AU FIL DES HOMELIES

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UN HOMME M’A DIT TOUT CE QUE J’AI FAIT

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année C (2 mars 1986 )
Homélie du Frère Michel MORIN

 

"Venez voir un homme, Il m’a dit tout ce que j’ai fait". Cette femme de Samarie n’en était probablement plus à sa première jeunesse, quoi qu’elle eût encore quelques charmes de beauté. Elle avait sa foi, elle avait sa religion et sa morale, comme tout le monde, même si ce n’est pas toujours la même. Elle croyait en la vie et en sa vie, elle croyait en ses amours, comme tout le monde. Elle aussi avait rêvé de vivre d’amour et d’eau fraîche, un mari, plusieurs maris et un puits. Elle aussi connais­sait cette souffrance de la douleur lancinante des amours qui ne sont jamais tout à fait vrais ni durables. Au fond, une vie qui est bien la vôtre, la mienne, la nôtre. Une femme un peu banale qui aurait trouvé et bien joué son rôle dans la comédie sociale vue par Visconti ou Claude Sautet : "Clair de femme", "L’important, c’est d’aimer", ou "Les choses de la vie". Ainsi s’égrenait la vie de la samaritaine au tic-tac de ses amours transitives et de ses chagrins beaucoup moins transitifs. Ainsi sonnaient les heures de son existence, sur cette horloge que chantait, il n’y a pas si longtemps, Jacques Brel, "cette pendule d’argent qui ronronne dans le salon qui dit "oui", qui dit "non", qui dit : "je t’attends". Cette samaritaine n’attendait plus rien, les heures se suivaient et se ressemblaient. Elle aurait pu murmurer ces mots de Romy Schneider quelque temps avant sa mort : "Je me cogne à ma vie, mon bonheur fuit entre mes doigts comme de l'eau ". Elle aurait fini par mourir d’une usure du cœur ou d’une overdose de malheur.

Mais tout d’un coup, la voilà qui se trouve des ailes et se met à courir et à raconter sur les toits, à toute la ville, ce qu’un homme lui a dit. Ce n’était pas son genre de raconter à tout le monde des conversa­tions d’oreiller ! Qu’est ce qui s’est passé ?

Un homme qu’elle rencontre assis à la mar­gelle d’un puits, ce n’était peut-être pas la première fois que ça lui arrivait, ne lui a rien dit du tout sur sa vie. Il lui a simplement exprimé deux demandes : "Donne Moi à boire. Va chercher ton mari".

Quelle banalité ! C’est ce que nous disons tous les jours aux uns aux autres. Cependant ces de­mandes ont engendré en elle la rupture du rythme, la cassure du mécanisme de son horloge quotidienne, le balancier s’est affolé. Et elle s’est mis à dire des cho­ses que jamais elle n’aurait dit auparavant : "Venez voir un homme, Il m’a dit tout ce que j’ai fait". Or Jésus ne lui a rien dit de ce qu’elle avait fait, Il a re­connu seulement que son dire sur sa vie privée était juste, c’est tout.

Voyez-vous, frères et sœurs, cette rencontre de la samaritaine avec Jésus est, bien sûr, une ren­contre inaugurale. Mais ça elle ne le sait pas encore, car quand une rencontre inaugure quelque chose de neuf, on le sait parfois que longtemps, très longtemps après : les choses profondes, les choses essentielles s’insinuent doucement, délicatement dans notre vie, sans nous brusquer. Et lorsqu’elle va dire à ses com­patriotes : "Il m’a dit tout ce que j’ai fait", elle sait, mais sans le savoir bien clairement, que Jésus ne lui a pas révélé les détails et les circonstances de sa vie, même si c’est de cela qu’elle parle dans l’immédiat. Elle pressent, que Jésus est Celui que, malgré tout, elle attend et plus profondément désire viendra, Il nous enseignera toutes choses". Cette parole : "Il nous enseignera toutes choses" est en train de toucher les choses de sa vie, et d’ébranler tout ce qu’elle est en train de vivre. C’est cela la nouveauté, non pas que Jésus lui ait fait la chronique de ses cinquante ans de vie. Elle commence à comprendre que ce Jésus qui se dit le Sauveur, mais elle est réticente devant cette affirmation, est en train de toucher délicatement et donc de transfigurer, de transformer, de bouleverser chaque chose de sa vie. Elle est en train de vivre ce que saint Paul, dans le passage de l’Epître aux Romains qui correspond à la liturgie de ce jour dira : "Avec le Christ, nous entrons dans le monde de la grâce, car l’Esprit Saint a été répandu dans nos cœurs par le Christ". Cette parole de Paul, la samari­taine en vit déjà le commencement de la réalisation. C’est cela qu’elle est en train, maladroitement, de comprendre et d’annoncer à ses compatriotes.

