AU FIL DES HOMELIES

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DIALOGUE AMOUREUX AU BORD DU PUITS

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année C (24 mars 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs, je vous propose d’essayer d’écouter ce texte, que nous connaissons bien, comme pouvaient l’écouter les premiers chrétiens, les premiers auditeurs de saint Jean, qu’ils fussent juifs ou même païens. Qu’avaient-ils dans la tête lorsqu’ils écoutaient ce texte ? C’est un peu un exercice d’histoire-fiction, mais qui apprend beaucoup. Quand ils entendaient ce texte, deux thèmes fondamentaux résonnaient vraiment très fort en eux.

Le premier thème est la rencontre entre un Juif et quelqu’un de Samarie, qui plus est une Samaritaine. Il faut savoir qu’entre Juifs et Samaritains, c’était vraiment, peut-être pas la guerre à mort qui avait déjà eu lieu, mais la haine à mort. Ce texte nous fait rencontrer deux membres de deux peuples ennemis, jusqu’à la haine totale. Il y avait eu beaucoup de raisons, un contentieux énorme : les Samaritains avaient bricolé une religion qui était la religion d’origine de Moïse, mais ils continuaient à lire les cinq rouleaux de la Loi, ils continuaient à pratiquer la circoncision, mais c’est bien connu, plus on se ressemble, plus on est différent et plus on se déteste. Les Juifs avaient les Samaritains en horreur. On ne parle pas aux Samaritains, c’est d’ailleurs ce que la femme dit dès le premier contact : « Tu me parles à moi ? » C’est incroyable. Et puis les Juifs qui avaient déjà parfois à cette époque un côté nationaliste, allaient de temps en temps faire des excursions chez les Samaritains et ils détruisaient leur temple ; ça ne remettait pas de baume sur la plaie ! Au contraire, c’était terrible. Jésus Lui-même, et c’est là où on voit, comme on dirait à France Culture, son "esprit d’ouverture", passait de temps en temps par la Samarie, ce qui normalement ne se faisait pas ; ce n’était pas décent. Parfois, Il demandait l’hospitalité dans un village de Samarie, et on refusait de L’accueillir. C’était donc une ambiance de haine maximale, d’incompréhension. Or c’est l’endroit que choisit Jésus pour aller faire la première révélation de son identité de Messie. « Je vois que Tu es un prophète ». « Non », dit Jésus, « Je suis le Messie qui te parle ». Voici le paradoxe : choisir le pire endroit pour faire sa déclaration d’identité.

Deuxième chose, et le paradoxe ne fait qu’augmenter. Pour un auditeur de ce récit à l’époque de Jésus, cette rencontre au bord d’un puits était le nec plus ultra de la littérature sentimentale et amoureuse. Les plus grandes rencontres dans l’Ancien Testament ont toujours lieu près du puits. C’est le lieu par excellence ; on est en dehors de la ville, on peut être tranquille, c’est paisible, les animaux boivent pendant ce temps-là, et puis on peut se conter fleurette. Les auditeurs de l’époque se demandaient ce que Jésus pouvait bien faire à raconter des choses gentilles et sympathiques à une femme qui n’était pas nécessairement un modèle de vertu. Cependant, Il choisit en plein pays ennemi de rencontrer une femme et d’une certaine manière d’engager la conversation. C’est pour cela qu’elle pose la question : « Tu me parles à moi ? », signifiant par là qu’Il n’aurait pas dû lui adresser la parole. Elle est même toute contente de marquer un point : « Tu n’as rien pour puiser et le puits est profond ! » 1-0, la Samarie mène ! Le démarrage de la discussion est assez violent ! Elle le met en garde qu’Il risque de perdre sa réputation en discutant au bord du puits avec une femme, surtout dans des circonstances "Roméo et Juliette", avec une Juliette qui a déjà de l’expérience au compteur ! Il est tout à fait étonnant de voir Jésus choisir le contexte qui évoque le plus la rencontre amoureuse. Aujourd’hui nous ne le percevons plus parce que c’est devenu un texte sacré, immuable, mais pour les auditeurs de saint Jean, il était surprenant d’entendre l’entrelacement du texte de la haine – « nous n’avons rien à voir ni à faire ensemble » – et cet amour simple, cette entrée en matière si naturelle – « donne-moi à boire » –, suivis du surgissement de la vérité : « Va chercher ton mari », « je n’en ai pas »…

Pour cela, je trouve ce texte excellent. Remarquons d’ailleurs que les disciples sont un peu choqués. Quand ils reviennent d’acheter les provisions, « nul n’osait Lui demander… ». Mais quand même, ça ne se fait pas ! C’est extraordinaire parce que c’est une excellente illustration du baptême. Dans le baptême, c’est Dieu qui vient nous chercher dans une situation où apparemment nous sommes le plus éloignés de Lui. Ce n’est pas une situation de haine ou de guerre, mais il peut arriver que des gens violents soient convertis par la rencontre du Christ. Quand nous sommes interpellés par la parole de Dieu pour le baptême, nous le sommes dans une situation où les choses ne vont pas de soi avec Dieu qui nous interpelle sur le contentieux entre nous, sur ce qui peut être amélioré, en sortant de cette situation d’indifférence et de distance. Et c’est ce dialogue. Dieu vient au bord du puits, fatigué, non seulement par la route comme dit saint Augustin, mais aussi par la route vers nous, c'est-à-dire fatigué par tout le chemin qu’Il a parcouru pour venir rencontrer cette humanité qui Lui est indifférente et s’en désintéresse. C’est bien le côté le plus étonnant. En même temps, quand Il veut nous rencontrer, Il prend le côté le plus délicat, le plus fin, le plus profond de la relation d’un homme et d’une femme, c'est-à-dire la discussion au bord du puits, la possibilité de toucher profondément le cœur de cette femme en lui disant qu’elle est aimée. Le baptême tient dans les deux choses : c’est l’approche de Dieu qui vient à notre rencontre, qui veut nous dire que malgré tout ce qui peut nous séparer, Il vient pour nous sauver, et c’est aussi, non pas un règlement de compte de nos dettes spirituelles vis-à-vis de Dieu, mais simplement « donne-moi à boire ». Dieu souligne la distance entre sa créature et Lui, mais au lieu de lui demander des comptes, d’aller congédier son n-ième mari, Il met en avant la possibilité de remettre les choses à plat, de redémarrer de zéro et de redécouvrir ce qu’est la douceur de Dieu.

Frères et sœurs, voilà pourquoi cet évangile de la Samaritaine nous touche tant. C’est à la fois la reconnaissance d’une situation de notre être de pécheur – ne nous voilons pas la face, nous sommes tous pécheurs devant Dieu – et en même temps cette extraordinaire délicatesse et douceur de Dieu en s’adressant à elle : « S’il y a le péché, ce qui compte le plus est que Je suis là, assis près de toi, sur la margelle du puits. » Et le lien, c’est l’eau vive, c’est le baptême qui crée l’intimité, la profondeur de la relation, la joie du salut et la joie de Pâques. C’est vers cette joie-là, frères et sœurs, que nous avançons doucement tout au long de notre vie.

 
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