AU FIL DES HOMELIES

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SI TU SAVAIS LE DÉSIR DE DIEU

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année B (6 mars 1994)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Seigneur, où la prends-Tu donc l'eau vive? " ... " Va et appelle ton mari ". Qu'est-ce qui ne va pas dans nos sociétés modernes et dans le monde d'aujourd'hui ? Qu'est-ce qui pourrait expli­quer ce malaise latent, cette inquiétude, ce déborde­ment d'énergie et d'effort, cette tension et ces peurs dans lesquels, chacun de nous essaye de vivre ? Les sociologues ont de multiples explications : il y a trop d'immigrés, il y a du chômage, on ne sait plus ce qu'il faut faire pour être à la hauteur de la course dans les progrès techniques. Bref, autant d'explications qui, reconnaissons-le, ne parviennent pas vraiment à nous convaincre. En réalité, ces explications elles-mêmes sont souvent le simple paravent de nos craintes, une manière de nous les dissimuler. Mais en réalité la question est infiniment plus profonde.

Il me semble qu'en cette fin de vingtième siè­cle, nous arrivons dans les sociétés modernes à un constat que nous n'osons pas trop regarder en face et qui pourtant nous crève les yeux : c'est que, depuis deux siècles au moins, peut-être davantage, on a es­sayé par tous les moyens de construire des sociétés qui seraient capables de satisfaire les besoins de l'in­dividu ou de la personne humaine. La tentative la plus démentielle et la plus folle qui ait été faite dans ce sens, la plus destructrice et la plus ravageuse aussi, a été précisément l'expérience marxiste ou communiste. Ce fut la tentation et la tentative de faire qu'une so­ciété, ou plus exactement un état, ce n'est pas tout à fait la même chose, se préoccupe de savoir comment il pourrait, dans une sorte de providence omni agis­sante, omni prévoyante, omni présente, satisfaire les désirs de chacun. Plus encore, il s'agissait non seule­ment de les satisfaire mais de les susciter, les modu­ler, les réguler, les apaiser, les calmer, les mener au gré d'une sorte de vent de l'histoire. Or ce projet et toutes les tentatives analogues qui ont voulu s'en ins­pirer ou la contrefaire ont échoué lamentablement. Et nous sommes aujourd'hui à quelques années du mo­ment où on a vu s'effondrer ce projet horrible et meurtrier, car une telle vision des choses fondée es­sentiellement sur le ressentiment et la haine non seu­lement n'a jamais apporté aux pauvres le bonheur et la richesse égalitaire qu'elle promettait mais elle a déva­lisé et dépouillé les pauvres du seul bien que la nature leur avait donné, leur humanité. Le socialisme réel a dépouillé et pillé les pauvres en leur enlevant leur humanité et c'est la raison pour laquelle le seul endroit où l'on avait quelque petite chance de garder sa di­gnité d'homme dans le monde stalinien, c'était le Goulag, comme l'a montré Soljenitsyne. C'est aussi la raison pour laquelle les pays de l'Est sont aujourd'hui dans une situation si atroce, car à la pauvreté écono­mique s'ajoute la misère d'avoir été frustré de son existence humaine pendant soixante-dix ans. Et donc, après un instant d'euphorie, de soulagement et de confiance qui a saisi le monde entier après la chute du mur de Berlin, la peur nous a tous repris. Pourquoi ? Parce que là où il restait encore une très faible illusion qu'on pourrait réguler le désir de chacun par la méca­nique de la vie sociale et que, peut-être, les sociétés pourraient apaiser par un nouvel ordre social leur soif et de désir de vivre qui surgit dans le cœur de chaque homme, nous savons maintenant que c'est impossible.

Jamais aucune forme de vie sociale ne sera vraiment capable de satisfaire ou de répondre au be­soin et au désir qui est la nature, la contexture même de la vie spirituelle de chaque personne humaine. S'il fallait résumer en un mot la doctrine sociale de l'Église, je dirais qu'elle se réduit essentiellement à cette conviction : il n'y a pas de magie du pouvoir, de la gestion collective d'une société qui viendraient satisfaire, régler et apaiser le désir de chacun de ses membres. Chaque fois qu'on a essayé, c'est un échec. Et aujourd'hui obscurément nous le savons tous. Lais­sons pour l'instant de côté la question de savoir ce qu'il faut faire maintenant pour l'avenir des sociétés et cherchons plutôt d'où vient que le désir de chaque personne ne peut être satisfait ou comblé par aucune conception de la vie sociale. Cette question précisé­ment nous ramène à cet évangile de la samaritaine que nous venons d'entendre.

