AU FIL DES HOMELIES

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MON CŒUR EST AU COIN D'UNE RUE ...

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-12
Troisième dimanche de carême - année B (14 mars 1982)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Sichem : église de la samaritaine

"Mon Dieu, pour que votre créature ne souffre plus, reprenez-le..." ( Edith Piaf). Au septième jour le créateur se reposa de son oeuvre, comme s'Il était fatigué de cet élan d'amour par lequel Il avait créé la terre et le monde, la lumière et l'eau, les arbres et leurs semences, comme s'Il était fatigué de cet élan d'amour par lequel Il avait tissé la chair et le cœur de l'homme. Jésus, le Fils éternel du Père "par qui et pour qui tout a été fait" désigne la blancheur des champs pour annoncer qu'ils portent la promesse d'une moisson, ces champs sont la création où Il annonce la bonne nouvelle du Royaume, ces champs de l'humanité où Il peine pour semer les germes de sa Parole, ces champs du monde où Il souffre d'une grande soif, que les hommes, un jour, voudront assouvir en lui présentant une éponge de vinaigre. Le Père s'était reposé après son oeuvre de création, le Fils, à l'avant-dernière heure de sa mission, se repose. Lui aussi, car Il est fatigué de ces semailles qui touchent à leur terme ; mais Il ressent déjà en Lui la joie du semeur car voilà qu'arrivent les premiers moissonneurs, les prémices de la moisson vont être bientôt engrangés.

A la lisière de sa création, Dieu s'était reposé dans la paix d'un dialogue spontané et incessant avec l'humanité, un dialogue où jouaient, dans une sorte de douce complicité, le murmure des eaux qui sont sous le firmament et le chant de la bonté divine qui rythmait les levers et les couchants sur la terre. Jésus se repose au bord d'un puits où depuis des générations se succèdent les hommes, harassés de solitude, assoiffés de bonheur, trompés d'illusions multiples, rongés par les innombrables intrigues passagères de leur vie. Mais ce jour-là dans son repos, Jésus est seul. L'humanité n'est plus là, la communion ne se manifeste plus, et si les eaux murmurent encore au fond du puits, le chant de la bonté divine ne touche plus les oreilles de l'humanité. Pourtant elle fut créée pour la communion : "homme et femme". "Dieu la créa à son image et à sa ressemblance", le plus proche possible de son cœur et de son être ! Mais voilà toute cette humanité a préféré un chemin d'errance : la langue, façonnée pour chanter la gloire de Dieu s'est collée à son palais, devenant muette, les yeux de l'humanité se sont éteints du reflet très beau de l'image de Dieu, les oreilles de cette humanité, développées par Dieu pour entendre la Parole, se sont tournées vers les fables mensongères. Et son esprit s'est laissé brouiller et ne sait plus rien, et son cœur desséché ne se dilate plus de l'amour de Dieu. Ainsi va et vient l'humanité.

Ainsi va et vient cette femme de Samarie qui marche matin et soir comme dans une sorte de mécanique et de routine implacables, dans la poussière chaude. Elle vient portant sa cruche vide, comme on porte en creux la blessure de ce qui manque et elle repart avec cruche lourde et remplie, dans la peine d'un effort que n'effacera même pas la fraîcheur momentanée d'un peu d'eau qui coulera trop vite entre ses doigts. Ainsi va et vient l'humanité, ainsi nous allons et venons sur les chemins poussiéreux de notre terre sans eau. Nous qui croyons vivre d'amour et d'eau fraîche, nous mourons lentement de solitude et d'ignorance : "Si tu savais le Don de Dieu". Oui, le Père nous avait créés pour cette communion intime avec Lui, par une Parole de bonté et de fécondité. Aujourd'hui, à cette heure-ci, Jésus vient nous recréer par la même Parole de bonté et de fécondité, et cette Parole pour aujourd'hui, est celle de chaque jour de sa vie, de chaque jour de sa mort : "Donne-moi à boire, j'ai soif". Si nous sommes en communion de faiblesse, de tristesse, de péché, de mal avec la samaritaine, aujourd'hui, voici l'heure de nous mettre dans la communion du don et de la grâce qu'elle a reçu de Jésus, la grâce d'un dialogue renoué, inauguré par Jésus et le don d'un cœur nouveau reçu de Jésus. Car si nous avons été créés dans un débordement un peu fou, même tout à fait fou de l'amour de Dieu, afin que Dieu puise en nous, au plus profond de notre être, son plaisir, sa joie et sa gloire, en Adam nous avons dit "non". Et chaque jour, inconsciemment ou plus ou moins volontairement, nous répétons ce "non", ce non à l'amour unique de Dieu et alors nous continuons incessamment de courir vers les puits de la terre, avec au cœur une soif de quelque chose qui n'est pas terrestre, ce désir que Dieu a provoqué en nous, ce désir d'éternité. Dans toutes nos courses folles et aveugles, au fond, ce que nous cherchons c'est bien à retrouver cet amour merveilleux et unique qui nous a créé qui nous a façonnés, nous a donné de vivre dans le dialogue de la communion avec le Père, où nous aurions dû demeurer et nous reposer. Notre désir, notre vrai désir, nous l'avons laissé s'user et se tarauder par les rêveries illusoires ou les besoins immédiats, et petit à petit il s'est écarté de la présence créatrice de Dieu.

