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JE LE SUIS MOI QUI TE PARLE

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année A (18 mars 1990)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

Frères et sœurs, une fois encore nous venons d'entendre cet admirable dialogue de Jésus avec la femme de Samarie, ce dialogue pen­dant lequel elle se défend comme pied à pied, es­sayant par tous les moyens de refuser de suivre Jésus sur ce plan profond où il veut l'entraîner, ce dialogue pendant lequel Jésus avec une infinie patience revient sans cesse au cœur de cette femme jusqu'à ce qu'il l'ait touché. Je voudrais que nous méditions quelques ins­tants, si vous le voulez bien, sur ce moment à l'inté­rieur de ce dialogue qui se situe entre la parole de Jésus disant à cette femme "va chercher ton mari" et cette autre parole où Il lui dit : "le Messie, Je le suis, Moi qui te parle". C'est dans cet intervalle que la ren­contre de Jésus et de cette femme achève de se nouer et de s'accomplir.

Certes jusque-là Jésus a dit beaucoup de cho­ses essentielles : il a parlé de l'eau vive, Il a demandé à boire, Il a parlé du jaillissement de la vie éternelle, mais pressentant le danger, la femme a sans cesse écarté le contact, elle a dit : "Comment pourrais-Tu puiser ? Tu n'as pas de seau pour atteindre le fond du puits", "Donne-moi de cette eau que je ne sois plus obligée de venir puiser ici". Sans cesse elle a essayé de ramener les choses au quotidien, à cet endroit bien stable, bien connu où l'on peut parler en sécurité. Mais finalement Jésus atteint son cœur : "Va chercher ton mari" - "Je n'ai pas de mari" - "Tu as raison, tu as eu cinq maris, l'homme avec qui tu es maintenant n'est pas ton mari, en cela tu dis vrai". A ce moment-là Jésus, et c'est en cela qu'Il est un prophète comme elle le reconnaît, et plus qu'un prophète, Jésus révèle cette femme à elle-même, ce qu'elle voulait non seu­lement éviter de dire, mais éviter même de regarder, éviter de penser, ce qu'elle rejetait de toutes ses for­ces, cette mise en face de soi, Jésus en quelque sorte l'y accule. Voilà que, du personnage qu'elle jouait, ce personnage de la femme du village venant chercher de l'eau comme on le fait chaque jour, de ce personnage, Il la contraint à la personne qu'elle est, sa personnalité profonde, sa vie réelle, son histoire. Enfin elle est quelqu'un, quelqu'un dans la misère peut-être, dans le péché sans doute, mais quelqu'un de vrai, quelqu'un dont le cœur est enfin révélé à ses propres yeux.

Elle tentera bien encore une diversion, elle va Lui poser une question de théologie : "Je vois que tu es prophète. Alors dis-moi : faut-il adorer sur la montagne du Garizim qui est ici, comme le disent les Samaritains, ou bien faut-il adorer à Jérusalem, comme vous, juifs, vous le prétendez ?" Mais Jésus écartera cette objection comme les autres. Et quand elle cherchera encore à amener la conversation à des banalités en disant : "eh bien, le Messie viendra, Il nous expliquera tout", alors Jésus lui assène en quel­que sorte un coup ultime : "le Messie, Je le suis, Moi qui te parle". Et dans cette deuxième parole décisive, Jésus à son tour devient quelqu'un pour elle, non pas un voyageur de passage, non pas un homme fatigué qui lui a demandé à boire, non pas un beau parleur qui raconte des choses un peu étranges sur l'eau vive, non pas même un prophète qui lit dans son regard, non ! il est le Sauveur, le Messie, Celui qui lui est envoyé à elle, Il devient Lui aussi une personne. Et c'est à ce moment-là qu'entre ces deux personnes mises face à face, qui sont révélées l'une à l'autre dans la profon­deur de leur être, entre ces deux personnes se produit la rencontre, et la femme n'a plus rien à dire, elle n'a plus qu'à retourner à sa ville pour convertir à leur tour les autres habitants. Car désormais sa vie est définiti­vement transformée parce que son cœur a été touché dans sa vérité, en son plus profond, par le cœur de Dieu.

Frères et sœurs, c'est cela qui se produit dans notre vie à nous aussi quand Dieu s'approche assez près de nous pour qu'Il nous révèle à nous-mêmes qui nous sommes, pour qu'il nous révèle au-delà de tous les faux-semblants, de tous les personnages que nous jouons, de toutes les petites histoires que nous nous racontons pour faire joli et pour nous regarder avec satisfaction dans notre miroir, au-delà de toutes ces banalités, quand Jésus, quand Dieu atteint notre cœur dans sa vérité. Bienheureuse parole de Dieu qui nous révèle à nous-mêmes. Combien de fois, frères et sœurs, continuons-nous à nous illusionner sur nous-mêmes ? Même dans la confession, combien de fois accusons-nous toutes sortes de choses qui sont margi­nales, superfétatoires et sans importance, sans arriver à regarder vraiment en nous là où se trouve la vérité de notre cœur ? C'est cela la première grâce du sa­crement de pénitence, c'est cela la première grâce de la conversion que Dieu, peut-être avec une certaine violence, avec une certaine effraction, mais une vio­lence pleine de tellement de douceur, que Dieu attei­gne notre cœur vrai, profond pour le révéler à nous-mêmes, pour que nous devenions ce que nous som­mes à nos propres yeux, ce moment où nous mesu­rons notre péché peut-être, mais surtout notre vérité, notre vérité qui est faite de misère, de pauvreté, de grandeur aussi, de splendeur, car nous sommes aussi les bien-aimés de Dieu et nous sommes ses enfants. Et c'est la même chose d'être pécheur et d'être enfant de Dieu, c'est le même être qui est les deux à la fois. Et il faut en quelque sorte atteindre cette vérité de notre péché pour comprendre à quel point nous som­mes aimés de Dieu.

