AU FIL DES HOMELIES

RENCONTRE AMOUREUSE AU BORD DU PUITS

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année A (19 mars 2017)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,
Si Jean l’évangéliste avait été metteur en scène, il aurait fait de la séquence que nous venons de lire – celle de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine –  peut-être pas une scène d’amour mais sûrement une scène de rencontre amoureuse. Car c’est bien de cela qu’il s’agit : c’est une rencontre amoureuse. C’est d’ailleurs la première et sans doute la seule fois qu’on voit Jésus s’entretenir longtemps avec une dame. Il passe du temps à discuter avec cette dame alors que la plupart du temps, dans les autres passages de l’évangile, on nous dit qu’Il parle, par exemple avec Marie qui est à ses pieds et qui bade en l’écoutant, mais on ne nous dit pas ce dont ils ont parlé – sans doute des choses encore plus intéressantes qu’avec la Samaritaine, mais cependant on n’en sait rien. Bref, c’est le seul cas où nous avons une scène de rencontre amoureuse.
Pourquoi une rencontre amoureuse ? C’est ici que l’on voit que l’univers culturel a changé : pour les jeunes générations, aujourd’hui, la rencontre amoureuse se fait en boîte, selon les cas avec des boissons plus ou moins corsées. Ou bien ça se fait parce qu’on a arrangé un petit repas en se disant que celui-ci irait bien avec celle-là. Ou bien ça se fait à l’entrée du cinéma, ou de façon impromptue, au hasard de se retrouver dans tel amphithéâtre de la fac de droit… sans oublier – je m’en rends compte avec les rencontres de fiancés – qu’il y a beaucoup de rencontres amoureuses dans le bac à sable, qui durent. Ce qui est tout à fait sympathique : il y a des amours de bac à sable… ça arrive encore.
Ici, c’est très différent. S’il peut y avoir une rencontre amoureuse dans toute la tradition biblique, c’est bien au bord du puits. Pourquoi le puits ? D’abord les hommes ne daignent pas s’occuper de cette tâche domestique qui consiste à aller chercher l’eau pour le ménage. C’est donc le seul endroit où les femmes sont libres parce que lorsqu’elles rentrent à la maison, elles sont "bouclées". D’autre part, elles n’ont pas le droit d’aller aux réunions publiques. Cela ne se passe qu’entre hommes et généralement avec un public choisi. Le seul endroit, à la fois de papotage, d’échange de nouvelles etc., c’est donc le puits. Le puits est le lieu de discussion, un peu l’équivalent du café, mais un café "féministe".  C’est pour cela que la première réaction de la Samaritaine est d’être surprise de voir là un homme, assis au bord du puits. Quel est cet homme un peu étrange, qui est censé aller au puits pour chercher de l’eau ? D’ailleurs elle lui fait remarquer qu’il est vraiment malhabile et maladroit de venir au puits sans rien pour puiser. C’est une petite remarque pour se moquer de lui – ce récit est plein d’humour, une conversation au bord du puits.
Dans l’Antiquité, cela pouvait être aussi, dans certains cas, le lieu d’une rencontre amoureuse ; en effet, pour les Patriarches, que ce soit pour Isaac ou Jacob, la possibilité de la rencontre de leur future, avait été au bord du puits. La mentalité, le cadre de pensée de tous les juifs de l’époque qui étaient lecteurs de l’évangile de Jean, les conduisait, dès qu’ils voyaient quelqu’un arriver au bord du puits et discuter avec une femme, à imaginer que c’était certainement celle ou celui qu’il lui fallait. C’était un réflexe. La conversation au bord du puits, c’était la conversation amoureuse par excellence.
Evidemment, il s’agit ici d’une conversation amoureuse un peu spéciale. Habituellement, c’est plutôt « où habites-tu », « peux-tu me laisser ton numéro de téléphone » ; là, pas du tout. Parfois il se dit des choses très spéciales par exemple quand Jacob va chercher Rebecca, il lui met un anneau au nez pour lui signifier que c’est sa dot et qu’elle ne l’enlèvera pas. C’est un lieu où se font les échanges les plus profonds et les plus engageants pour l’avenir.
Pourquoi cela? Il faut comprendre quel est ce monde du Proche-Orient. Il y a deux manières d’avoir de l’eau : la manière la plus tardive et qui a duré assez longtemps, c’est de faire des citernes. Mais ce n’était pas le meilleur moyen. C’était certes le plus commode dans la mesure où on pouvait avoir l’eau à domicile, mais ce n’était pas donné à tout le monde de pouvoir vivre avec des citernes et l’eau à disposition dans la citerne. Tandis que le puits était l’eau de tout le monde. C’est cela qu’il faut comprendre. C’est l’eau de tout le monde car tout le monde peut aller au puits, avec un obstacle cependant : l’eau n’est pas accessible, elle coule en général – en tout cas pour le puits de Jacob –, à peu près à cinquante ou quatre-vingts mètres sous le sol. On se demande d’ailleurs comment ils ont fait pour creuser ce puits qui est assez inaccessible, peut-être en utilisant une faille. Quand on y va, on entend dans le boyau du puits, l’eau jaillissante couler en bas.