En effet, s'il est une chose que nous expéri­mentons jour après jour, c'est la force et la puissance au cœur de nos existences individuelles de ce qu'on appelle le désir. C'est une chose terrible, c'est d'une certaine manière de la dynamite, car le désir n'est pas à confondre simplement avec cette espèce d'agitation de nos instincts que par exemple les techniques mo­dernes de la psychologie sociale nous ont révélée. Le désir ne peut pas être simplement compris en l'assi­milant par exemple au besoin : j'ai faim et par consé­quent je vais m'acheter dans un magasin l'alimentation le pain dont j'ai besoin, j'ai froid, donc je vais m'acheter chez un couturier le manteau, la robe ou le complet veston dont j'ai besoin ou le jean. En réalité, le désir c'est précisément le fait qu'il y a dans l'existence humaine quelque chose qui n'est jamais satisfait. Il arrive à tout le monde de fantasme qu'il va gagner à la loterie nationale. Mais vous savez que, de nos jours, il faut même publier un mode d'emploi pour la gestion de ce que l'on a gagné. Et je suis sûr que le petit mode d'emploi ne contient pas le secret du problème. Car lorsqu'on a gagné au loto, on se re­trouve avec beaucoup d'argent, mais encore et tou­jours avec l'absolu de son désir que la richesse n'arri­vera jamais à satisfaire.

Quand nous comprenons ce qu'est l'homme, quand nous approchons cette réalité mystérieuse du désir, nous nous apercevons qu'il y a là une force, une aspiration qui ne peut être comblée par aucune chose concrète. On n'est jamais content, cela fait partie fon­damentalement de la nature humaine. Et c'est même la grande distinction entre la nature humaine et celle des animaux, car les animaux vivent pour être contents et nous, nous vivons pour n'être jamais contents. Lors­que les animaux ont mangé leur assiette de lait ou leur pâtée pour chiens, ils vont dormir. Tandis que nous, même si nous sommes allés dans les restaurants les plus chics et les plus renommés, nous nous retrou­vons, après la sieste évidemment, devant notre désir. Nous n'avons pas été comblés pour autant. Et c'est justement ce qui s'est passé ce jour-là sur la margelle du puits de Jacob.

" Donne-Moi à boire". Apparemment tout est simple. La samaritaine aurait pu répondre : "Puisque Tu as soif, je Te verse un verre d'eau". Et le récit au­rait trouvé là sa fin. Mais précisément Jésus enchaîne le dialogue de telle sorte que son propre désir divin dévoile à la samaritaine son propre désir humain. "J'ai soif ". Pourquoi ? "Parce que Je veux te montrer que toi aussi tu as soif ". "J'ai besoin de toi", plus exac­tement : "Je n'ai pas besoin que tu Me serves un verre d'eau, J'ai désir de toi". Et à ce moment-là s'enchaîne cette dialectique du désir : le désir de Dieu révèle à l'homme son propre désir. Tout le dialogue que nous avons entendu, c'est simplement cela, c'est le désir de Dieu qui révèle à l'homme son propre désir.

Or quand vous regardez dans votre expérience humaine, dans la relation avec un autre qui vous donne quelque chose, qui vous promet un amour ou qui vous rend un service, précisément si vous com­mencez à vous interroger : "Pourquoi cela m'est-il donné ?", vous vous apercevez que vous ne le méritez jamais. Bien sûr on peut régler un travail ou un ser­vice par un chèque, avec le calcul du prix de l'heure. C'est ainsi que les sociétés ont inventé le moyen de survivre avec une certaine justice. Mais en réalité, à partir du moment où il s'agit vraiment d'un don, il faut bien reconnaître qu'on ne le mérite jamais. Et le fait même de recevoir quelque chose déploie en vous un désir plus grand, car on se demande alors : "Qui suis-je pour qu'on m'ait donné cela ?" et cette question ouvre dans le don même qui m'est fait la possibilité d'un plus. Et c'est justement le sens de cette histoire qui se déroule près du puits de Jacob. C'est le sens métaphorique de la présence du puits qui nous livre une des clefs du récit.

