AU FIL DES HOMELIES

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VOIR L'AVEUGLE COMME JESUS L'A VU

Is 42, 6-7 + 14-18 ; Ep 5, 8-14 ; Jn 9, 1-41
Quatrième dimanche de carême – année A (22 mars 2020)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 Vielleur de Latour 1

Vielleur de Latour 2

Le joueur de vielle (Georges de La Tour)

 

Cette homélie a été prononcée en studio pendant la période de confinement que nous connaissons, et communiquée à l’assemblée paroissiale par le site internet de la paroisse.

Bonjour, chers frères et sœurs,

Aujourd’hui c’est dimanche, et plusieurs d’entre vous m’ont dit leur communion dans la prière et l’affection, en soulignant que ça fait drôle d’avoir un dimanche sans l’occasion, le moyen, la possibilité de se retrouver ensemble, de partager le même Corps et le même Sang du Christ, de chanter ensemble le même mystère, de nous retrouver ensemble avec beaucoup de joie et de bonheur. Je crois et surtout j’espère qu’on mesurera à travers cette expérience ce que peuvent avoir de frustrant ce qu’on appelle les moyens de communication virtuels parce que c’est certes mieux que rien, mais c’est vraiment beaucoup moins que la vérité. Or ce à quoi nous aspirons, ce n’est pas de voir des messes à la télévision (ce n’est pas trop mal bien sûr, on fait ce qu’on peut) mais c’est de nous rendre compte aussi du vide que peut creuser dans notre cœur une sorte d’accoutumance au virtuel au lieu de retrouver la réalité même en chair, en os, en cœur, en intelligence et en affection, des gens que nous rencontrons.

Aujourd’hui est le dimanche qu’on appelle « de l’aveugle-né » ; c’est ce célèbre passage de l’évangile de saint Jean ; j’imagine que la plupart d’entre vous le connaissez bien parce qu’on se réunit au fil de chaque dimanche et comme la plupart du temps nous avons des catéchumènes, nous avons la joie de célébrer chaque année le quatrième dimanche de l’année A qui comprend un geste d’initiation pour les catéchumènes.

Comme je l’ai fait les fois précédentes, mais peut-être avec un petit peu plus de nostalgie, je me suis permis d’accompagner notre méditation sur l’aveugle-né par un tableau. Ce tableau que vous connaissez peut-être est conservé à Nantes, a été peint par un homme bien connu qui s’appelle Georges de La Tour, nous en avons vu un autre jeudi dernier pour la saint Joseph, dans la série des peintures nocturnes (celui de l’Enfant Jésus en face de saint Joseph en train de monter une pièce de charpente) et je vous ai dit toute l’importance et toute la compréhension théologiques que pouvait avoir Georges de La Tour du mystère de la présence lumineuse du Verbe de Dieu dans notre chair, dans notre condition humaine.

Ici, c’est une peinture diurne. La Tour a à peine trente ans et il peint surtout des scènes de rue. Il a peint au moins cinq fois des scènes représentant un vieux joueur de vielle. Ceux qui ont assisté au concert de Maurice Guis savent à quel point la vielle est un instrument symbolique important ; c’est une vielle à roue et on voit d’ailleurs la main droite du vielleur en train de tourner la manivelle pour faire ce son légèrement criard et si magnifique. La vielle à roue est un instrument d’accompagnement ; c’est un instrument ancien qui commence à retrouver de l’importance.

D’un point de vue spirituel, je trouve que ce tableau nous aide à relire l’aveugle-né parce qu’il faut bien se changer les idées ! On ne va pas seulement consulter les textes, on peut aussi lire les textes à la lumière de la peinture et du génie des peintres, surtout des peintres aussi chrétiens et aussi profondément théologiens avec un regard d’une perspicacité étonnante. On peut lire ce passage de l’aveugle-né d’une façon à mon avis bouleversante. Pourquoi ? Parce que nous sommes en train de voir l’aveugle comme Jésus l’a vu. C’est incroyable de nous peindre (la peinture est l’art visuel par excellence) un aveugle pour que nous puissions le voir en train de ne pas voir, avec une force et une présence étonnantes. On ne peut jamais regarder le regard d’un aveugle parce qu’on a toujours peur d’être comme indiscret et de manquer de tact. En réalité il s’en fiche qu’on le regarde parce qu’il ne nous voit pas. Mais nous retrouvant ici, grâce au subterfuge de la peinture, devant cet homme, nous le voyons en réalité comme le Christ l’a vu.

Comment le Christ a-t Il vu cet aveugle ? Il ne jouait évidemment pas de vielle à roue qui n’existait pas à l’époque, mais il avait d’abord cette espèce de fermeture du visage parce qu’il n’y a pas de regard. Peindre le portrait de quelqu’un qui ne voit pas, c’est le suprême paradoxe. « Je vois ta misère, je n’y comprends rien parce que moi-même je vois, je ne sais pas quelle est ta détresse, mais je vois dans ton visage et tes yeux fermés, tes traits un peu tirés, tes cheveux en bataille, ta barbe comme portée par une sorte de souffle, de cri de détresse et puis cette bouche où il n’y a que les dents inférieures, comme si tes dents supérieures étaient tombées » ; cet homme est en face de nous et il joue de la musique. De quelque côté que vous le preniez, c’est bouleversant. Qu’un homme aveugle face à nous soit en train de nous dire : « Tu ne comprends pas ce qui se passe en moi parce que tu ne vois pas mon regard, mais mon regard, c’est mon cri de détresse, c’est mon chant », c’est bouleversant.