C’est tout le contexte de cette magnifique scène : comment les hommes se rencontrent-ils au puits ? Ils se rencontrent par de l’invisible qui jaillit sous leurs pieds. Voilà la clé de cet évangile de la Samaritaine. L’eau jaillit, sauf qu’elle est inaccessible, elle est au fond du puits. Elle jaillit, elle est vivante, mais en même temps elle est inaccessible : il faut aller puiser dessous, aller la chercher et la remonter. C’est pour cela que les êtres humains depuis très longtemps ont essayé de trouver toutes les combines possibles pour rendre l’eau des puits accessible. Car contrairement à l’eau de pluie qui dépend de la météo, les eaux de sources et les eaux de puits ont  généralement la caractéristique d’être quasiment inépuisables parce que la nappe phréatique ou l’eau qui coule des montagnes sont tellement riches et abondantes que cela ne tarit jamais.
    C’est ce contexte-là que Jésus a choisi pour rencontrer la Samaritaine et pour nous suggérer que cette rencontre avec la Samaritaine est une rencontre amoureuse. Cela se passe évidemment en tout bien tout honneur. La rencontre amoureuse avec Jésus suppose de changer des conditions de vie de celui ou celle qui est rencontré. C’est ce qui se passe.
A ce moment-là, Jésus va enchaîner pour dire une chose au fond très simple : ce qui fait la société des hommes, c’est de pouvoir s’abreuver autour du même puits – en tout cas, à cette époque-là, c’était vrai. « Maintenant, Je propose un autre moyen pour que les hommes vivent ensemble et se rencontrent : ce n’est plus la peine d’aller chercher l’eau au fond du puits, elle va jaillir dans le cœur et dans la vie de chacun et de chacune ».  Et c’est cela la grande transformation, le vrai miracle de l’histoire de la Samaritaine.
Jésus lui dit : « Si tu savais le don de Dieu ». Jusque-là, le don de Dieu avait été généreux puisque par Jacob, Il avait donné un puits suffisamment riche, vaillant, jaillissant, vivant pour abreuver tous les descendants de Jacob depuis à peu près quinze cents ans. Et non seulement les hommes, mais aussi les bêtes. C’est donc la surabondance dont Dieu avait témoigné à travers l’initiative qu’Il avait suggérée à Jacob, en faisant que ce puits caché, inaccessible, en réalité abreuve tout le monde. Et que ce soit une eau jaillissante, bien que souterraine, et capable de créer l’animation, la communion, la vie ensemble : un peu comme le fera plus tard l’eau du baptême. Mais à ceci près, et cet ajout est décisif, qu’Il dit à la femme : « L’eau que Je te propose maintenant n’est plus une eau qui vient du puits ». En effet, pendant longtemps dans la conversation, la femme pense que Jésus va dépendre d’elle et qu’elle va Lui prêter son sceau et sa cruche. Il dit simplement : « Si tu savais le don de Dieu et qui est Celui qui te demande à boire, c’est toi qui Lui aurais demandé, et Il t’aurait donné de l’eau vive… Mais cette eau vive jaillira en toi en vie éternelle ».
Frères et sœurs, c’est le miracle du baptême. Le miracle du baptême est parfaitement symbolisé par l’histoire de la Samaritaine. Le lieu de communion qui est la vie de tous les jours, qui est la vie dans la société, où nous essayons de trouver sans cesse des richesses ou des ressources pour nous faire vivre jour après jour, voilà que tout à coup, Dieu dit : « Maintenant, Je vais donner une eau qui sera comme l’eau du puits, source de transcendance », car le "sous-sol" de notre vie humaine, c’est désormais le Christ. C’est Celui qui vient s’adresser à la Samaritaine, c’est Celui qui vient partager maintenant l’eau vive qu’Il va donner.
Alors, frères et sœurs, quand on relit tout l’ensemble de ce texte à la lumière de cette rencontre et de ce dialogue, on comprend que Jésus l’interroge ensuite sur sa situation conjugale et lui demande d’amener son mari. Elle est gênée mais suffisamment habile pour Lui répondre qu’elle n’en a pas – ce qui n’est pas un mensonge. Pourquoi lui pose-t-Il la question ? C’est pour la nuptialité nouvelle qu’Il lui propose. C’est cela qui est fantastique. Il lui dit : « Maintenant, Je viens t’épouser à travers le don de l’eau baptismale. Je renouvelle pour toi la merveilleuse aventure amoureuse de Rachel et d’Isaac, de Jacob et de Rebecca, et Je vais t’emmener en voyage de noce et ce voyage de noce, ce sera le Royaume de Dieu ». La femme comprend tout de suite en le nommant prophète car sa parole, ce qu’Il lui apporte, l’emmène au-delà d’elle-même.
Frères et sœurs, l’évangile de la Samaritaine est tout simple ; et nous sommes tous des Samaritains ou des Samaritaines, car nous avons tous besoin de cette eau qui vient d’ailleurs et qui est capable de jaillir en nous, en flots d’eau vive et de vie éternelle. C’est cela dont nous avons envie et c’est ce qui est proposé en ce temps de Carême, pour nous préparer à la joie baptismale de Pâques. Amen.

 
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