AU FIL DES HOMELIES

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"MADAME TOUT LE MONDE"

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année C (7 mars 2010)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS


Le puits de la samaritaine

 

Chers amis catéchumènes, chers frères et sœurs, abordons directement le sujet : pourquoi une samaritaine ? Oui, c'est parce que Jésus a rencontré une samaritaine un jour en plein midi, au bord d'un puits à Samarie. Mais pourquoi avoir relaté une conversation avec la samaritaine dont d'ailleurs les disciples n'ont eu que le compte-rendu transcrit sur magnétophone ? En fait, Jésus avait certainement eu d'autres discussions beaucoup plus intéressantes pour nous, plus brillantes avec des grands rabbis de Jérusalem, avec des autorités en Galilée, avec même peut-être tel ou tel centurion de l'armée romaine. Bref, ce qu'on appelle peut-être pas des gens people, des gens intéressants. Cela nous aurait été peut-être plus utile parce que Jésus est allé un petit peu plus loin avec ces autres personnes qu'avec cette brave femme de Samarie.

Oui, pourquoi une samaritaine ? Je vous le dis comme je le sens, c'est parce que c'est une femme tout à fait ordinaire. La samaritaine, c'est exactement, "Madame tout le monde" ! C'est pour cela que nous sommes intéressés. C'est une femme qui ne sort pas du rang. Elle n'a pas d'ancêtres glorieux, les samaritains du point de vue généalogique, c'est n'importe quoi, des juifs et des païens mélangés. Du point de vue religieux, c'est encore pire. Il y a un temple soi-disant pour le Dieu d'Israël qui en réalité est le lieu de vénération d'un Baal de Samarie. La samaritaine il faut l'imaginer bien sûr comme une pécheresse, mais comme une pécheresse ordinaire. Vous me direz que cinq maris, c'est beaucoup de vertus, je suis d'accord, mais quand même, ce n'est pas non plus une prouesse. On voit parfois mieux ! Cette brave samaritaine, nous aujourd'hui, on l'imagine avec la burka parce que cela fait exotique. Mais imaginez-là comme une dame qui frise la cinquantaine, qui porte encore des jeans, de moins en moins moulants j'en conviens, et le t-shirt avec "Y love Samaria", parce que cela fait un peu nationaliste. Il faut l'imaginer lisant "Elle", ou Figaro Madame", évidemment "Gala" et "Point de vue images du monde", pour se doper avec une des belles imaginaires telles qu'on pouvait se les représenter à l'époque.

Tous les poncifs, elle les ressert à Jésus. Tout ce qu'elle a lu dans les petits articles de vingt lignes, pas plus pour ne pas disperser l'attention dans "Elle" et "Figaro Madame", cela ressort dans la conversation. La seule différence, c'est qu'au lieu de demander des produits de jouvence et de rajeunissement de peau, elle, elle croit que c'est l'eau qui jaillit en vie éternelle qui va faire le travail. Elle tombe dans tous les panneaux. C'est "Madame tout le monde" ! Vraiment la femme ordinaire, qui est liée à toutes les tâches quotidiennes : aller chercher de l'eau, c'est la version samaritaine de "métro-boulot-dodo". C'est la même chose. Elle se défend en disant : finalement je n'ai pas de mari. C'est une façon élégante de mettre le manteau de Noé sur une situation un petit peu compliquée qu'on ne veut pas confier à tous les inconnus qu'on rencontre. Mais en même temps, elle a ce côté un peu séducteur, elle rencontre un bel homme au puits de Jacob, un petit brin de causette finalement, surtout si c'est lui qui entreprend la conversation … pourquoi pas ? Tous les réflexes les plus simples, les plus banals. Elle n'est pas du tout méchante la samaritaine, pas du tout, mais simplement, la vie telle qu'elle va.

Evidemment, quand c'est la vie ordinaire de cette manière-là : est-ce que je crois ? est-ce que je ne crois pas ? est-ce que je vais y aller ? est-ce que je ne vais pas y aller ? est-ce que je me décide ? est-ce que je ne me décide pas ? cela reste livré à l'opinion générale, cela reste livré à : on verra bien. Madame tout le monde ne prend jamais de grandes décisions. Madame tout le monde ne s'aventure jamais en terrain inconnu. Madame tout le monde n'a pas les moyens d'orienter sa vie vers une carrière prestigieuse de l'ordre de la mystique, du travail, de la littérature, elle n'a pas d'autres moyens que ceux qui sont mis à la disposition de tout le monde. Pour ceux qui l'ont lu, pensez à ce que Tocqueville dit de la démocratie moderne : c'est le nivellement, le fait qu'un beau jour, sous prétexte que telle chose est jugée démocratique, je l'accepte, je l'avale, et je la fais mienne. En la faisant mienne, je perds ce que je suis. C'est pour cette raison que Jésus a choisi la samaritaine parce qu'elle était vraiment dans le lot, elle est une femme très ordinaire.

