AU FIL DES HOMELIES

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PSYCHANALYSE DE LA SAMARITAINE

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année B (3 mars 1991)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Venez voir un homme, disait-elle, qui m'a dit tout ce que j'ai fait". C'est une manière assez singulière pour une femme de présenter un homme dont elle viendrait de faire la connaissance. Et ceci m'invite à vous proposer ce matin une lecture psychanalytique de ce chapitre de l'évangile de saint Jean. Rassurez-vous, je ne vais pas jouer les Françoise Dolto, mais quand même, c'est assez amusant. Amu­sant de voir d'abord comment ce long dialogue, la Samaritaine, je vous le rappelle, est quand même la femme qui a le privilège d'avoir le plus long dialogue avec Jésus dans les évangiles et psychanalytiquement c'est déjà significatif ! ce long dialogue qui aboutit finalement à un transfert, à une opération de libération telle que cette femme s'en va sans vergogne raconter aux gens de la ville l'étonnante rencontre qu'elle a faite : "il y a quelqu'un qui sait tout ce que j'ai dans le cœur".

Et puis il y a aussi le personnage de la femme elle-même qui est assez étrange : c'est un révélateur assez symptomatique d'une certaine conception mo­derne de la féminité. Je l'imagine assez volontiers : la quarantaine épanouie, pas mal de fard aux paupières et se trémoussant gentiment en allant vers le puits pour montrer que, même si elle a usé cinq maris, c'est pour cela que je l'imagine autour de la quarantaine, vu qu'il lui a fallu un certain délai, elle est encore capable de tenir le choc avec le sixième. Et pourquoi pas pen­dant qu'on y est, elle pourrait bien engager la procé­dure avec un septième, c'est une manière typiquement moderne de cultiver la séduction et le charme qui, précisément aujourd'hui, est le symbole de cette lutte entre la mort et l'amour. D'une part, l'amour, l'éros, qui lui fait dire : "je ne veux pas mourir et pour le mettre en évidence, je vais montrer que je suis encore capable de plaire à mon sixième mari. C'est donc que la force de la vieillesse et le travail de la mort d'autre part n'a pas encore tout à fait commencé son œuvre en moi. J'ai encore de la ressource".

Mais plus profondément encore, et là peut-être touchons-nous quelque chose de plus important, il y a cette symbolique du puits qui me paraît très importante. En effet, ce puits, et là je me réfère à saint Augustin (vous voyez qu'en fait de psychanalyse j'ai mes autorités), ce puits donc ne signifie pas tout de suite, contrairement à ce qu'on pourrait croire, une sorte de dimension spirituelle de l'homme à la recherche de Dieu. C'est vrai que ce puits a une signi­fication extrêmement ambiguë. D'une part, ceux qui sont déjà allés à Samarie, au puits de Sichem, le sa­vent très bien : ce puits a quelque chose d'extraordi­naire car il a au moins quinze ou vingt mètres de pro­fondeur et de là, on entend l'eau jaillir comme une source. Ce n'est donc pas un puits artésien dans lequel l'eau est morte au fond, immobile, mais au contraire l'eau y coule en cascade ou en ruisseau, et le puits doit donner sur une sorte de galerie souterraine dans la­quelle l'eau chante. C'est donc un puits d'eau vive. Ainsi donc la vie se situe, pourrait-on dire, dans les profondeurs.

Le jaillissement, le surgissement de la vie, c'est vraiment de l'eau vive. Cela circule au fond de ce puits, ça bouge, ça remue. Et en même temps c'est l'accès interdit. On n'y accède pas ou plutôt, comme le dit saint Augustin, il faut pour y accéder, la cruche du désir. "Pour arriver, dit-il, au plaisir de l'eau vive, il faut la cruche du désir". Et c'est effectivement ce qui m'intéresse. Car vous comprenez bien qu'à travers cette figure du puits, c'est tout le problème de l'âme humaine qui est évoqué, c'est tout le problème du psychisme humain. Qu'est-ce que notre psychisme humain ? De quelle manière nous apparaît-il ? Comme la profondeur d'un puits, la psychologie des profondeurs, comme nous disons. Mais en même temps, une profondeur qui reste inaccessible. La vie en nous-mêmes surgit du plus profond de nous-mê­mes. C'est bien ce qui est étonnant et troublant, cette eau vive est une source qui jaillit, qui chante au fond de nous, qui chante d'ailleurs parfois des cantiques un peu sulfureux, c'est du moins ce que nous devinons à travers l'interprétation du désir et de la libido. Cette eau vive circule dans la nuit, ce sont les profondeurs obscures du cœur humain, c'est là que généralement, la cruche du désir risque de se casser, si on se met à puiser trop fort.