Et dans le moment où Dieu touche ainsi notre cœur et le révèle à lui-même, Il se révèle aussi à nous comme le Sauveur, c'est-à-dire comme Celui qui peut guérir, comme cette présence infiniment profonde qui vient effleurer nos blessures, effleurer toutes nos tris­tesses pour les transformer de l'intérieur par son amour en lieu de joie. Frères et sœurs, si nous n'avons pas eu l'infini bonheur d'expérimenter cette conver­sion, demandons au Seigneur, demandons de toutes les forces les plus profondes de notre cœur qu'il brise les carapaces qui nous enferment, qu'il casse toutes les illusions stupides dont nous nous entourons pour que nous sachions ce que c'est que d'être soi-même en vérité sous le regard de Dieu dans le contact avec Lui-même dans sa propre vérité.

Et, voyez-le, frères et sœurs, quand Dieu s'approche de nous ainsi pour révéler à nos yeux notre propre péché, Il éveille en nous du fond de notre abîme et du fond de notre péché, le désir, la soif, rap­pel vers Dieu, car c'est cela que Jésus nous révèle, c'est cela qu'il révèle à la samaritaine, qu'elle a soif, soif non pas seulement de l'eau de ce puits, mais de cette eau vive, cette eau profonde, de cette eau plus radicale que toutes les eaux matérielles, de cette eau qui est ablution, qui est vivification, qui est transfigu­ration. Or, venant révéler à cette femme sa soif, Jésus ne fait pas cela du haut de sa grandeur. Comment lui révèle-t-Il la soif au fond de son cœur pécheur ? en lui disant sa propre soif à Lui : "Donne-Moi à boire".

Quand Dieu vient vers nous, ce n'est pas comme un distributeur de grâce qui, du haut de sa puissance, se pencherait vers nous, quand Dieu vient nous révéler à nous-mêmes en se révélant à nous, il se révèle dans la fragilité de son amour, dans le besoin de sa propre soif. Il a soif, soif de nous, soif d'eau à cause du chemin qui L'avait fatigué, à cause de la chaleur du jour, à cause de ce corps humain qu'il avait pris pour être semblable à nous et qui connaissait tous les mêmes besoins que les nôtres, mais à travers cette soif physique, ce dont Jésus parle c'est de la soif spi­rituelle, Il a soif de notre amour, de notre présence, il a besoin de nous.

Et souvenez-vous, frères et sœurs, quand Jé­sus, au dernier moment, sera sur la croix, quand Il sera disloqué, déchiré, réduit presque à néant, quand Il sera là presque aux portes du désespoir en train de crier : "Mon Dieu, pourquoi M'as-Tu abandonné ?", Il s'écriera d'un même élan : "J'ai soif".

"J'ai soif" : cette soif physique, inextinguible qui est celle du supplice de la croix, mais soif bien plus encore de notre cœur, de notre amour, de notre réponse. Quand Dieu vient nous révéler à nous-mê­mes, c'est en se révélant à nous qu'Il nous fait connaî­tre notre être profond. Quand Dieu vient nous faire connaître notre péché, c'est en prenant dans la fai­blesse de son amour notre péché sur Lui que Dieu nous le fait connaître. Quand Dieu vient pour éveiller en nous la soif, c'est en nous révélant la soif de son cœur qu'Il nous ouvre à notre propre mystère.

Frères et sœurs, le carême c'est ce temps où Dieu se fait proche, c'est ce temps où Dieu vient à la porte de notre cœur et il frappe. Je vous en supplie, frères, ne laissez pas passer ce jour où Dieu frappe à la porte de votre cœur, ne faites pas comme si vous n'aviez pas entendu, comme si vous n'attendiez per­sonne, comme si vous étiez bien chez vous, comme si vous n'aviez pas besoin de visite. Dieu frappe à votre cœur, Il frappe à votre cœur comme un mendiant, comme Quelqu'un qui a soif, comme Quelqu'un qui a besoin de vous, Il frappe à la porte pour vous révéler votre propre soif et votre propre besoin, pour vous rencontrer dans la vérité de votre cœur en vous mon­trant la vérité du sien. "Voici, Je Me tiens à la porte et Je frappe. Si quelqu'un entend ma voix et ouvre la porte, J'entrerai chez lui pour souper, Moi près de lui et lui près de Moi" (Apocalypse 3,20). Voilà ce que vous dit le Seigneur aujourd'hui. il vient, il est là, il vous appelle, il vous supplie, il mendie, il vous attend, Il veut vous faire connaître par-delà toutes vos illu­sions que vous avez besoin, vous aussi, comme Lui de cette rencontre d'amour, car en dehors de cette ren­contre il n'existe rien qui vaille.

Loïc, Justine, Julie, David, Nicolas, Isabelle, Rachel, Benoît, vous allez revenir devant l'autel du Seigneur pour recevoir le Livre de la Parole de Dieu, cette Bible, cet évangile dans lesquels Jésus nous parle. Et ce que je viens de dire sur ce secret de Jésus qui s'approche pour vous rencontrer, c'est dans ce Livre que ça se trouve. Nous l'avons entendu, il y a un instant, quand on nous lisait cette rencontre de Jésus avec la samaritaine, Vous allez venir pour recevoir ce Livre que vous lirez, que vous boirez, dont vous vous nourrirez, car cette Parole, elle est nourriture pour notre cœur, vous en avez besoin, c'est là que vous trouverez le secret de votre vie, le secret de cette vie que va vous révéler votre baptême. Alors, si vous le voulez, avancez-vous de nouveau vers l'autel du Sei­gneur.

 

 

AMEN