AU FIL DES HOMELIES

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FAIRE JAILLIR LA GRATUITE DE L'AMOUR DE DIEU

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de Carême – année A (15 mars 2020)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

« Seigneur, donne-moi de cette eau afin que je n’aie plus jamais soif et que je ne vienne plus ici pour puiser ».

Frères et sœurs,

On est un peu choqué par cette question. Jésus parle de l’eau vive, de l’eau qui jaillit en vie éternelle, de cette eau qui va être le don de sa vie, de sa présence, de la grâce qu’Il nous fait d’être ses disciples. Et puis elle, la Samaritaine, se dit : « Finalement, cette eau est très utile si cela m’évite de faire mes courses ; cela m’évitera aussi de trop fréquenter les gens autour du puits – à cette époque, les puits étaient fermés s’il y avait des infections. La femme voit tout de suite l’aspect utilitaire des choses. Il faut avoir un moyen de ne plus être soumis aux contraintes de la vie matérielle, de la vie physique, biologique, corporelle, contraintes qui pèsent plus spécialement sur les femmes à cette époque. Vous avez remarqué que dans la Bible, quand on parle de quelqu’un qui porte de l’eau, c’est toujours une femme, ce qui laisse penser qu’elles étaient particulièrement fortes car une jarre pèse environ sept-huit kilos et quand elle est remplie d’eau, cela peut faire une vingtaine de kilos. Elle interprète donc tout de suite la promesse de Jésus : « L’eau que Je vais donner jaillira en vie éternelle ». Elle se dit que c’est parfait, que l’affaire est réglée.

Cette petite réflexion me paraît d’une actualité extraordinaire car comment comprenons-nous actuellement que l’eau jaillit en nous en vie éternelle ? Ce n’est pas tout à fait évident par les temps qui courent. Evidemment, nous ne croyons plus que l’eau vive que Jésus promet serait une sorte de vaccin non seulement contre les maladies mais aussi contre tous les désagréments et les ennuis de la vie car il y a longtemps que cela se saurait. La vaccination spirituelle, cela ne fonctionne pas. Nous avons beau être chrétiens et très croyants, quand les malheurs arrivent, nous ne sommes pas vaccinés. Cela ne jaillit pas en vie éternelle dans cette espèce de continuité que nous aimerions voir : parce que nous sommes chrétiens, parce que nous sommes disciples du Christ et promis à l’éternité, on aimerait que cela se réalise tout de suite. Mais le pire de tout, c’est le fait de demander de l’eau et que cela soit efficace. C’est bien là qu’est le problème. Pourquoi promet-Il de l’eau alors qu’apparemment cela pourrait ne servir à rein ?

C’est fou que Dieu vienne nous faire une promesse qui, par rapport à tous les soucis que nous avons au jour le jour, ne nous apporte rien. Pire encore, cette promesse de la vie éternelle, du pain de vie, de l’eau jaillissante, il faudrait actuellement la supprimer de la vie sociale pour que l’on soit plus sûr de vivre un peu plus longtemps ! C’est quand même un paradoxe d’arriver à traiter le problème du don de Dieu en fonction de ce que nous jugeons être le plus utile ou le plus bienfaisant.

Là, nous sommes quand même placés devant un aspect de notre vie chrétienne et intellectuelle qui est extraordinaire. Qu’est-ce qui fait que dans toutes les religions, et la nôtre n’y échappe pas, nous avons à tout moment le réflexe de vouloir interpréter notre être religieux, notre comportement religieux en fonction de l’utilité ? Comment se fait-il que tous les catalogues de fautes, de péchés soient assortis du fait que si on ne le fait pas nous allons voir ce que nous allons voir de l’autre côté ? Comment se fait-il qu’une religion qui propose l’eau jaillissante, le bonheur, la gratuité du bonheur avec Dieu soit immédiatement interprétée en : « Vous allez pointer à la messe le dimanche car si vous n’y êtes pas vous allez voir ce que vous allez voir » !

Comment se fait-il qu’on en soit venu à ce point ? Les païens Platon et Aristote ont essayé de nous dire quelle était la véritable destinée de l’homme. On a interprété en termes utilitaires le fait de vivre selon des préceptes philosophiques de sagesse et de religion : je le comprends. Mais que nous, les disciples d’un homme Fils de Dieu qui a accepté de perdre sa condition divine (comme le dit une hymne de saint Paul), que Celui qui a essayé de poser l’acte le plus gratuit, le don de sa vie, qu’Il ait vu ce qu’Il venait apporter comme message se transformer en une gestion utilitaire de la vie avec Dieu et de la vie pour Dieu ! Où est ce terrible virus, le plus terrible de tous, qui défigure la destinée de l’homme en lui laissant croire que grâce à la religion, il va échapper aux conditions habituelles de température et de pression de notre terre ? Il y a là quelque chose qui me surprendra toujours.

