse les questions par une sorte de fuite en avant, veut la ramener au cœur du problème : la situation est trop complexe pour cette Samaritaine. Il lui reste une autre façon de faire face pour éviter qu’elle se défile constamment. La méthode est radicale et Jésus remue le fer dans la plaie : « Va chercher ton mari ». Cette intervention brutale dans l’intimité de la vie de cette femme semble apparemment relever d’une méthode inquisitoriale et policière : « Tu vas quand même me donner ton identité, tu vas me dire qui tu es dans cette affaire. Parle-moi de ton mari ! ». « Je n’ai pas de mari », répond la femme et Jésus constate qu’elle n’a plus d’échappatoire : « Tu as bien répondu, tu n’as pas de mari puisque tu en as eu cinq, et le sixième est en surnombre ! Ne vas pas chercher plus loin, j’ai compris. Mais je voulais quand même que tu me le dises ».

 

Et curieusement tout va changer, de façon extraordinaire : elle a tout pour être vexée, pour se fâcher, elle aurait pu lui répondre ironiquement de se débrouiller seul pour puiser l’eau ; elle pouvait lui reprocher de se mêler de ce qui ne le regardait pas et lui faire comprendre qu’elle n’avait de leçon de morale à recevoir de personne … Or, elle ne le fait pas, c’est son côté Ève, son côté féminin. Lorsque Jésus réveille la quête de l’autre dans le cœur de cette femme, une quête qui s’est si mal passé dans sa vie, elle se dit simplement : « Oui, je vais jouer le jeu de la vérité » et c’est à ce moment-là qu’entre en jeu la véritable question : « Ève, où es-tu, Où en es-tu ? » C’est la question de notre relation avec Dieu.

 

Jésus lui explique alors que la relation avec Dieu c’est d’adorer en esprit et en vérité. Il précise que ce sont les gens qui adorent en esprit et en vérité que son Père cherche et qu’il est venu lui-même chercher. Voilà pour l’avis de recherche. Il dévoile à la Samaritaine, qui n’a rien d’une grande mystique, le but de ce dialogue si compliqué et si tortueux : « Tu ne t’en rends pas compte, mais tu es déjà aimée, tu es déjà recherchée, et je suis là simplement pour te le révéler ». Jamais il n’a utilisé cette méthode de dialogue avec d’autres interlocuteurs dans les évangiles : en tout cas on n’en a pas de trace. C’est le seul dialogue de tous les évangiles, qui nous montre comment naît dans le cœur d’un pécheur la conscience d’être recherché, attendu et déjà aimé. Personnellement, je pense que c’est pour cette raison qu’il a choisi une femme, une Samaritaine. Jésus a perçu que s’il voulait révéler qui il était vraiment, il fallait qu’il le fasse à travers une figure féminine, parce qu’elle est plus attentive, plus délicate, finalement plus éveillée malgré le sommeil qui pesait sur son cœur. À ce moment-là, on peut presque parler d’un coup de foudre. Après avoir posé toutes les questions pour savoir où est le véritable culte – « Est-ce au mont Garizim, lieu de culte officiel des Samaritains, où à Jérusalem, lieu de culte officiel des Juifs ? Vous, vous dites qu’il faut adorer à Jérusalem », la Samaritaine entend Jésus balayer toutes ces questions comme inutiles et secondaires. Il peut éveiller le véritable terrain d’entente entre celui qui cherche et celle qui est cherchée : vient maintenant le moment où la relation avec Dieu n’est plus du tout de l’ordre des traditions et des habitudes cultuelles, mais de l’inouï de la rencontre.

 

« Je t’ai révélée à toi-même dans le drame de ton propre péché, maintenant c’est mon tour de me révéler à toi ». Voici un dialogue unique que l’on ne rencontre nulle part ailleurs dans les évangiles. Le moment où le Christ avoue, presque sur le ton d’une confidence amoureuse, qu’il est là uniquement pour la sauver, elle qui n’y avait jamais pensé ! En découvrant cela de façon si brutale et si foudroyante, elle n’a plus qu’un souci, et reconnaît : « Il m’a dit qui j’étais ». Mais dans cet aveu : il m’a dit qui j’étais, ce n’est pas simplement le commissaire qui aurait fait la lumière sur son histoire conjugale et amoureuse plutôt houleuse, dans cet aveu qu’il lui arrache, il lui fait découvrir que lui a été capable d’éveiller en elle une identité qu’elle n’aurait jamais reconnu sans cette rencontre : « Venez voir, il m’a dit tout ce que j’ai fait ! » À partir du moment où elle a découvert cette présence et qu’elle a redécouvert son propre être sous le regard de celui qui vient de se dévoiler à elle comme Messie – car c’est bien l’essentiel de la démarche de Jésus –, elle voit son péché, son histoire, tous ses problèmes, sa vie quotidienne mais elle découvre qu’elle n’aurait jamais pu l’accepter s’il s’était agi simplement d’un exercice de lucidité et de réalisme. Elle n’a pu le voir que dans la lumière du regard et le son de la voix de celui qui l’appelait : « Ève, où es-tu ? » Dans le moment même où Dieu lui dévoile son histoire plutôt misérable, Dieu, lui révèle qu’il est là et pourquoi il est là.

Voilà exactement ce que vous vivez, Mélanie et Karen. En vous préparant au baptême, ce n’est pas simplement de rites qu’il s’agit, même s’ils sont très beaux et très importants, il ne s’agit pas simplement de découvrir de grandes idées religieuses dans des livres ; non, il s’agit simplement d’une rencontre : c’est Dieu qui vous fait découvrir petit à petit votre véritable visage. Je peux garantir, je peux attester devant tous ceux qui sont ici autour de vous, que vous n’êtes pas cachottières comme l’était la S amaritaine qui faisait tout pour dévier les problèmes, je crois que vous êtes franches comme l’or toutes les deux. Il n’empêche que découvrir son identité sous le regard du Christ et découvrir qu’au bout de ce chemin, le Christ nous donne et nous renouvelle au plus vrai de nous-mêmes, une telle découverte nous permet d’entendre cette voix qui murmure simplement comme cette eau vive qui coule au fond du puits de Jacob : « Le Messie, c’est moi qui te parle ». C’est cette voix-là qui chantera au fond de votre cœur durant votre baptême dans la nuit de Pâques.

 

 
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