AU FIL DES HOMELIES

Photos

JÉSUS NOUS RÉVÈLE LA SOIF

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-12
Troisième dimanche de carême - année C (9 mars 1980 )
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Sichem : puits de la samaritaine

Cette rencontre du Christ avec la femme de Samarie est d'une telle densité spirituelle qu'il n'est pas possible en quelques instants d'en manifester toute la richesse. Remarquons tout d'abord que c'est Jésus qui prend l'initiative de cette rencontre, comme de toute rencontre d'ailleurs, car nous le savons par notre propre vie, c'est toujours Dieu qui vient vers nous. C'est toujours Lui qui nous cherche, qui nous visite, qui vient à notre rencontre. Et Jésus prend l'initiative de cette rencontre en dépit des convenances et des habitudes. Il parle à une femme seule, ce qui n'était pas dans les mœurs de l'époque. Lui juif, s'adresse à une samaritaine, alors que juifs et samaritains ne se fréquentaient pas, pour des raisons de mépris religieux mutuel. Jésus prend l'initiative, c'est ce que l'apôtre saint Jean nous dit dans son épître : "L'amour ne consiste pas en ce que nous aimons Dieu, mais en ce que Lui nous a aimés le premier (I Jean 4,10-19). "Ce n'est pas vous qui m'avez choisi mais c'est Moi qui vous ai choisis" (Jean 15,16).

Cette initiative du contact que Jésus a prise, voici que paradoxalement, Il en fait une demande. Lui qui vient du sein du Père pour nous apporter toute plénitude et toute vie, Il demande à boire à cette femme. Certes, il y a une façon de recevoir, une façon de demander qui est avidité et qui ramène tout à soi-même. Et c'est en ce sens que Jésus Lui-même a pu dire : "Il y a plus de joie et plus d'amour à donner qu'à recevoir". Pourtant dans l'attitude du Christ il y a une délicatesse d'amour plus grande encore. S'Il demande à cette femme, s'Il demande quelque chose, c'est précisément pour que nous puissions connaître la joie de donner. Savoir demander, savoir recevoir, c'est faire à l'autre le cadeau de lui donner la possibilité de se donner lui-même. Et vous le savez, frères, il y a beaucoup d'hommes et de femmes dans notre monde qui meurent de solitude parce que personne ne leur a jamais rien demandé et parce qu'ils se sentent inutiles et incapables d'apporter quoi que ce soit aux autres faute d'avoir été appelés.

Jésus demande et il demande à boire : Jésus est fatigué, c'est midi, il a fait un long voyage, il fait une chaleur écrasante, Jésus s'est assis au bord du puits, Il a soif, Il demande à boire. Mais, comme le remarque saint Augustin, ce n'est pas seulement d'une soif physique que Jésus est dévoré. Il a soif du cœur de la Samaritaine, Il a soif de notre cœur, Il a soif de notre amour. Et comment ne pas penser à ce cri du Christ en croix, quand, déchiré par les clous, lacéré par les fouets et les épines, Il sera suspendu au gibet comme une loque humaine et s'écriera : "J'ai soif" (Jean 19, 38). Certes, nous le savons, le supplice de la croix provoque une soif intense mais si l'évangéliste a conservé ce cri du Christ en agonie, ce n'est pas seulement pour nous manifester la vérité de sa souffrance physique, c'est aussi parce qu'à travers et comme à l'intérieur de cette soif physique Jésus avait soif de la réponse des hommes pour qui Il donnait sa vie. Il avait soif de l'amour de ceux qu'Il aimait du plus grand amour. "J'ai soif" - "Donne-moi à boire", c'est la faiblesse de Jésus, car Dieu qui n'a besoin de rien, Il est en Lui-même la plénitude absolue de toute vie et toute joie, Dieu en nous créant par amour, et plus encore en venant à notre recherche par amour en se faisant l'un de nous par amour, et en mourant sur la croix par amour pour nous, Dieu a voulu avoir besoin de nous. Dieu ne veut pas nous sauver sans nous, Il nous fait participer à notre propre salut, mieux encore, Il a établi dans son propre cœur le besoin de notre amour, Il a soif de notre réponse. Car on ne peut pas aimer sans, d'une certaine manière, dépendre de celui que l'on aime ; non point que Dieu soit limité et que ce besoin qu'Il a de nous vienne de quelque manque en Lui. C'est au contraire par surabondance que son amour crie au-delà même de la plénitude de son bonheur, ces êtres bien-aimés que nous sommes pour Lui et dont sa tendresse ne peut plus se passer. Oui, Dieu a soif des hommes et la toute puissance de Dieu c'est la toute puissance de cet amour qui attend, qui se fait vulnérable, fragile, faible et qui a voulu connaître nos fatigues et nos souffrances et notre soif et notre mort.