Et voici qu'aujourd'hui, Jésus vient s'asseoir au bord du puits de nos désolations, de nos souffrances, de nos déceptions, de nos séparations, simplement pour nous dire : "Celui qui boira l'eau que je lui donnerai n'aura jamais plus soif". Aujourd'hui Jésus vient s'asseoir au bord du puits de notre mal, de nos péchés, de nos erreurs, de nos masques ou de nos dégoûts, pour nous révéler, à la lumière de sa Parole, notre pauvre vérité : "Tu as eu cinq maris, et celui avec qui tu es maintenant n'est même pas ton mari". Aujourd'hui, Jésus vient s'asseoir au bord du puits de la fragilité de notre foi, de nos incertitudes, de nos doutes, de nos négations intimes de Dieu, pour nous révéler simplement que la véritable disposition de l'homme est celle-ci : " adorer le Père dans l'Esprit et dans la vérité". Avec des mots simples et vrais, vrais parce que simples, avec les mêmes mots que ceux de la première création, Jésus vient recréer notre cœur détruit par notre péché, Il vient renouer un dialogue avec l'humanité, et vous avez remarqué que la délicatesse de son dialogue humain sert la révélation de sa vérité divine.

Jésus veut nous réapprendre les mots de la communion et les gestes de l'adoration. Il invite la femme de Samarie à quitter les chemins battus de sa souffrance, de sa routine et de ses passions. Elle accepte simplement, elle ne comprend pas tout immédiatement, mais peu importe, elle écoute, elle interroge, le dialogue s'établit et elle découvre que celui à qui elle parle, c'est son Seigneur, et son Créateur : "Je le suis, moi qui te parle ". Vous vous souvenez peut-être, d'Edith Piaf, la "môme", celle que le peuple appela après son "énième" mariage, "la fiancée de toute la France". Elle était bien, elle aussi, une femme de Samarie. Quelques semaines avant sa mort elle chantait encore d'une voix qui a touché le cœur de beaucoup, tout simplement à cause de la vérité qui l'habitait, elle chantait encore : "Mon cœur est au coin d'une rue... souvent il roule vers l'égout, mon Dieu, pour que votre créature ne souffre plus, reprenez-le". C'est à cette rencontre que fut conviée la femme de Samarie, c'est à cette rencontre que nous sommes conviés aujourd'hui, car notre vie ressemble à la femme de Samarie. Jésus vient nous reprendre sur notre chemin d'égarement, il vient reprendre notre cœur, qui est bien souvent un trottoir, pour le recréer afin qu'il ne souffre plus du péché et de la soif.

C'est l'heure et nous y sommes maintenant, où il nous faut nous laisser rencontrer comme la samaritaine, aussi simplement qu'elle, par Jésus-Christ notre Seigneur et notre créateur, une rencontre pour aujourd'hui et pour chaque jour et pour demain quand nous célébrerons la Pâque prochaine. Cette rencontre s'accomplira définitivement et totalement dans l'éblouissement lorsqu'au soir de notre vie, après l'accablement de la chaleur du jour, à l'heure de notre repos, nous déposerons sur la terre la cruche de notre vie, probablement presque vide, nous reprendrons alors les mots mêmes que la samaritaine a entendus de Jésus pour les redire à Celui qui nous les a donnés : "Donne-moi à boire, j'ai soif, mon âme à soif de Toi, Seigneur, quand te verrai-je face à face ?''

 

AMEN

 
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