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L'ABÎME APPELANT L'ABÎME

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-12
Troisième dimanche de carême - année B (18 mars 1979)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

C'était environ la sixième heure, environ midi, le midi de sa vie. Un midi qui avait connu un long matin tourmenté ; pensez donc, cinq maris ! Plus d'illusions sur la vie, sur l'amour. Un matin qui s'était passé à aller chaque jour au puits, chercher un peu d'eau et revenir à la maison pour continuer tranquillement sa vie quotidienne. C'était environ midi. Elle s'avançait sur ce chemin, sous cette chaleur écrasante, sous ce soleil pesant qui marque les premiers mois de l'année en ce pays. On était en plein midi. Elle sentait déjà qu'elle s'approchait du soir de sa vie, qu'il faudrait continuer bien des jours encore à marcher vers le puits, à y puiser de l'eau et à revenir vers le sixième mari, et peut-être, pourquoi pas, un septième et un huitième, cette vie pesante, lassante, ennuyeuse, cette vie de péché. Oui, ce qui tue vraiment dans le péché, c'est sa monotonie.

C'était midi aussi, pour Lui. Il était assis sur le bord du puits. Il était fatigué. Il en avait assez de chercher, tout au long des chemins, tout au long de sa prédication en Galilée, de chercher à toucher ce cœur des hommes, de chercher à leur dire quelque chose de son amour, de sa tendresse. Il était fatigué parce qu'Il s'était mis en quête des pécheurs. Dieu cherchait les pécheurs ! Dieu cherchait les pauvres ! Il en avait touché quelques-uns, mais combien étaient passés à côté de Lui en pensant qu'il n'y avait dans la vie qu'une seule chose à faire : aller chaque jour puiser un peu d'eau dans un puits, et rien de plus. C'était midi aussi pour Lui, à cause de ce soleil qui brûlait le monde, à cause de cette présence, mystérieuse mais réelle, à cause de la miséricorde qui flambait, qui brûlait le monde, à cause de ce poids d'amour, de cette charge d'amour qui pesait sur le monde en ce jour-là, à cause de l'amour éternel de Dieu, ce soleil qui brillait et qui brûlait et qui faisait paraître la vérité du monde dans son péché, dans sa détresse et dans son abandon.

C'était midi pour Lui … C'était midi pour elle … ce moment fatidique, ce moment pesant, ce moment où tout peut basculer vers le meilleur ou vers le pire. C'est l'heure de l'épreuve, c'est l'heure de la tentation, c'est l'heure de l'accablement, de la lassitude et aussi, peut-être l'heure du péché de désespérance. Et voici qu'Il a choisi ce puits pour la rencontrer. Le puits, c'est d'abord un abîme. Sans s'en rendre compte, cette femme s'avance toujours vers ce puits, et lorsqu'elle y plonge son regard, avant de lancer le récipient qui remplira sa cruche, elle n'y voit rien du tout. Ce puits, au fond, c'est l'abîme de son cœur, c'est l'abîme de son aveuglement. Elle n'y voit rien du tout car son péché même l'a aveuglée. C'est le noir total qui y règne. Et pourtant, tout au fond de ce puits, il y a un peu d'eau. Le Christ le dit bien : ce n'est pas de l'eau vive qu'il y a au fond du puits. L'eau qui est au fond des puits, même si c'est une eau qui est bonne à boire, et c'est pour cela que le Christ demande à boire de cette eau, l'eau qui demeure au fond des puits est une eau mystérieuse, une eau qui a déjà fait un long parcours, un long trajet. C'est une eau qui est descendue du ciel par la pluie, par la bénédiction divine. C'est l'eau qui a symbolisé la grâce de Dieu, cette pluie abondante, cette pluie torrentielle qui s'est abattue sur la terre. C'est cette source de bénédictions qui ruisselle partout sur la terre desséchée. Puis cette eau s'est rassemblée, formant des torrents, ravinant le sol, coulant en ruisseaux, faisant germer les semences. Cette eau, les hommes de ce pays cherchent à se l'approprier, construisant des citernes dérisoires qui n'en retiennent qu'une partie. Ensuite cette eau insaisissable de la grâce de Dieu s'infiltre et s'enfonce dans la terre si profondément qu'on ne la voit plus, qu'on ne peut même plus savoir si elle est là. Et le puits, c'est ce miracle d'une résurgence inattendue, quelque chose de cette grâce qui avait été donnée en abondance, que l'homme n'avait pas su saisir, que l'homme n'avait pas accueillie, que l'homme même n'avait pas voulue et qui demeure au plus profond des entrailles de la terre : un tout petit peu d'eau fraîche, un tout petit peu d'eau pour empêcher de mourir de soif.

