AU FIL DES HOMELIES

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FEMME, ENCORE JEUNE ET BELLE CHERCHE ÉPOUX VÉRITABLE

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année B (10 mars 1985)
Homélie du Frère Michel MORIN


Je suis noire mais belle …

"Femme, encore jeune et belle, déçue par de nombreux amants, cherche Époux véritable pour amour durable". La femme inconnue qui a fait passer cette annonce dans "Libération" ou le "Nouvel Obs", ce sont ces journaux qui transmettent ces cris de détresse, vous pourrez la rencontrer dans un café où elle vous demanderait : "donne-moi un peu d'argent pour boire". Vous pourriez la croiser allant acheter son eau et son pain ou encore vous asseoir à côté d'elle et d'un de ses amants dans une salle de cinéma. Vous pourriez la voir courir vers le lieu de culte d'une secte.

Car cette femme ne se cache pas derrière l'anonymat d'une petite annonce de journal, elle est à votre table chaque jour. C'est vous-mêmes, c'est l'humanité. "Femme, encore jeune et belle, déçue par tant de vains espoirs et de faux amours, cherche Époux véritable pour amour durable". Il y a bien longtemps, avant l'existence de la presse du cœur Jésus a lu cette petite annonce, non pas dans une feuille d'hebdomadaire, mais sur ce papier si léger, le cœur de l'humanité, où est inscrit, comme dans nos journaux quotidiens, le pire et le meilleur.

Bien avant que nous ne devinions, sur nos propres traits ou sur les traits de ceux qui vivent avec nous, la détresse d'une telle femme, Quelqu'un d'autre l'avait lue dans son cœur. Car ce genre d'annonce tout à fait banale apparemment, est inscrite dans la chair d'un cœur qui, d'une façon ou d'une autre, est un cœur qui souffre et qui a soif. Jésus connaît le cœur des hommes puisqu'Il l'a créé, puisqu'Il l'a façonné, il sait ce qu'il renferme, même quand ce cœur est devenu un rocher comme celui du désert, un rocher d'où il ne peut sortir, humainement rien, si ce n'est un poids, une lourdeur, quelque chose contre quoi on se heurte et qui nous brise. Le Christ sait que nos cœurs de pierre recèlent une source et que Lui-même devra venir heurter ce cœur pour le briser d'une autre blessure que celle du péché, et le faire suinter.

L'histoire de cette samaritaine, cette femme symbole de l'humanité que nous sommes est l'histoire de chacun d'entre nous. Et vous avez remarqué comment le dialogue s'engage et se poursuit. Il n'est pas fait d'invectives, ni de condamnation, pas de dénonciation, ni de prédication intempestive : "Je suis Dieu et tu as intérêt à me reconnaître". Jésus engage la conversation comme en de nombreuses rencontres : "allons boire, allons prendre un café ensemble, et discutons cœur à cœur, face à face, soif à soif". Dans un dialogue d'une infinie délicatesse et d'une remarquable vigueur qui parfois frôle la rigueur, le Christ va creuser le rocher formé par le cœur de cette femme, terre desséchée où se sont accumulées des couches successives de péché, où se sont solidifiées des strates de sédimentation qui petit à petit, ont gâché, ont obstrué le fond du puits, si bien que l'on ne peut plus y tirer de l'eau et qu'il faut aller ailleurs pas simplement dans des puits matériels, bien entendu. Le Christ sait que sous la prostitution et l'idolâtrie, sous l'apparente indifférence de cette femme, il y a toujours le cœur que Lui-même a créé et qui est son propre cœur puisque façonné à son image et à sa ressemblance, il sait que si Lui-même a soif, ce cœur qui Lui est semblable doit aussi avoir soif, et de la même soif que la sienne, pas d'une autre.

Le Christ Jésus, d'étape en étape, de regard en regard, va descendre au plus profond du cœur de cette femme, dans l'obscurité, un puits est toujours obscur. Et qu'est-ce qu'Il va trouver au fond ? un endroit caché où quelque chose pleure. Il connaît ces pleurs, ce ne sont pas ceux de la femme. La Samaritaine a cessé de pleurer, elle en est à son sixième mari, puis ce sera le septième, à chaque fois elle essuie son visage, et ainsi de suite jusqu'à ce que mort s'en suive.

Ces pleurs, ce sont les pleurs de Dieu, du Christ, ces pleurs celle qui, au jour de sa mort, de son cœur blessé par le péché de cette femme, jailliront tel un torrent de vie. Le cœur de Dieu pleure parce que cette femme vit sans Dieu, c'est cela sa prostitution et son idolâtrie les plus graves, c'est pour cela que le Christ ne lui reprochera pas ses péchés de la chair, Il passera pour aller beaucoup plus profond que ce péché-là, pour aller jusqu'à sa présence à Lui dans le cœur de cette femme afin de la lui faire découvrir. Il reconnaît que ce cœur a encore quelque tendresse, et qu'il y a là, au fond de ce puits, encore un petit peu d'eau, juste quelques larmes du cœur de Dieu.

Frères et sœurs, ce cœur de Dieu, qui pleure en nous, habite notre propre humanité personnelle et collective. Le Christ Jésus, le Sauveur du monde, de l'humanité, n'a qu'un seul désir, faire jaillir en source de vie éternelle, ces pleurs inconnus dans notre propre cœur et qui nous font nous murmurer ou nous écrier d'une façon ou d'une autre, en tant qu'humanité, en tant que femme fatiguée de ces amours successives, la demande d'un Époux véritable pour un amour durable. Et cet amour durable ne peut être scellé qu'avec le Christ, car Lui seul connaît le fond de notre cœur, et Lui seul est capable de transformer la blessure de son péché en source d'eau douce et vivifiante.

C'est à cela que vous êtes aujourd'hui, chacun, invités. Le Christ vient s'asseoir au bord de notre puits, au bord de votre cœur. Regardez au fond et vous y verrez son visage qui pleure, c'est-à-dire qui a soif de votre don total, qui veut vous donner, pur grâce et par don, la liberté véritable, l'amour véritable car la liberté, l'amour et le bonheur ne s'acquièrent pas humainement, ce sont des dons de Dieu. "Si tu savais le don de Dieu" !

Cette démarche de Jésus s'adresse à nous, à chacun d'entre nous, comme de façon privilégiée et première aux trois catéchumènes que nous entourons, c'est le but de notre carême de nous laisser briser, de nous laisser creuser, dans notre dureté, jusqu'à ce cœur de notre cœur où le Christ pleure qu'Il a soif de notre amour total.

C'est aussi le rôle de l'Église, son seul rôle, de s'approcher de l'humanité, de cette femme prostituée et assoiffée, pour s'asseoir un instant avec elle, sans la condamner, en lui disant simplement : "donne-moi à boire", pour lui révéler qu'il y a dans son cœur une soif qu'elle ne connaît pas, mais qui est la véritable soif qui lui permettra de goûter à ce qu'elle cherche vraiment. Car l'humanité, dans sa nuit, murmure toujours : "C'est toi, Seigneur, que je désire. Quand te verrai-je face à face ?" Ce désir du Christ, c'est de rencontrer chacun d'entre nous et l'humanité dans ce face à face qui doit conduire au cœur à cœur de Ses noces pour la vie éternelle.

 

AMEN

 
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