Et voici un nouveau paradoxe. Au moment où Jésus demande à cette femme de lui donner à boire, au moment où Jésus a soif de notre réponse voici qu'Il révèle qu'Il est Lui-même Celui qui donne à boire et qui étanche toute soif. La femme de Samarie qui, obstinément, veut ramener la conversation au terre-à-terre quotidien, voulant s'en tenir au puits, à ce seau que Jésus n'a pas pour puiser l'eau, Jésus essaie de parler d'une autre soif, d'une autre source : "Celui qui boit l'eau de ce puits aura encore soif, mais Celui qui boit de l'eau que je donnerai n'aura plus jamais soif, et l'eau que je lui donnerai deviendra en lui une source d'eau vive, jaillissant pour la vie éternelle". Jésus révèle que le don qu'Il nous propose est au-delà de tout ce que nous pouvons désirer, de tout ce que nous pouvons concevoir ou imaginer. Il tire à sa suite cette femme pourtant rétive, pour l'entraîner dans le mystère de cette vie qui est la vraie vie, la vie éternelle qu'Il veut lui donner comme une source jaillissante, cette vie qui jaillira du cœur transpercé de Jésus crucifié quand il en coulera de l'eau avec le sang, cette vie qu'Il répand sur l'univers comme un fleuve. Le fleuve du baptême dans lequel l'humanité tout entière, de génération en génération, sera plongée pour que naisse dans le cœur de chacun de nous une source intarissable, capable d'étancher toute soif. Jésus nous promet la source qui est au-delà de tout désir et cette source c'est la présence même de Dieu dans notre cœur c'est son Esprit Saint. Car Dieu n'est pas seulement le Père qui a tout créé avec bonté et qui paternellement nous protège et nous attire à Lui, Dieu n'est pas seulement le Fils qui s'est fait proche de nous, qui est venu à la rencontre de la femme de Samarie et celui qui vient à la rencontre de chacun d'entre nous Dieu c'est aussi l'Esprit Saint qui habite au plus profond de notre cœur, là où personne ne peut pénétrer, où nous-mêmes nous n'avons pas accès, au plus intime de notre être, là où jaillit cette source qui est la vie même de Dieu qui nous est donnée pour devenir notre vie et que notre vie en soit transformée. C'est dans cette source, dans cette vie que Marie-Augustin et Odile, les catéchumènes de notre communauté, seront plongées dans la nuit de Pâques et vers laquelle elles sont en marche. C'est dans cette source que nous avons été plongés nous-mêmes au jour de notre baptême et que nous devons redécouvrir chaque jour.

Et voici un nouveau paradoxe. Au moment même où Il promet cette eau vive qui est au-delà de tout désir, Jésus fait appel au désir même de cette femme, Il fait appel à notre désir. "Si quelqu'un boit de cette eau, il n'aura plus jamais soif" et en même temps l'Écriture, dans le Livre de l'Ecclésiastique, nous dit aussi "ceux qui me boivent auront encore soif" (Siracide 24, 21). Et ces deux affirmations apparemment contradictoires sont vraies en même temps car cette eau vive qui comble tout notre être en même temps allume en nous toujours nouveau, toujours plus fort, le désir de marcher plus avant dans la rencontre avec la Seigneur.

Au jour de la fête des Tabernacles Jésus s'écriera : "Si quelqu'un a soif qu'il vienne à moi" (Jean 79 37). Ayez soif pour venir à moi ayez en vous le désir pour que je puisse venir combler ce désir. Car ce don de Dieu qui est son propre Esprit Saint, sa propre présence en nous, nous ne le recevons pas passivement, d'une manière qui nous laisserait comme en dehors mais nous le recevons dans l'intensité de notre désir. Etre chrétien, frères et sœurs, ce n'est pas tellement vivre dans la paix de Dieu et dans un certain équilibre que la grâce viendrait ajouter à notre nature humaine. Etre chrétien, c'est être dévoré de soif, c'est être dévoré par le désir de Dieu. Et il faut que nous soyons sans cesse repris au plus profond de nous par cette passion de rencontrer Dieu, cette passion de vivre de Lui, de le voir de l'avoir en nous. Il faut que nous soyons des hommes et des femmes de désir. Comme le dit l'Apocalypse : "Que l'homme assoiffé s'approche, que l'homme reçoive l'eau de la vie gratuitement" (Apocalypse, 17). Il faut que nous ayons en nous cette flamme dévorante, cette soif que rien sur la terre ne peut étancher, qui est une soif de Dieu et que Jésus est venu éveiller au cœur de cette femme de Samarie qui, jusque-là, n'avait soif que de l'eau de son puits. Laissons-nous appeler par le Christ, laissez-vous appeler, Odile, Marie-Augustin. Jésus veut vous donner cette eau dont vous n'avez pas encore idée mais qui bientôt commencera de sourdre en vous dans le secret et qui ne cessera plus jamais de vous désaltérer.

 

AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public