C'est aussi comme cela dans le cœur de la samaritaine et dans notre propre cœur. Cette pluie de bénédictions qui a ruisselé, ces tendresses et ces miséricordes de Dieu qui se sont abattues sur nous comme des pluies, des pluies torrentielles qui ont coulé sur la dureté de notre cœur, ces pluies qui nous ont rafraîchi le visage, qui nous ont purifié et que nous n'avons pas su saisir, que nous n'avons pas su accueillir, toute cette eau que nous avons laissé couler sans nous en préoccuper, que nous n'avons pas su capter, cette grâce gaspillée, tout cet amour gaspillé, jeté, méprisé. Voici que le Seigneur choisit cet abîme, voici que le Seigneur choisit ce gouffre du puits pour dire à la samaritaine : "Donne-Moi à boire !" Tu sais bien qu'il y a quelque chose au fond de ton cœur, un peu de cette eau qu'à travers tout ton péché, à travers tout le gaspillage de ta vie, à travers cet amour que tu as mené au fil de tes convoitises et de tes caprices, à travers tous ces maris que tu as servis les uns après les autres, dans la même monotonie et la même lassitude, tu sais bien qu'il reste au fond de toi, un peu de cette bénédiction, un peu de cette grâce, un peu de cet amour dont Je t'avais comblée. Puise pour Moi, au fond de ton cœur, un peu de cette eau qui est restée en toi malgré ton péché. C'est pour cela que je te cherche, car si pécheresse que tu sois, si perdue que tu sois, si abandonnée que tu te sentes, si honteuse et au fond si passive, si médiocre que tu sois, il restera toujours au fond de ton cœur quelques gouttes de cette eau de ma miséricorde. Et c'est cela que je viens chercher ; c'est cela que je viens te demander. Bien sûr, tu ne l'as jamais vue. Quand tu lançais ton récipient pour puiser de l'eau, tu n'as jamais vu, au fond, cette petite tache brillante qui était le sourire de ma miséricorde. Tu ne t'es jamais rendu compte que j'étais encore là, et que j'avais encore soif de toi, et que Je te demandais sans cesse : "Donne-Moi à boire!"

Oui, "Donne-Moi à boire !" C'est le Christ qui prononce cette parole au bord de l'abîme de notre cœur. Et cette parole ne cesse de retentir comme un écho, comme une voix répercutée du fond du puits vers notre oreille. C'est cet écho incessant de la tendresse, de la miséricorde de Dieu. "Donne-Moi à boire ! J'ai soif de toi, si pécheur, si misérable, si médiocre que tu sois. "Donne-Moi à boire !" Tu ne peux pas savoir ce qu'il y a au fond de toi. Il y reste un tout petit peu d'eau, il y reste un peu de mon amour. Mais c'est ma soif, c'est mon désir, c'est mon amour qui peut ressusciter tout cela. Voilà pour la situation. C'est le moment que le Christ a choisi. Il est midi dans l'obscurité du cœur de la Samaritaine. Il est midi et le plein soleil de la miséricorde de Dieu resplendit au cœur de cette femme. Et, au fil de la conversation, la femme un peu gênée, un peu fuyante, un peu embarrassée, arrive tout simplement à lui dire, devant la lucidité du Seigneur qui projette cette lumière de plein midi sur la misère de son cœur : "Je vois que tu es un prophète", et elle enchaîne sur des questions banales de religion Et c'est alors que le Christ choisit de lui dire : "Je suis le Messie !"

