AU FIL DES HOMELIES

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L'EAU VIVE, DON DE LA LIBERTE

Ex 20, 1-17; 1 Co 1, 22-25; Jn 2, 13-25
Troisième dimanche de carême – année B – (4 mars 2018)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Les disciples étaient tout surpris de Le voir parler avec une femme, mais aucun n’osa Lui poser de question ».

Frères et Sœurs, c’est une chose étonnante peut-être pour vous, mais je pense que l’évangile de la Samaritaine est par certains côtés celui de la parité. Je me propose de méditer avec vous sur cette question : c’est une occasion unique puisque c’est le seul cas où l’on voit Jésus discuter longuement sur tous les problèmes théologiques fondamentaux que, semble-t-il, Il a abordés de façon beaucoup plus concise et résumée dans d’autres dialogues et discussions avec des hommes.

A l’époque, un rabbi, ou même un simple juif, ne devait pas parler avec une femme dehors, loin de tout, et discuter avec elle, de choses théologiques de surcroît. Voici un petit passage d’un midrash – un commentaire –, du Rabbi Yossé ben Yochanan, une grande autorité dans la tradition juive, qui dit textuellement ceci : « Ne parle pas trop avec les femmes ». Avec sa femme, dit-on, et a fortiori, avec la femme d’autrui. De là, les sages déduisent que tout le temps qu’on parle de trop avec une femme, on attire le malheur sur soi – situation dangereuse –, on abandonne les paroles de la Thora, et on finit par hériter de la Géhenne de feu. Mesdames, vous voilà averties, il ne faut plus parler avec les messieurs, c’est terminé ! En tout cas à l’époque, les rabbins, les maîtres étaient persuadés de cela, parler avec une femme, c’était au moins perdre du temps au lieu d’aller étudier la Thora ou la Bible, au pire ça pouvait aller jusqu’à la punition suprême…

Or Jésus, ce jour-là, a choisi précisément une femme, et d’ailleurs une femme qui avait quand même, dans le village de Sikar, une certaine réputation – cinq maris ! Cette femme est devenue l’interlocutrice privilégiée de Jésus, la première à qui Il a révélé son identité (« Je Le suis, Moi qui te parle »), et en plus, Il lui a expliqué comment fonctionnait la relation entre l’humanité et Dieu. Il a pris moins de peine pour les autres. Il a parlé très longtemps avec la Samaritaine, et dans des situations douteuses pour les conventions sociales de l’époque. En effet, Il est juif, elle est samaritaine. C’est elle qui le lui fait remarquer en Lui disant qu’étant juif, Il ne devrait pas lui adresser la parole, indépendamment du service qu’Il va lui demander. Ensuite, Il lui fera voir qu’elle n’a pas de mari puisqu’elle en a cinq. Là encore, Il appuie sur l’endroit où ça fait mal ! Et Il souligne le péché de cette pauvre femme en lui disant : « Je sais qui tu es, et Je te parle quand même ».

Nous sommes donc là dans un paradoxe extraordinaire : Jésus choisit une interlocutrice – elle arrive là pour chercher de l’eau –, et chose intéressante, elle vient à midi, c’est-à-dire à la chaleur écrasante, étouffante, pour puiser de l’eau, mais c’est la corvée d’eau. Elle accomplit parfaitement sa fonction, non pas de maîtresse de maison, dans la tradition juive ça n’existe pas, mais d’esclave de son cinquième mari – ou sixième si l’on considère que celui qu’elle a maintenant ne fait pas partie des cinq. Toujours est-il qu’on voit bien ici le paradoxe du texte. Un texte qui nous révèle le sens le plus profond de la destination de l’Homme, de l’humain, à travers une femme qui, normalement, du point de vue de la pensée contemporaine juive aussi bien que samaritaine, ne devrait même pas accepter de parler avec Lui. Alors, quel est l’enjeu ?

Jésus lui dit : « Donne-moi à boire ». La demande est simple, même si on y voit ensuite des sens spirituels, ça signifie : « Je suis assis au bord du puits, J’ai soif, et J’ai besoin que tu Me donnes à boire ». La première réaction de la femme consiste à dire : « Tu me demandes à boire à moi ? Déjà dans mon village, j’ai été l’esclave de mes "n" maris, et Tu me demandes maintenant à moi une tâche servile, Toi, un juif, avec lequel je n’ai rien à voir ! » La réaction de la Samaritaine est une fin de non-recevoir plus critique qu’on ne pense : « Je suis déjà esclave dans mon village, je ne viens pas au puits pour être ton esclave ! » Il y a déjà là une sorte d’enfermement de la Samaritaine. Elle a pratiquement décidé que l’entretien allait s’arrêter là, parce que si elle vient au puits, ce n’est pas pour qu’on lui rappelle toutes les tâches serviles qu’elle exécute habituellement, en plus avec un étranger. Elle en a assez.

C’est à ce moment-là que Jésus inverse la situation. Il lui dit : « Je ne t’ai pas demandé ça comme une tâche supplémentaire, si tu savais qui Je suis, tu n’interpréterais pas ma demande comme une charge, ou une tâche supplémentaire, tu commencerais à découvrir que Je t’apporte une vraie liberté. Tu as interprété ma présence et ma demande comme une manière de t’asservir encore plus, alors que Je viens pour te faire découvrir que Je t’apporte quelque chose ».

