AU FIL DES HOMELIES

Photos

RENCONTRER LE CHRIST DANS L'ESPRIT ET LA VÉRITÉ

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année A (22 mars 1981)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL


Montagnes de Samarie

Dans cet extraordinaire et merveilleux dialogue de Jésus avec cette femme de Samarie, nous nous arrêtons d'ordinaire aux première paroles du Christ, à cette révélation de l'eau vive, cette pédagogie de la soif et du désir par laquelle Jésus, peu à peu, entre dans le cœur de cette femme d'abord préoccupée uniquement des choses matérielles, de l'eau de son puits et de la nécessité qu'elle a chaque jour de venir y puiser. Et peut-être négligeons-nous un peu la suite du dialogue pourtant d'une importance capitale.

En effet, dans cette conversation du Christ si pleine de délicatesse et de respect, où patiemment, inlassablement Il essaie d'amener cette femme jusqu'au mystère, il y a un moment décisif où Jésus change brutalement de sujet. Il était en train de parler d'une source d'eau vive et tout à coup Il dit à cette femme : "Va chercher ton mari". Et cette parole atteint la Samaritaine au plus profond de son cœur parce que c'est là précisément qu'était sa blessure, et c'est le fond d'elle-même que Jésus vient de toucher, car en vérité elle n'avait pas de mari, elle en avait eu cinq et le sixième avec qui elle vivait n'était pas son mari. Et si vous me permettez de faire allusion à mon expérience de prêtre recevant en accueil spirituel ou en confesseur tel ou tel d'entre vous, il y a des dialogues où l'on essaie ainsi d'atteindre et de découvrir ensemble la présence de Dieu et l'on sent bien qu'à un moment, il faudrait trouver cette parole qui irait droit au cœur pour en révéler le secret, cette parole de Dieu qui selon l'Epître aux Hébreux est"comme un glaive effilé qui pénètre jusqu'à la jointure des articulations et des moelles". Et il n'est pas toujours facile quand on est ministre du Christ, de savoir trouver avec amour la parole qui tout à coup mettrait l'autre en face de la vérité profonde qui est la sienne, et par conséquent en face de Dieu.

C'est bien là le moment décisif du dialogue entre Jésus et la samaritaine. Quand elle ira ensuite, émerveillée raconter aux habitants du village sa découverte, elle leur dira : "Venez voir quelqu'un qui m'a dit tout ce que j'ai fait. Ne serait-ce pas le Christ ?" Il n'y a de véritable rencontre entre le Christ et nous-mêmes que lorsqu'est dévoilé le fond de notre cœur. Tant que nous parlons, fut-ce du mystère de Dieu comme de quelque chose de merveilleux sans doute, mais que nous contemplons en quelque sorte du dehors, la rencontre n'a pas encore eu lieu. Elle se produit quand nous sommes vraiment nous-mêmes. Et c'est le Christ qui nous révèle à nos propres yeux. Car cette femme, plus ou moins consciemment se préoccupait de toutes sortes de détails quotidiens pour avoir soin de ne pas revenir au fond de sa vie, là où elle était blessée, là où s'ouvrait dans son cœur comme un abîme dont elle avait peur.

D'ailleurs quand la Parole de Jésus l'atteint ainsi à cette profondeur, elle essaie encore de se défendre. Elle dit : "Je vois que tu es un prophète". Mais aussitôt elle détourne la conversation, elle va trouver une question de théologie, de liturgie pour essayer de revenir à un niveau mondain ou du moins supportable : "Nous, nous adorons sur le Garizim, vous vous dites que c'est à Jérusalem qu'il faut adorer, alors, si tu es un prophète, dis moi ce qu'il faut en penser ?" Mais Jésus ne se laisse pas détourner : "Crois-moi, que ce soit le Mont Garizim ou Jérusalem, cela n'a pas tellement d'importance. L'heure est venue où ce n'est plus sur cette montagne qu'il conviendra d'adorer, mais ce sera dans l'Esprit et la Vérité".