Mais précisément, la seule qualité des personnes qui vivent le registre ordinaire, c'est qu'à un moment ou l'autre, cette vie banale peut devenir source de questions. Au moment même où l'on a l'impression de rouler sa bosse avec le sixième mari, on peut penser qu'au fond, on ne trouvera jamais le bon et qu'au midi de la vie, on commence à prendre les habitudes à la fois d'acceptation, d'être blasé, et en même temps, on se demande pourquoi ?

Je pense que c'est exactement cela la soif. La soif, c'est certain, est d'abord un phénomène physique. Mais regardez notre monde aujourd'hui, regardons-nous nous-mêmes. Nous sommes tous inscrits dans une vie terriblement régulée, formatée comme on le dit en langage informatique, et cependant, il y a quelque chose en nous qui a soif. On voudrait quand même autre chose : pas la soif de la distinction qui n'est pas le désir de faire la "une" des journaux, ce n'est pas le désir de se distinguer par une découverte intellectuelle littéraire ou artistique. Qui en est capable ? Mais c'est tout à coup le fait de se dire : au fond, est-ce que je suis encore moi-même dans tout cela ? Est-ce que je me suis pas un peu oublié moi-même ? Est-ce qu'on ne vit pas dans un certain oubli de soi que l'on compense par le souci de donner une image la plus correcte aux yeux du monde ? Mais c'est l'image, et l'image de soi n'a jamais été soi-même. La samaritaine, c'est l'ambiguïté de Madame et de Monsieur tout le monde qui à la fois, a conscience que tout le personnage qu'on a réussi tant bien que mal au fil des heurts et des malheurs de la vie à se constituer pour qu'il soit un peu lisse, convivial au maximum en admettant tous les principes et tous les préjugés, et en ayant construit tout cela, c'est un château de cartes qui peut s'effondrer à tout moment. J'imagine que la samaritaine, si elle n'avait pas rencontré Jésus, elle aurait pu faire une déprime parce que à un moment ou l'autre, elle se serait dit que la vie ne valait pas le coup.

Or précisément (je ne dis pas que Jésus est le meilleur Prozac), elle a rencontré Jésus, elle a rencontré le Christ. Et là, tout à coup, elle a découvert que dans ce lieu si ordinaire, si simple et si banal de sa vie, un lieu banal même avec et par le péché, même cela, tout à coup, elle était rejointe par quelqu'un qui lui disait pour la première fois : j'ai besoin que tu me donnes à boire. Dans cette espèce de vide ronronnant, dans cette espèce d'assoupissement de sa propre vie, de sa féminité, de sa vie conjugale, de sa vie de travail, dans cette espèce d'endormissement global de sa vie, tout à coup retentit une demande. Et c'est le début du dialogue.

Frères et sœurs, je crois qu'on ne peut pas choisir un meilleur texte pour la première des dernières étapes catéchuménales de ceux que nous accompagnons. Qu'est-ce que c'est en fait que le baptême ? Pour chacun d'entre nous, même si nous avons été baptisés il y a longtemps, on n'est jamais dispensé de cette découverte par après. Le baptême, c'est le moment où nous naissons comme des citoyens ordinaires. Nous sommes tous des citoyens ordinaires. Et tout à coup, à travers l'eau, à travers le signe qui nous est donné, c'est la question qui retentit : donne-moi à boire ? Tu n'imagines pas à quel point je m'intéresse à toi plus que toi-même, puisque toi tu essaies de te construire un look qui te rends agréable aux autres, alors que moi, j'ai déjà percé la façade du look pour te rejoindre là où tu es. Le baptême, c'est ce moment où le Christ vient à notre rencontre, non pas pour changer notre image de marque, non pas pour nous sortir de la condition très ordinaire dans laquelle on continuera à vivre, mais pour nous dire qu'au milieu de cela, au cœur de cela, ce que tu es profondément, c'est cela que Dieu veut rencontrer. C'est le cœur du cœur de ta vie, de ton existence, de tes désirs, de tes attentes et de tes soifs, que Jésus vient rechercher dans ta vie.

Frères et sœurs, que ces étapes que nous allons vivre de dimanche en dimanche et surtout le baptême dans la nuit de Pâques pour nos quatre catéchumènes, soient aussi pour nous l'occasion de refaire cette démarche, à la fois de mesurer la pauvreté de notre vie. Nous sommes pris dans un réseau qui nous constitue plus ou moins debout et en même temps, au cœur de cette vie ordinaire il y a cette présence qui nous dit véritablement qui nous sommes, appelés par Dieu lui-même, rencontrés par Dieu lui-même et appelés à vivre de lui et par lui, pour le Royaume.

 

 

AMEN

 

 
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