AU FIL DES HOMELIES

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QUAND LE DÉSIR DE L'HOMME S'OUVRE AU DÉSIR DE DIEU

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année C (26 février 1989)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Il se passait toujours quelque chose dans le cœur de la Samaritaine, non pas qu'elle ait eu une vie bien remplie,en réalité sa vie n'avait pas grande allure : une succession d'échecs amoureux, cinq maris, c'est quand même beaucoup, et d'autre part le fait que, jour après jour, il fallait "faire les courses" et notamment aller au puits de Jacob pour chercher l'eau pour la maison. En tout cela rien de bien original, une vie partagée entre le supermarché et les romans-photos de "Nous deux". Bref une vie extrêmement quelconque, la plus banale qui soit, un peu triste, un peu lasse puisqu'il faut même aller chercher l'eau au moment où il fait le plus chaud. C'est midi, au moment le plus pénible et peut-être aussi, au moment de sa vie où la courbe légèrement descendante, pas encore vraiment descendante (elle est encore relativement "bien conservée"), mais quand même, il n'y aura plus beaucoup d'aventures amoureuses, elle sera désormais obligée de se contenter du sixième mari.

Pourtant, dans cette histoire aussi banale, la Samaritaine est révélatrice de notre propre vie. Notre vie est un peu comme ça : culturellement plus évoluée que le roman-photo et le supermarché sans doute, mais, même si nous essayons de mieux la meubler c'est au fond toujours les mêmes histoires : survivre, manger, boire, aimer et être aimé, à tout prix, parce qu'il faut se débrouiller, parce que toute personne humaine ne vit que de cela. Tout homme, toute femme ne vit que de désir. Et c'est en cela que la Sa­maritaine nous ressemble, elle est un être de désir. Tout ce qui sous-tend sa vie, si plate et si morne soit-elle, c'est un énorme ressort, celui que chacun d'entre nous éprouve au fond même de notre cœur et que nous appelons précisément le désir.

Nous sommes tous des êtres de désir, sinon nous ne prendrions pas la peine de vivre. Et parce que ce désir a une force tellement impérative, tellement puissante en nous à tout moment, il nous faut quelque chose pour le "meubler", à tout moment ce désir a besoin de rencontrer un objet, quelque chose, quel­qu'un, une passion, une occupation, un job, un violon d'Ingres, peu importe. Aujourd'hui le ressort de notre désir, c'est encore la famille, le travail, la vie sociale, toutes ces réalités dans lesquelles, comme nous le disons, nous investissons. Nous sommes des êtres de désir. Jusque-là, frères et sœurs, je ne vous apprends rien. C'est votre expérience de tous les jours. Si vous acceptez beaucoup de contraintes et beaucoup de ser­vitudes, c'est la force même de votre désir qui vous permet d'y faire face et d'avoir l'énergie pour y arri­ver.

Mais il y a quelque chose de plus étonnant. Cette femme, cet être de désir s'en va comme tous les jours à son puits. Et là, elle rencontre un homme, Jé­sus de Nazareth, et là c'est plus étonnant, car en ré­alité il faut comprendre, Celui qu'elle rencontre, c'est Dieu. Et pourtant rien ne le marque, rien ne le signale : Il est fatigué, Il est assis sur la margelle du puits, apparemment Il en a assez, Il est dans une étrange solitude, en plein soleil de midi et les disciples sont partis. Que peut renfermer cette mystérieuse solitude ? pourquoi est-Il resté là ? La samaritaine va décou­vrir quelqu'un qui entame le dialogue en disant : "Donne-Moi à boire !" Cela peut paraître tout à fait banal puisqu'Il est assis au bord du puits et qu'appa­remment, comme le constate la samaritaine, Il n'a rien pour puiser. Mais c'est encore plus paradoxal, Dieu dit : "Donne-Moi à boire". Dieu n'a besoin de rien, Dieu a tout ce qu'il Lui faut pour vivre, à commencer par Lui-même, et Il engage le dialogue en disant : "Donne-Moi à boire !" Qu'est-ce que cela veut dire ? que Dieu s'est fait homme pour que son humanité prenne la figure du désir. Que nous, nous soyons des êtres de désir, c'est déjà une chose qu'on arrive mal à s'expliquer et si l'on essayait de comprendre pourquoi nous sommes des êtres de désir, nous serions bien en peine pour répondre. Mais que Dieu Lui-même se fasse un être de désir, voilà qui est tout à fait éton­nant. Comment se peut-il que Dieu qui est Dieu et qui, pour nous est en vérité Celui qui n'a besoin de rien, en vienne à exprimer un désir : "Donne-Moi à boire" ?