Si vraiment Dieu nous a apporté un comportement, des attitudes, des gestes, des actes religieux pour nous dire : « Voici ce qu’il faut faire et à ce moment-là, vous avez l’assurance de votre côté que cela va jaillir en vie éternelle, peut-être pas tout de suite, mais après, cela va marcher ». Si c’est cela la foi, la vie avec Dieu, si c’est cela le fait d’accueillir l’eau vive, cela n’a aucun intérêt.

Ainsi, je trouve que la crise que nous vivons actuellement est intéressante. De quoi s’agit-il ? Que Dieu veuille nous partager sa vie : si pour nous ce n’est pas une évidence, il n’y a plus qu’à aller planter des choux et améliorer les conditions de vie sur la planète. Mais est-ce cela ? Si aujourd’hui dans une vision purement utilitariste, et actuellement nous en sommes abreuvés à tout niveau – la santé, l’économie, les assurances… –, si nous sommes ainsi abreuvés et qu’aujourd’hui l’Eglise en la personne de ses évêques la plupart du temps, nous encourage à avoir un comportement utilitariste et protecteur, d’anticontamination par peur, si nous vivons dans cette atmosphère-là, que faisons-nous sur la terre ? De quoi témoignons-nous ? Si nous ne témoignons pas de la gratuité de l’amour d’un Dieu qui sauve quoi qu’il arrive, alors nous n’avons aucune raison d’être ici.

Certains d’entre vous, les plus âgés, apprenaient au catéchisme les commandements de Dieu et les commandements de l’Eglise. C’était tout un programme : vouloir que l’Eglise tout à coup se mette à refaire une sorte de mini-décalogue en disant : « Il faut faire ceci, il faut faire cela… ». On a mis là-dedans l’obligation d’aller à la messe le dimanche. Or il faut quand même le dire, c’est un contresens incroyable car on l’a transformé petit à petit en obligation individuelle d’aller à la messe alors qu’en réalité, le commandement est que l’Eglise disait que le signe même que nous sommes le peuple de Dieu, c’est que nous célébrons le jour du Seigneur le dimanche, dans lequel nous recevons la grâce d’être les disciples du Christ. On a transformé cela par le fait qu’il faut y aller chacun pour son compte. Du coup, le fait de la pratique religieuse est devenu le fait que chacun est obligé d’aller à la messe. On avait assorti quand même le système de toutes les indications voulues, c'est-à-dire que si on ne respectait pas l’obligation de la messe du dimanche, on était fichu. C’est pour cela que j’ai encore des confessions de personnes, plutôt âgées, qui me disent : « Je demande pardon à Dieu de ne pas être allé à la messe de dimanche ». Je leur dis : « Mais pourquoi ? » Et ils me répondent : « J’étais très malade ». « Si vous étiez malade, vous ne pouviez pas venir et puis c’est tout ». Ce qui compte, c’est de poser le geste, le signe que notre communauté aujourd’hui existe par l’eucharistie, par ce rassemblement même diminué. Nous restons le lieu même de la manifestation du salut de Dieu. Si on ne vient pas, tant pis. Si nous, qui bénéficions de la grâce, on ne vient pas, on n’en bénéficie pas mais on n'est pas damné pour autant.

Je ne sais pas si vous sentez l’importance du geste que nous posons aujourd’hui. Il y a cette responsabilité que nous assumons aujourd’hui pour nous et pour tous les gens qui n’ont pas pu venir quelque soient les motifs. Nous sommes là pour dire : « Le Christ est ressuscité, le Christ aujourd’hui nous rassemble même si nous ne sommes pas le quorum voulu ». Au fond, quand Jésus a voulu définir le quorum, Il a dit : « Là où deux ou trois sont rassemblés en mon nom ». Là, nous sommes plus que trois et moins de cent. Donc ça va, nous sommes dans les clous. Mais vous comprenez pourquoi c’est si important et c’est cela la Samaritaine. Jésus lui dit : « Oui, Je t’offre l’eau vive mais de grâce ne la transforme pas tout de suite en un procédé utilitaire de sécularisation religieuse. Sache que c’est la gratuité même de mon amour qui t’est donnée et là, tu fais comme tu veux. Si tu n’es pas d’accord, si cela ne t’intéresse pas, ce n’est pas tant pis pour moi Jésus, c’est tant pis pour toi car ce que Je veux te donner, ce n’est pas une eau qui te soit utile. Tu as tous les moyens pour puiser l’eau utile tous les jours avec ta cruche. Mais Moi, ce que Je veux te donner, c’est l’eau qui fait jaillir en toi la gratuité ».

Dans cette période difficile à vivre, que nous sachions redécouvrir, dans un temps d’une certaine détresse, la gratuité même du don de Dieu et plus spécialement dans la joie de la célébration eucharistique. Amen.

 
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