Frères et sœurs, la rencontre de Jésus, hier au puits de Jacob, avec la Samaritaine, devient la ren­contre de chacun d’entre vous, aujourd’hui, à la mar­gelle du puits de votre vie. C’est la même chose. Tout à l’heure, j’évoquais cette vie banale de la samaritaine parce que c’est la nôtre. Mais au bord de cette vie, il y a cette personne du Christ qui ne vient pas nous écra­ser de vérité, qui vient nous poser quelques questions pour qu'elles puissent retentir dans notre vie et que nous sachions regarder notre vie non pas avec notre regard, ni notre mesure, celle de la pendule, mais avec le regard du Christ, ce regard de son amour dont saint Bernard nous dit qu’il est sans mesure. C’est cela qui s’inaugure dans le cœur de la samaritaine, et que Jé­sus vient inaugurer dans votre cœur maintenant. Il l’inaugure aussi dans l'Église, c'est-à-dire dans le cœur de l’humanité tout entière.

Voyez-vous, la samaritaine comprend que dé­sormais sa vie n'a pas d’importance, mais qu’il y a dans sa vie une importance capitale qui est l'eau vive. Elle comprend que désormais sa véritable grandeur, ce n’est pas ses péchés et ses vices, bien sûr, mais ce n'est pas non plus ses vertus ou ses qualités. C’est le fait que tout cela, péché et bonheur, soit marqué, im­prégné, sensibilisé par l'Esprit de Dieu présent en elle, cet Esprit Saint, le Christ, comme une eau vive vient de le répandre dans son cœur sec et assoiffé. Désor­mais rien dans sa vie ne deviendra étranger à cet étranger qu’elle rencontre, rien dans sa vie ne sera exclu de cette source vive qui va jaillir. Où ? juste­ment, non seulement au plus profond de sa vie, mais dans les bas-fonds de sa vie. Elle comprend au fond ce que l’auteur du livre des Proverbes conseillait na­guère : "Par dessus toute chose, veille sur ton cœur, car c’est de lui que jaillit la vie" (Proverbes. 4,23).

Frères et sœurs, on dit parfois que Dieu vient vivre en nous dans un espace réservé, qu’il faut garder un espace pour Dieu. Non. Il faut pas garder un espace pour Dieu comme si c’était le septième mari. Toute notre vie, tout l’espace de notre être, tous les plis, les replis de notre psychologie, tous les tours, les détours, les contours de ce que nous sommes, tout cela doit être imprégné, visité, transfiguré, lentement c’est vrai, difficilement c’est encore plus vrai, mais réellement par cet Esprit Saint répandu en nous au jour de notre baptême, et qui veut infuser en nous cette réalité nouvelle, cette grandeur extraordinaire, imprévisible, inattendue d’être entrés dans le monde de la grâce. Voyez comment cela s’est passé pour cette samaritaine ? Elle a eu un bref instant de dis­traction, elle a regardé cet homme et tout a changé. Pourquoi ? parce que dans le regard du Christ, elle a vu au fond tout ce qu'elle attendait, tout ce qu'elle désirait : non plus l'amour et l'eau fraîche de sa vie, mais l'amour de Dieu et l'eau vive de l'Esprit Saint. Abandonnant sa cruche et son passé, tendue vers l'avenir, elle vivra désormais, comme le dit magnifi­quement saint Bernard, dans "la libre respiration de l’Esprit".

Frères et sœurs, il y a notre terre, terre aride, assoiffée, sans eau, terre de souffrance, terre de bon­heur, terre de fécondité, terre de stérilité. Mais comme le chantait naguère le poète Eschyle : "Il y a la mer, et qui l’épuisera ? la mer qui nourrit et toujours renouvelle la sève précieuse d’une pourpre infinie". (Agamemnon).

Frères et sœurs, il y a notre vie avec ses désirs et ses faims, ses tendresses et ses chagrins, ses joies et ses bonheurs, il y a notre soif et aussi tout ce que nous vivons et qui nous épuise bien souvent. Mais il y a Dieu et qui l'épuisera ? Dieu qui nourrit et toujours renouvelle notre humanité précieuse dans son Esprit éternel.

 

AMEN

 

 

 
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