Frères et sœurs, c'est là l'étonnant de cette rencontre. Cette samaritaine, cet être de désir, ren­contre son Dieu qui s'est fait Lui-même un être de désir. Quand nous croyons que Dieu s'est fait homme, nous croyons cette chose étonnante que l'humanité de Jésus nous révèle Dieu comme un être de désir. Dieu veut nous rencontrer, Dieu a soif, Dieu a besoin de l'amour des hommes. Voilà ce qui caractérise en son fond notre foi chrétienne. Croire résulte de la rencontre de deux désirs : Jésus a rencontré la samaritaine dans son désir et sa soif. Elle allait au puits pour prendre de l'eau, elle était, comme on dit aujourd'hui, "en manque", il lui fallait de l'eau pour elle et sa famille. Dieu ne nous rencontrera jamais ailleurs que dans notre désir. Il y a des gens et même des chrétiens qui s'imaginent que la religion consiste à renoncer à tous ses désirs, arriver dans une sorte d'état supérieur de nirvana, d'autosuffisance, de complétude en soi-même et que, là enfin, on va pouvoir librement vaquer à des affaires religieuses. Ce n'est pas vrai, car la foi chrétienne, c'est l'homme rencontré par Dieu dans son désir. Il n'y a pas d'autre lieu de la rencontre de Dieu que notre propre désir, et même si nous faisons n'importe quoi pour meubler ce désir, le désir comme tel reste et c'est là que Dieu vient nous toucher. Malheur à nous si nous ne sommes plus des hommes et des femmes de désir, c'est le pire de ce qui peut arriver à l'homme sur cette terre. Dieu vient nous rencontrer dans notre désir et pour y parvenir Il se fait désir de nous. Si Dieu n'avait pas connu dans son humanité ce désir de rencontrer l'homme à sauver, nous ne serions pas sauvés. Si nous n'avions pas rencontré le visage de Dieu dans l'humanité de Jésus qui dit : "Donne-Moi à boire", nous n'aurions jamais cru, nous n'aurions jamais rien cherché de ce côté-là, Dieu a l'humilité, la simplicité de se faire désir pour rencontrer notre désir.

Vous connaissez cette phrase merveilleuse du psaume qui dit : "L'abîme appelant l'abîme au fracas des eaux qui dégringolent en cascade". L'abîme, c'est nous, être de désir. Et que fait cet abîme ? il appelle l'abîme, cet abîme c'est Dieu qui, de façon inlassable, se fait Etre de désir. L'humanité de Jésus c'est l'image, l'icône de Dieu qui a soif de l'homme. "Au fracas des eaux", l'eau c'est la grâce, c'est l'amour qui coule d'un cœur à l'autre et d'un désir à l'autre. "Si tu savais le don de Dieu".

Frères et sœurs, comment peut-on découvrir le don de Dieu ? il n'y a qu'un chemin, c'est celui de notre désir et c'est vrai qu'une bonne partie de notre vie se passe à brûler toutes les cartouches de notre activité pour essayer d'étancher notre désir. Et ce qu'on a appelé le divertissement, est simplement la tentative désespérée de meubler notre désir de temps en temps, de jour en jour et d'année en année et de faire l'épreuve que ce désir passe : "le monde passe avec son désir" disait déjà saint Jean. Mais si nous voulons savoir le don de Dieu, nous n'avons pas d'au­tre chemin que le désir poussé jusqu'à l'extrême, là où il ne rencontre rien d'autre qu'un autre désir, le désir de Dieu sur nous.

Tout à l'heure lorsque les catéchumènes sont venus, je leur ai imposé les mains. C'est le geste du désir de Dieu. Dieu s'est accroché à eux, Il ne les lâ­chera plus, Dieu s'est manifesté à eux comme un Etre de désir. Eux ont connu dans leur vie à un moment ou l'autre un déclic qui leur a fait désirer Dieu, mais le geste que je faisais ce matin sur eux, c'était la réponse : Dieu les avait désirés avant qu'ils ne désirent Dieu. Jésus dans son humanité les avait déjà sauvés avant qu'ils ne fassent l'expérience d'être sauvés. Et le geste d'imposition des mains, c'est le geste du désir de Dieu qui dit à chacun de ces jeunes : "Donne-Moi à boire, laisse couler en ton cœur, en ton désir le flot de ma grâce".

Frères et sœurs, nous aussi, au jour de notre baptême et lors de notre confirmation, nous avons reçu l'imposition des mains. Dieu s'est accroché à nous. Dieu a accroché son désir à ce seul point de l'homme qui est notre désir. Et depuis, même si nous l'avons souvent lâché, même si nous avons couru, à notre manière, au puits pour meubler nos journées ou si nous avons changé cinq fois de maris comme la samaritaine, au sens où nous nous sommes étourdis dans un activisme effréné et dans l'oubli de Dieu, en réalité, au plus intime de nous-mêmes est restée toujours vive cette capacité d'accueillir le désir de Dieu pour qu'il s'accroche à notre désir.

Voici venu le temps favorable, voici venu le jour du salut, voici venu le temps de la conversion, voici venu le temps du désir de Dieu au cœur de notre désir.

 

AMEN

 

 

 
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