AU FIL DES HOMELIES

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ÊTRE VRAI AVEC SOI POUR TROUVER LE VRAI DIEU

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année A (14 mars 1993)
Homélie du Frère Michel MORIN

 

Saint Augustin commençant à prêcher sur ce texte avertit ses paroissiens : "chaque mot de cet évangile vous fait signe et vous introduit au mystère". Je ne vais pas essayer de vous introduire au mystère en prenant chaque mot de cet évangile, car nous y serions pour longtemps, ce ne serait pas for­cément un manque de temps. Je voudrais simplement retenir et mettre en articulation trois parties ce texte, puis un quatrième qui me servira de conclusion, c'est-à-dire d'ouverture pour un autre sermon.

Il est étonnant de voir comment cette scène se déroule, comment cette rencontre s'articule, Jésus part d'emblée sur sa mission : annoncer le mystère de Dieu. C'est pourquoi Il emploie en s'adaptant aux circonstances l'image, le symbole extrêmement riche de l'eau vive. Jésus annonce d'emblée à cette femme qu'en elle, si elle le veut, jaillira une source d'eau vive, une puissance pour la vie éternelle. Tout de suite, voici limpidement révélé le but final.

La catéchèse commence très haut et d'ailleurs la samaritaine ne la suit pas du tout, elle en reste dans sa logique immédiate, une femme, préoccupée par les besoins premiers de la vie, boire, se laver et arroser ses géraniums. Et Jésus comprend très bien qu'Il ne peut pas, avec cette femme, engager un dialogue, cha­cun reste sur sa position, on parle, mais on ne se ren­contre pas, deux monologues qui se déroulent paral­lèlement. Et là, Jésus tranche sans avertissement, sans précaution, sans annonce, dans le plus vif du sujet, le plus vif d'une vie, la vie morale et les relations sexuelles : "appelle ton mari" - "je n'en ai pas". - "bien sûr que tu n'en as pas, tu en as eu cinq et un sixième". Imaginez-vous un prêtre recevant des fian­cés, la première fois leur disant : "vivez-vous ensem­ble depuis longtemps" ? Ils partiraient et ils auraient raison.

Jésus a fait à peu près cela. Il n'a pas pris de gants, Il n'a pas fait une théorie sur le sens de ceci ou de cela, Il a immédiatement été au fond et de façon dure, à mon sens, de façon forte, au cœur même du drame privé, intime de cette femme, ce qu'il y a au fond de son être, ce qui ne regarde qu'elle après tout. Et là cette femme ne s'est pas enfuie de la question, elle n'a pas fui à la demande de Jésus, elle n'est pas partie pour ne pas revenir. Elle a reconnu sobrement et simplement, sans se justifier de rien, sans chercher des circonstances plus ou moins atténuantes, elle a reconnu devant cet homme qu'elle ne connaissait pas : "je n'ai pas de mari". Elle a accepté que cette parole du Christ si immédiatement brûlante pour elle, cette parole pouvant la juger, dont elle aurait pu ressentir une blessure profonde, une sorte d'accusation. On ne commence pas un dialogue par ces choses-là, vous le savez bien, elle a accepté d'entrer dans le jeu, alors que lorsque Jésus lui parlait de l'eau vive, elle, elle comprenait : élixir de vie pour ne pas vieillir et ne pas mourir, ou philtre d'amour pour arranger les choses de la vie.

Le troisième est encore plus étonnant. Le Christ vient donc de façon pas très pastorale mettre cette femme devant sa vie. Il n'a pas réussi à la mettre devant Lui, alors Il l'a conduite à se mettre devant sa propre vie, dans la réalité même de sa vérité à elle, puisqu'elle était apparemment imperméable à l'eau vive, à la vérité de Dieu. Or cette femme, immédiate­ment après ce dialogue sur les problèmes moraux de sa vie, engage une autre question : l'adoration de Dieu. "Tu es un prophète", elle a bien compris qu'il y avait quelque chose d'inhabituel qui se passait. Jésus quitte l'image de l'eau vive pour rejoindre le plus pro­fond de cette femme et elle quitte sa propre vie pour rejoindre la préoccupation du Christ, la réalité spiri­tuelle, le don de Dieu, l'adoration de Dieu : "où faut-il adorer ?". Il est curieux ce dialogue, en si peu de temps dire tant de choses, toucher tant de vérités, atteindre l'essentiel et du Christ et de la vie de cette femme. Et ceci, vous le voyez bien, sans ménage­ments, ni de la part de l'un ni de la part de l'autre.