Vous voyez comment à travers cette image du puits, c'est toute la structure de l'âme de la Samari­taine qui est ainsi dévoilée. On comprend qu'elle ait dit : "voilà quelqu'un qui a dit tout ce que j'étais". Car au fond, cette samaritaine, et nous-mêmes d'ailleurs, nous sommes exactement logés à la même enseigne : que nous soyons homme ou femme, comment som­mes-nous bâtis ? Il y a ce puits de l'âme, ce puits obs­cur auprès duquel nous n'avons pas trop envie de nous pencher pour y voir de trop près, car ça bouge et ça grouille là au fond. Et nous sentons que "ça" remue et parfois même que "ça" remonte, et en même temps, nous sentons au sujet de cette espèce de remue-mé­nage au plus intime de notre être, que nous ne le contrôlons pas et qu'à certains moments il provoque en nous des incidents. Tel est le puits de Sichar. C'est là que Jacob avait bu avec ses fils et, notez-le bien, avec ses bêtes. Le fond du puits sert aussi bien à ali­menter l'animal qui est en nous que la vie spirituelle ou la vie sociale.

Ainsi donc voilà le terrain de l'âme campé. Il ne faudrait pas croire que l'âme de l'homme est une sorte de secteur complètement stérilisé, comme le four où l'on fait passer les outils de chirurgie avant l'opération pour qu'il n'y ait plus de microbes, au contraire, le fond de l'âme n'est pas du tout aseptisé et comme le dit la sagesse de Lyon : "dans l'arche de Noé, il y a toutes espèces de bêtes". C'est assez exac­tement le mystère même de notre existence, cette obs­curité trouble et difficile à pénétrer. C'est la marque la plus évidente de ce que tout notre être est profondé­ment marqué par le péché et que la plupart du temps, nous le savons bien, lorsque nous disons que le péché est extérieur à nous-mêmes, c'est une sorte d'exor­cisme magique. Nous disons que nous n'y sommes pour rien et que les circonstances sont responsables du péché qui est en nous. Mais l'évangile nous dit bien que c'est au fond du puits que ça remue, dans l'obscurité et donc toute l'histoire que nous nous for­geons pour tenter de nous excuser de notre péché par des causes extérieures, n'est que la manière dont nous nous tenons un discours de samaritain ou de samari­taine. Nous essayons purement et simplement d'échapper à cette responsabilité fondamentale de notre péché. Voila pour la patiente.

Maintenant regardons du côté du thérapeute. C'est le Christ qui, vous l'avez remarqué, par ce dialo­gue extrêmement subtil essaye petit à petit d'amener la samaritaine à la découverte de ce qu'il y a au fond du puits de son cœur. "Va chercher ton mari", "Mais je n'ai pas de mari", "Oui effectivement ce n'est pas ton mari, puisque tu en as eu cinq". Ici, le Christ dé­voile cette économie du désir, le désir c'est un vouloir vivre aveugle et à tout prix. Il suffit de voir la société contemporaine. On se cogne la tête dans tous les sens comme les abeilles contre les vitres et notre désir de sortir et d'aller "ailleurs" se heurte sans arrêt à cette espèce de surface dure et pourtant transparente où l'on commence à apercevoir la lumière de l'autre côté. Mais Jésus dit bien : "effectivement tu as épuisé toute l'économie de ton désir à chercher partout". Alors à ce moment-là, le fait d'être remise devant la vérité d'elle-même provoque chez la samaritaine un pas en avant. Elle commence à pressentir que le salut n'est pas à chercher dans ce puits dans lequel elle s'enfer­mait ou par lequel elle se laissait manipuler par les pulsions qui bouillonnaient au fond.