En effet, ceux d'entre vous qui sont allés dans le désert, vous pressentez ce que je veux dire. Quand on arrive près d'un puits dans le désert, l'eau qui est donnée toute fraîche et jaillissante au fond de la terre, cette eau est donnée absolument, elle est imméritée. On s'est lancé dans un désert où il n'y a que du sable et le feu qui nous tape sur la tête. Et voilà qu'on reçoit miraculeusement de l'eau. L'eau, c'est le don inespéré, c'est l'inespéré du désert. C'est le désert, ce lieu si aride, si atroce, ce lieu de mort qui, tout à coup, se révèle à nous comme don, comme largesse, comme fraîcheur, comme gratuité. C'est l'eau qui coule dans l'oasis, c'est le surgissement de la vie là où normale­ment tout est mort. Et c'est bien le sens du puits de Jacob. Cette femme de Samarie avait simplement géré son emploi du temps en disant : "Je vais chercher dix litres d'eau parce que j'en ai besoin pour faire ma cuisine et nourrir ma famille". Pour elle, la vie se limitait désormais à ce type de besoin. Et voilà que Jésus lui révèle : "Mais sais-tu ce que c'est qu'un point d'eau dans le désert ? Un point d'eau, c'est un don. Si tu savais le don de Dieu. Si tu mesurais le fait que cette réalité si humble et si précieuse que tu gères selon les besoins de ton ménage et de ta cuisine, si tu savais que ce don de Dieu est en réalité don. Si tu avais mesuré une fois dans ta vie ce que veut dire le verbe donner, tu perdrais la tête, tu commencerais à découvrir vraiment ce que signifie le désir".

Et c'est pour cela que, lorsque le Christ lui dit simplement : "Va et appelle ton mari". Il ne veut pas simplement dresser le bilan des affaires matrimoniales assez compliquées de cette femme. Je crois qu'Il lui dit simplement : Va et appelle ton Dieu selon ton dé­sir. Va et invoque ton Dieu. Maintenant que J'ai dé­voilé en toi la source de ton désir, maintenant que J'ai dévoilé la profondeur même de ton désir dans le geste même de donner, eh bien maintenant appelle, invoque Celui qui donne. Laisse libre champ, libre cours à ton désir.

Sigrid, tu es venue ce matin au milieu de la communauté chrétienne pour faire ce deuxième pas vers le jour de ton baptême. A toi aussi, il est donné de comprendre que c'est Dieu qui veut se donne à toi. Tu as toute ta vie pour le comprendre, et c'est une chose merveilleuse. Tout ce que tu vas vivre, tout ce que tu désireras dans ta vie, il te faudra le découvrir comme quelque chose qui t'est donné. Tu as déjà beaucoup reçu sans doute, car tu le sais bien, une fa­mille c'est un lieu où l'on reçoit, où l'on reconnaît le premier éveil de son désir de vivre, d'être aimé, de découvrir la beauté et la grandeur de l'amour de ceux qui sont les êtres les plus proches. Or, tout ce que tu as connu jusqu'ici était comme un apprentissage. Tu étais jusqu'au moment de ta découverte de l'amour du Seigneur comme la samaritaine qui s'avançait vers le puits avec sa cruche sur le dos. Et voilà qu'un jour tu as rencontré le Christ et qu'à sa manière Il t'a dit comme à la samaritaine : "Donne-Moi à boire". Cela a dû t'étonner et tu t'es peut-être demandé en toi-même pourquoi Il te demandait une chose pareille. Et tu t'es sans doute aperçue, et c'est la raison pour la­quelle tu es là aujourd'hui parmi nous, qu'en réalité ton vrai désir c'était de reconnaître cet amour infini de Dieu pour toi. Et maintenant, tu es pour nous comme un signe très important par le fait que, présente au milieu de nous, tu vas recevoir tout à l'heure la Parole de Dieu et tu témoignes pour chacun d'entre nous où se porte le vrai désir de ton cœur. Et tu nous rappelles à nous tous qui sommes ici et qui avons reçu le bap­tême depuis dix, quinze, vingt, trente, quatre-vingts, quatre-vingt-dix ans, tu nous rappelles que nous aussi en réalité nous n'avons pas d'autre raison de vivre que de nous laisser séduire par ce désir infini de l'amour de Dieu.

Alors qu'en avançant tous ensemble avec Si­grid sur ce chemin du carême qui nous conduit à la fête de Pâques, nous n'ayons plus peur. Ne cherchons pas à combler notre désir simplement par le cycle de la consommation. Ne cherchons pas à nous créer des désirs dispersés dans tous les sens. Il n'y en a qu'un, il y a cet unique désir de Dieu, mais sachons aussi ne pas le disperser partout et sachons retrouver grâce à l'orientation profonde de notre vrai désir le but vers lequel Dieu nous appelle.

 

 

AMEN

 

 
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