C’est exactement tout l’enjeu. C’est pour ça que le Christ a été bouleversé par l’aveugle-né. Plus encore que dans d’autres miracles (parce que quand les gens sont handicapés, ce n’est pas facile, mais il y a toujours cette flamme et cette vivacité du regard, mais là, il n’y a plus rien), ce frère en humanité appauvrie, souffrante, se tourne vers nous pour nous chanter quelque chose. Nous sommes choqués par sa souffrance et il vient lui, par son chant, par son jeu de vielle, il chante (c’est pour cela qu’il a la bouche ouverte) ; c’est davantage que de l’émotion, c’est comme s’il disait : « Tu ne te rends pas compte ce que c’est que d’exister malgré le fait de ne rien voir. Et je suis là pour te dire que quoiqu’il arrive, je continuerai à chanter ». D’une certaine façon, c’est un peu ça le mystère de la guérison de l’aveugle-né. C’est le Christ disant : « Puisque Je t’ai créé, puisque Je t’ai façonné, il faut que tu puisses dire ce que tu es à travers ton chant et à travers ta vielle à roue ».

Frères et sœurs, c’est un vrai message d’espoir que je voudrais que nous recevions à travers cette peinture, un vrai message d’espoir qui nous renvoie bien sûr à celui de l’Evangile, mais que La Tour a aussi pu, sans penser sans doute à l’aveugle-né (cette peinture n’est pas une peinture d’église), peindre dans cette misère de la Lorraine des années 1620, ravagée par tous les malheurs de la Guerre de Trente ans, dépeints par exemple par Jacques Callot.

 Je voudrais terminer par un petit détail, le second détail qui figure en-dessous de l’autre, de cette peinture qu’on appelle aussi « le vielleur à la mouche ». En bas de ce grand tableau (1,60 m de haut), à l’endroit que le contemplateur peut aller voir de très près, qu’y a-t-il sur la chaussure du vielleur ? Il y a une mouche. C’est terrible parce que la mouche est celle qui va s’agripper au cadavre. Celle qui est le symbole de la décomposition et de la mort. Le paradoxe est ainsi poussé jusqu’au bout et ça aussi c’est l’aveugle-né. L’aveugle-né est quelqu’un qui crie vers le Christ parce qu’il se sait voué à la mort comme ce vielleur est en train de chanter son chant sans savoir qu’il a déjà la touche incroyablement violente de la mouche qui peut lui empoisonner la vie.

C’est le mystère de notre vie aujourd’hui. Nous sommes en face de ce mystère de la mort et nous n’y pouvons rien. C’est encore plus petit qu’une mouche ce qui peut tuer, c’est là et le virus ne se peindra jamais, ne fera jamais l’objet d’un tableau malgré toutes les photos circulant sur Internet. Mais là, la situation d’aveugle dit exactement le mystère de l’être humain. Nous sommes des aveugles et quand le Christ vient ouvrir les yeux de l’aveugle, Il vient lui révéler qu’effectivement Il l’a vu dans son aveuglement, Il l’a vu dans sa détresse et Il lui a ouvert les yeux.

Alors la dernière chose par laquelle je voudrais terminer, et que La Tour ne peut pas exprimer, c’est l’évangile de saint Jean qui le dit : quand on lui a ouvert les yeux, c’était avec l’ordre d’aller se laver à Siloé, avec la boue mise sur ses yeux, cette boue faite avec la salive et la poussière de la terre ; c’est le message de la Résurrection. C’est pour cela qu’on choisit ce texte aujourd’hui, pour le mystère de ce dimanche de Carême. Voir les yeux d’un aveugle, c’est voir déjà le mystère de notre résurrection. Dieu sait que la poussière du sol qui est pleine de microbes, une fois passée par la bouche et la salive du Christ, devient ce qui ouvre les yeux de l’aveugle et qui nous conduit à la gloire de la Résurrection.

C’est ce que nous pouvons nous souhaiter tous, quelle que soit la date, c’est le fait de retrouver cette plénitude de la Résurrection telle que le Christ l’a réalisée pour l’aveugle-né et telle que, involontairement, inconsciemment, Georges de La Tour l’a symbolisée.

Frères et sœurs, ce que je nous souhaite à tous, c’est que nous gardions au cœur même de notre détresse, nous qui ne pouvons pas voir ce virus qui nous menace, que nous sachions qu’à travers notre chant, à travers notre espérance, à travers notre prière, nous sommes en fait comme le vielleur de La Tour et comme l’aveugle-né : nous avons besoin d’ouvrir les yeux sur le mystère de Dieu.

 
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