Et que lui apporte-t-Il ? Le don de Dieu. En quoi consiste-t-il ? C’est de l’eau vive. Là encore, c’est intéressant, car dans le monde ancien, à la différence de l’eau stagnante, du lac ou de la rivière, l’eau vive est l’eau de la source, son jaillissement, son côté imprévisible, l’eau qui vous file entre les doigts quand vous tendez le creux de la main pour la capter. L’eau vive, c’est l’eau de la liberté. « Je t’apporte l’eau de la liberté ». Alors que tout le monde pensait que s’il fallait apporter de la liberté, c’était aux messieurs, mais surtout pas aux dames. La réaction ou la réponse de Jésus, est directe : « Tu vis certes dans l’esclavage depuis longtemps, mais peux-tu imaginer une minute que Je viens t’apporter la liberté ? »

C’est quand même l’arrière-fond de la discussion. Jésus aurait pu réserver cette révélation à un homme, un rabbi comme Nicodème, un être d’en haut, d’ailleurs Il l’a fait partiellement, mais avec la Samaritaine, Il l’a fait totalement. « Je veux te donner l’eau vive jaillissant en vie éternelle ». La femme réagit à cela encore, en disant : « Je connais le système, il faut adorer à tel endroit, il faut faire ceci, cela, vous dites que c’est à Jérusalem, nous disons que c’est au mont Carizim etc. » Que fait-elle ? Elle rétorque : « Ne parlons pas liberté ! Essayons de voir quel est le culte – le culte en hébreux se dit travail, c’est être serviteur et esclave de Dieu –, si Tu veux qu’on parle religion, parlons du culte ; qui sers-Tu ? Moi, je serais plutôt pour le service du mont Carizim, mais de toute façon, je n’y ai pas droit ».

La femme ramène toujours le dialogue à des éléments de servilité, même la religion et le culte lui paraissent comme un asservissement. Comme d’ailleurs beaucoup de catholiques qui pensent que la messe est le devoir dominical : un petit esclavage facile le dimanche matin à condition qu’on se prive de jogging. Ici, la femme est comme piégée dans cette espèce de manque radical de liberté. Je pense que la réaction de Jésus, après avoir vu qu’elle prenait tous les moyens détournés pour essayer de rester dans son univers fermé de tâches ménagères, de tâches cultuelles, est de lui dire tout-à-coup : « Il y a quelque chose que tu pourrais faire : retrouver la liberté avec ton mari. Non pas la liberté en le quittant – elle en avait sans doute assez –, mais retrouver la liberté au sens de retrouver ton identité ». Et elle lui répond qu’elle n’a pas de mari.

Quel est le sens de la réaction de Jésus à ce moment-là ? Cela veut dire : « Faisons la vérité d’abord. Je sais bien qui tu es. Mais ça ne fait rien. On va essayer de mettre les choses à plat. Combien as-tu eu de maris ? Qu’as-tu fait ? Comment vois-tu les choses à l’avenir ? » A ce moment-là, elle est un peu démunie. Elle devine qu’Il est un prophète, elle reconnaît qu’il y a une intrusion de la parole de ce maître assis sur son puits, qui commence à lui ouvrir des horizons, non plus simplement dans la relation de la routine quotidienne, mais dans l’invitation à retrouver sa véritable identité, la vérité de ce qu’elle est. C’est là que tout va se déclencher : « Je Le suis, Moi qui te parle ». Les interprétations spirituelles ont alors tendance à dire : « Maintenant qu’elle a épuisé cinq ou six maris, elle a trouvé le Christ, le véritable époux idéal, qui ne lui demandera aucune tâche servile ».

Avant cela, le Christ lui demande vraiment l’épreuve de vérité de son cœur. A partir de là, les choses s’enchaînent. Elle découvre tout à coup que sa véritable identité, c’est la liberté que le Christ lui donne.

Frères et sœurs, nous avons terriblement besoin de nous remettre à la place de la Samaritaine. Où est notre véritable identité – c’est pour ça que je parle de parité –, que nous soyons homme ou femme, sinon dans ce face à face et cet accueil de la liberté que nous donne le Christ par l’eau vive ? Si effectivement nous utilisons tout l’ensemble de nos connaissances religieuses pour nous empêcher d’être libre, que faisons-nous de la Révélation ? Tel est le grand problème. Si l’Eglise n’est pas le témoin privilégié de la liberté donnée à chacun d’entre nous, liberté ne voulant pas dire n’importe quoi, mais la réponse à l’appel que Dieu a inscrit en nous, à quoi pourrions-nous alors nous vouer et consacrer notre vie ?

Notre liberté, c’est notre liberté pour l’autre, d’abord cet autre qui est Dieu, ou l’autre qui est notre frère. Il faut d’abord que nous répondions à cela. Après, on verra, si on continue à puiser, à chercher de l’eau au puits, et à nous asservir à toutes les servitudes de la vie moderne qu’on est bien obligé d’accepter d’une façon ou d’une autre. Mais si nous ne savons plus retrouver la source d’eau vive, la source de liberté qui est en nous, et qui est un don, qui est un cadeau, qui n’est pas une conquête, comme ce qu’en a fait hélas, la modernité. Une liberté, qui est simplement la redécouverte du don de Dieu.

C’est ce que nous pouvons nous souhaiter sur ce chemin de Carême, et je pense que c’est aussi pour ça que cet Evangile a été choisi aujourd’hui ; c’est ce que nous pouvons souhaiter aussi aux catéchumènes dans la mesure où ils vont découvrir à travers le don du baptême le véritable chemin de liberté pour leur avenir. Amen.

 
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