Pour être adorateurs du Père, il faut être dans la vérité, faire en soi la vérité. Et c'est ta vérité à toi qui importe, il faut que tu acceptes d'être dépouillée de tous ces masques, de tous ces personnages que tu joues à tes yeux et aux yeux du monde, que tu laisses arracher ces oripeaux dont tu t'affubles, pour être toi-même dans la transparence, dans la nudité, dans la pauvreté, dans la misère qui est la tienne. Alors seulement, tu seras vraie et tu pourras commencer cette rencontre qui sera ton salut. Et pour ainsi rencontrer Dieu dans la vérité, il faut le rencontrer dans l'Esprit Saint car ce n'est pas toi qui peut faire la lumière dans ton cœur. Seul l'Esprit de Dieu peut aller fouiller jusqu'à la racine de ton être pour y dévoiler ce secret que tu caches et dont tu as honte, parce que tu ne l'aimes pas, parce que ce secret c'est ton péché, parce que c'est là qu'il faut que tu viennes pour être toi-même et que Je puisse vraiment être avec toi. Alors, si tu veux rencontrer Dieu, crois-moi, ne te pose plus des questions superficielles de rubrique ou de détail, laisse-toi remplir, ou plutôt vider par l'Esprit Saint, pour être en vérité devant ton Dieu.

Et quand cette femme accepte d'être à découvert devant Jésus, Jésus peut lui aussi révéler qui Il est, dévoiler son propre secret. Et la rencontrer vraiment face à face, de personne à personne, de cœur à cœur, du profond de l'être. Jésus lui dit : "Ce Messie que vous attendez, Je le suis, moi qui te parle". Pour la première fois dans l'évangile, bien avant la confession de Pierre, Jésus se révèle à cette femme comme le Messie. Et même plus que le Messie, car dans sa réponse transparaît mystérieusement la révélation de sa divinité, Il lui dit : "Moi qui te parle, Je le suis. Je suis la Parole de Dieu qui s'adresse à toi, le Verbe de Dieu", selon le titre que l'apôtre saint Jean donne au Christ pour parler de son éternelle préexistence. Et plus encore, "Je le suis", c'est une révélation que sans doute cette femme sur le moment n'a pas comprise, mais qui en réalité atteignait son cœur, car ces mots, apparemment banals : "Je le suis", (en grec ego eimi) sont la proclamation du nom de Dieu, tel qu'Il l'avait révélé à Moïse au buisson ardent, Moise disait au Seigneur : "Quand j'irai vers les fils d'Israël et que je leur dirai que tu m'as envoyé vers eux, quel est le nom sous lequel je pourrai te désigner à leurs oreilles?" Et le Seigneur avait répondu : "Tu leur diras : "Je suis" m'a envoyé vers vous". "Je Suis" c'est, dans la Bible, le Nom sacré et ineffable de Dieu : Celui qui est, l'Etre par excellence, Celui dont l'existence est au-delà de tout ce que nous pouvons penser. "Je suis", voilà ce que Jésus révèle dans la simplicité de ce dialogue à cette femme pécheresse, pauvre, dépouillée de tous les personnages qu'elle avait cherché à jouer au cours de sa vie, à cette femme réduite à la nudité de son péché. "Je suis" : Celui que tu rencontres, ce n'est pas un prophète, ce n'est même pas seulement le Messie, c'est la Parole de Dieu, c'est Dieu Lui-même.

Alors maintenant, tout est consommé, parce que, entre cette femme et Jésus est tombée la barrière qui les séparait, cette barrière de tous les faux-semblants, de toutes les mondanités, de tous les soucis plus ou moins superficiels. Ils sont vraiment en face l'un de l'autre, et Il peut être son Sauveur, le Sauveur du monde, comme le proclameront les samaritains quand à leur tour, ils l'auront rencontré.

Frères et sœurs, le carême est le temps de la conversion. Il est temps, frères et sœurs, que nous laissions tomber tous les masques dont nous nous affublons chaque jour, à nos propres yeux, d'abord, pour avoir le courage de vivre, pour pouvoir nous regarder avec complaisance, tous ces masques que nous portons devant les autres pour faire bonne figure, pour que la façade au moins soit présentable, tous ces masques que nous portons même devant Dieu quand nous venons prier, car nous n'avons pas le courage de rentrer au plus profond de nous-mêmes. Le carême c'est le temps pour nous de laisser l'Esprit nous ramener à la vérité profonde de notre cœur, même si cette vérité est difficile à regarder en face, même si elle est douloureuse, et semble nous condamner. En réalité, c'est seulement dans cette vérité que nous pouvons être sauvés, être aimés réellement. Alors, je vous en prie, frères et sœurs, laissez-vous convertir par le Christ, acceptez de rencontrer Dieu face à face, même si la face de Dieu est un feu dévorant, même si cette présence de Dieu vous brûle, si cette rencontre vous fait mal. C'est pour notre bonheur et notre joie car il n'y a de bonheur que dans la vérité.

 

AMEN

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public