"JE SUIS !" Tant que nous n'aurons pas compris que, dans notre vie, le Christ choisit toujours ce moment où nous sommes au bord du gouffre de notre cœur, dans lequel nous sommes harassés, accablés par ces aspects ennuyeux, un peu sordides, pécheurs de notre vie, tant que nous n'aurons pas compris que le Christ choisit ce moment de plus grand abandon, ce moment où nous n'y voyons plus, lorsque nous nous penchons sur le puits pour en tirer encore quelques gouttes d'eau pour pouvoir subsister jour après jour dans une vie à laquelle nous nous sommes habitués et que nous voudrions pouvoir continuer dans sa banalité, dans son ennui, dans sa tristesse, dans sa morosité, tant que nous n'aurons pas compris qu'à ce moment-là le Seigneur nous dit tout simplement : "JE SUIS !" Il révèle à la fois, qu'Il est ces dernières gouttes d'eau que nous essayons de puiser par nos propres forces et que nous ne savons pas identifier comme la miséricorde de Dieu, et qu'Il est en même temps cette présence vivifiante, ce soleil de midi qui consume comme un feu la tristesse de notre cœur, de notre péché, la monotonie de notre vie pour que transparaisse autre chose de cette vie qu'Il vient nous apporter. Tant que nous n'aurons pas compris ce" JE SUIS," cette proximité de Dieu tout proche, infiniment familier, parce qu'Il la connaît jusqu'au fond d'elle-même notre pauvreté et notre médiocrité, tant que nous n'aurons pas compris cela, nous ne pourrons pas boire de cette eau vive.

Oui, la promesse de l'eau vive passe par là. Elle passe par cet aveuglement produit par la présence du Seigneur qui, comme à Moïse devant le buisson ardent, dit seulement : "JE SUIS". Je suis là pour te sauver. Je suis là pour t'accompagner. Je suis là pour te saisir. Je suis là pour t'emporter par le souffle de mon Esprit Je suis là pour t'affermir par la solidité de ma vérité et de ma fidélité. Je suis là pour t'abreuver, non plus de cette eau chiche de ces dernières ressources sur lesquelles tu essaies de subsister, mais pour t'emporter dans le torrent débordant des sources d'eau vive jaillies de mon côté. Car l'abîme au bord duquel tu te trouves aujourd'hui, c'est l'abîme de ton cœur. Mais l'abîme dans lequel Je veux t'entraîner, l'abîme dans lequel Je te convoque, c'est l'abîme de mon amour, c'est le torrent qui coule de mon côté transpercé. Oui, l'abîme de l'amour de Dieu invoque l'abîme de notre péché. Et c'est cela que nous célébrons aujourd'hui. C'est cela que nous avons à vivre. Renoncer à cet abîme d'ennui, à cet abîme de tristesse dans lequel nous voulons nous enfermer pour nous laisser entraîner, comme des fils délivrés par la tendresse et la miséricorde du Père, dans cet océan infini d'un amour qui est eau jaillissante, torrent débordant, vie du Christ communiquée dans sa mort et sa résurrection.

Que résonne en nos cœurs cette parole du psaume :"L'abîme appelant l'abîme, au fracas de tes torrents, la force de tes flots et de tes vagues a déferlé sur moi." Alors comme la Samaritaine, laissant notre cruche au bord du puits, nous partirons, emportés par ce torrent, saisis par cet amour, et nous crierons à nos frères la miséricorde abyssale, la miséricorde infinie de l'amour de Dieu qui nous a sauvés et tirés de notre propre abîme.

 

AMEN