"Je le vois, Tu es un prophète, Tu as com­mencé à faire la vérité sur moi". Voilà exactement le point où s'articule le désir de l'homme et la rencontre de Dieu. Dieu ne nous rencontre pas dans ces hautes sphères spirituelles dans lesquelles "tout baigne", Dieu nous rencontre précisément au puits de Jacob. Et là, Il ne nous lâche pas, Il nous tient en nous disant : "Tu vois ce qu'il y a au fond du puits, tu vois l'écono­mie de ton désir qui s'épuise dans toutes les direc­tions, qui cherche n'importe où et n'importe comment. Eh bien, Moi ton sauveur, Je commence à faire la lumière dans le puits de ton cœur". Et c'est à ce mo­ment-là que le Christ, avec une extraordinaire dou­ceur, commence à révéler comment peut s'accomplir cette délivrance hors des profondeurs du puits. Il dit à la samaritaine : "Maintenant il faudra adorer en es­prit et en vérité" ce qui ne veut pas dire que la vie dans le Christ exigerait un refus radical du corps. On n'a pas dit d'ailleurs dans cette histoire si le Christ avait béni le sixième mariage ou pas. On n'en sait rien, on ne sait pas comment la samaritaine et son sixième mari ont vécu par la suite, si c'est "comme frère et sœur" ou autrement. Mais toujours est-il que le Christ à ce moment-là lui dit : "Découvre dans toute la profondeur de cet abîme, découvre comment le Salut de Dieu, l'Esprit et la vérité de l'amour de Dieu que Je te révèle aujourd'hui, commencent à te rebâtir, à réordonner, à réorganiser tout ce bouillon­nement intérieur de ton désir qui partait dans tous les sens".

Voilà en quoi consiste la thérapie de Dieu, non pas à nier l'homme dans ses profondeurs, non pas à nier l'homme dans sa corporéité ou dans son désir, non pas à nier l'homme même dans ses passions, mais au contraire, Dieu veut redonner à l'homme, à travers tout ce jaillissement et ce bouillonnement, une ré­orientation fondamentale de tout son être vers la lu­mière de l'Esprit et de la vérité. Pour la Samaritaine, extérieurement il ne s'est pas passé grand-chose. Tout se passe comme si au moment même où elle avait découvert cet espace nouveau, cette nouvelle profon­deur lumineuse qui envahit son cœur, la présence d'une eau vive au plus intime d'elle-même, mais une eau vive qui lui apporte maintenant la lumière, tout se passe donc comme si elle n'avait même pas eu le ré­flexe d'offrir un verre d'eau à boire à Celui qui ainsi l'avait délivrée. Autrement dit, en dehors du dialogue, il ne s'est rien passé. Simplement un peu de la lumière du salut est tombé ce jour-là dans le puits obscur du cœur de la samaritaine.

Pour chacun d'entre nous c'est la même chose. Nous sommes tous aujourd'hui assis au bord de notre puits de Jacob, nous sommes tous ici avec la cruche de nos désirs, avec le bouillonnement intérieur de tout ce qui se passe en nous d'aspirations à toutes sortes d'objets qui, d'une certaine manière, ne combleront jamais notre désir parce que nous aurons toujours soif. Et cependant, ce qui se passe à chaque eucharis­tie, ce qui se passe plus spécialement dans chaque sacrement de réconciliation, ce qui se passe à certains moments de notre vie que nous appelons la conver­sion, ce qui se passera enfin au cours de la nuit de Pâques dans le cœur de Pascal et de Jean-Charles à travers la grâce de leur baptême, c'est simplement ceci : sur ce bouillonnement intérieur de notre cœur, vient se poser avec une très grande douceur la lumière de l'Esprit et de la vérité de Jésus-Christ.

Qu'en ce temps de carême, tout d'abord nous n'ayons pas peur de nous-mêmes, car je crois que la plupart du temps la peur du péché ou la peur de re­connaître notre péché est fondamentalement une peur de nous-mêmes. N'ayons pas peur de nous-mêmes parce qu'il n'y a pas de raison, même si de temps en temps il faut s'en défier, mais surtout parce que, à partir du moment où nous avons compris que dans cet intérieur bouillonnant et marqué par le péché, un petit rayon de la tendresse, de la miséricorde et du pardon de Dieu, est capable de faire briller en nous cette lu­mière de liberté, de vérité, de paix et de joie comme elle l'a fait dans le cœur de la samaritaine, alors il nous devient possible de croire que pour nous aussi le Christ n'a pas d'autre désir : car le désir de Dieu sur nous n'est pas ce désir qui tiendrait dans une petite cruche, mais ce désir immense qu'Il a manifesté ce jour-là en ayant soif du cœur de la samaritaine et, par-delà cette femme, du cœur de chacun d'entre nous.

 

 

AMEN

 

 
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