Que s'est-il donc passé au-delà des moments articulant cette rencontre ? Comment se fait-il que cette femme soit passée des soucis les plus terrestres, l'eau du puits, la longueur de la corde et le souvenir nostalgique de Jacob, à la question de l'adoration de Dieu avec, comme moyen terme, une question aussi délicate et une réponse si difficile quant à sa vie ? Je crois, frères et sœurs, que si Jésus est Sauveur, ici Il le manifeste. Il nous introduit au mystère du salut, non pas uniquement celui qu'Il apporte et qu'Il se contenterait d'annoncer de façon globale, de façon générale, de ces généralités qui concernent tout le monde mais qui finissent par ne plus toucher per­sonne. Il vient toucher un point central de la vie de l'humanité à travers cette femme. Il vient presque imposer à cette femme d'adhérer à la vérité, d'épouser sa vérité : "Je n'ai pas de mari". Et par le fait de re­connaître cette vérité et surtout de la dire au Christ, elle s'en libère, elle abandonne le poids, elle Lui laisse la peine, elle se confie et elle confie cette vie fatiguée, cette chair fatiguée à cet homme qui est là, fatigué, sur la route de l'Incarnation du salut, car la route où le Christ est fatigué, c'est la chair de l'humanité, chair de faiblesse et chair d'adultère, chair d'infidélité, chair de péché qui nous enferme et nous emprisonne dans des situations, dans des conditions desquelles nous ne savons plus comment sortir.

"La vérité vous rendra libres". "Je suis venu dire aux prisonniers qu'ils sont libres". Toute condi­tion de péché, tout conditionnement dans le mal est un emprisonnement pire que d'autres. Mais là, comme dans les autres emprisonnements, Jésus vient nous dire qu'Il nous libère à la simple condition d'adhérer à la vérité de notre situation, à la réalité de notre condi­tion, à la simple condition de ne pas s'enfermer dans ce que nous avons été, de ne pas croire que nos actes ne sont que des produits de notre activité, mais de croire que si l'homme est ce qu'il a été, il est aussi ce qu'il peut devenir, et que ses actes ne sont pas uni­quement des réalités extérieures, mais qu'ils le façon­nent, et façonnent en lui sa terre nouvelle, non seule­ment cette "terre adamique" dont parlait Claudel et qui est chaotique, mais cette terre de l'homme nou­veau qui est la chair même de Jésus Christ, qui est cette eau venant s'infiltrer dans un terre desséchée et brisée pour en faire sa chair même, celle de l'eucha­ristie, chair blessée, chair offerte chair donnée et chair ressuscitée.

Voilà, me semble-t-il, partiellement, le mes­sage de cet évangile. Voilà l'appel que Jésus adresse ce matin à chacun, à chacune d'entre nous, l'effort lucide et sain pour regarder la vérité de sa vie de son passé, de sa situation et des conséquences de son passé sur sa situation d'aujourd'hui, non pas pour s'y complaire, ni se justifier, non pas pour s'y ajuster, mais simplement pour qu'en reconnaissant cela devant le visage de Jésus et à sa demande, nous en soyons libérés et que de cette liberté nous puissions vivre de sa vie à Lui sur notre terre à nous, notre terre qui est ce que nous sommes, ce que nous avons été, ce que nous avons fait dans notre vie, ce que nous avons bien fait, ce que nous n'avons pas su bien faire.

La conclusion est très brève, mais capitale. Je demande à chacun, de retenir, de réfléchir et d'agir selon cette parole de saint Ephrem de Syrie à propos de la finale de cet évangile : "Cette femme Samari­taine a connu six hommes dans sa vie, puis elle a an­noncé la vie à une multitude d'hommes de Samarie".

 

 

AMEN

 

 
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