AU FIL DES HOMELIES

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LE MYSTÈRE DES PUITS DE DlEU

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année C (19 mars 1995)
Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

La page d'évangile que nous venons d'entendre est d'une telle richesse, il y a tellement de thèmes contenus en elle: le thème de l'eau vive, celui de la soif, la rencontre avec Jésus, sa révélation comme Messie, l'adoration en esprit et en vérité et jusqu'à celui des cinq maris de la Samaritaine, il y a tellement de thèmes qui se mêlent et s'entrecroisent, que certains détails peuvent peut-être nous échapper et passer inaperçus et c'est précisément à un de ces détails que je voudrais m'arrêter ce matin: la rencontre de Jésus et cette femme de Samarie se fait au bord d'un puits. Jésus fatigué par la route s'était assis sur la margelle du puits, il était environ l'heure de midi.

Voilà donc Jésus et la femme de Samarie au bord d'un puits. Pourquoi cette rencontre, pourquoi ce dialogue se passent-ils au bord d'un puits ? Évidemment tout d'abord ce puits qui n'est pas une citerne, qui n'est pas rempli d'eau stagnante ou d'eau saumâtre, qui est un puits d'eau vive, va permettre à Jésus d'annoncer à cette femme la promesse de l'eau vive, cette eau vivante qui est tout d'abord l'Esprit Saint qui, dès l'origine du monde, planait sur les eaux, qui a conduit tout le peuple d'Israël à travers les eaux de la mer rouge, l'Esprit qui a été promis comme cette eau pure qui purifiera notre cœur, le transformant de cœur de pierre en cœur de chair, ainsi que l'a dit le prophète Ezéchiel, cet Esprit qui jaillit du rocher dans le désert, comme nous l'entendions tout à l'heure, l'eau vive qui est aussi le baptême où Audrey, Marion, Mathieu et les autres catéchumènes vont être plongés dans la nuit de Pâques, cet Esprit, cette eau vive qui est encore la vie éternelle, la source jaillissant au plus profond de notre cœur pour toujours, pour nous communiquer la Vie même de Dieu.

Mais là ne se limite pas le symbolisme du puits. Car ce puits d'eau vive n'est pas exactement une source, une source jaillissante et bouillonnante, une source qui, à longs traits et à longs jets, fait surgir l'eau de la terre. Le puits, c'est d'abord une eau qui sourd très doucement, comme cette eau de Gihon auprès de Jérusalem dont nous parle le prophète Isaïe et à laquelle il compare la présence de Dieu, non pas une eau jaillissante, mais une eau murmurante, une eau qui imperceptiblement coule de façon calme et paisible comme Dieu se révèle dans notre cœur d'une manière silencieuse, imperceptible, un peu comme cette révélation dont nous parlions dimanche dernier, faite à Elie à l'Horeb, Dieu qui se manifeste dans le murmure d'une brise légère.

Non seulement cette source dans le fond du puits est une source qui sourd doucement, mais encore le puits, par sa profondeur, nous invite à comprendre que la révélation de Dieu est la révélation d'un mystère, d'un mystère qu'on ne peut atteindre qu'en creusant, d'un mystère qui est enfoui dans les profondeurs et c'est à ce mystère que nous sommes conviés, c'est ce mystère, Stéphane, Jean-Patrick, Clémentine, c'est ce mystère qui vous est révélé tout au long de votre catéchèse, qui vous est révélé pour vous préparer au Baptême lequel en sera la révélation plénière. Oui c'est en creusant la terre, c'est en creusant la terre de votre cœur, la terre de l'univers et du monde, c'est en creusant le mystère que nous nous approchons de Dieu et que peu à peu nous Lui devenons proches et contemporains. La révélation du puits, c'est la révélation d'un mystère de Dieu qui non seulement jaillit en nous, mais qui encore se cache d'une certaine manière, nous invite à l'intériorité, nous invite à entrer au plus profond de nous-mêmes et au plus profond de toutes choses.

Et là va se produire la rencontre, car le puits, c'est le lieu de la rencontre par excellence. Et je voudrais vous rappeler quelques textes de l'Ancien Testament où le puits joue un rôle décisif dans une rencontre essentielle. Tout d'abord, quand Abraham envoie son serviteur chercher une épouse pour son fils Isaac, envoyant son serviteur en Padan Aram, dans ce pays lointain dont Abraham était issu et d'où il était sorti, le serviteur arrive le soir près d'un puits. Et il fait agenouiller ses chameaux à l'heure du soir, à l'heure où les femmes sortent pour puiser. Et il fait cette prière à son Dieu : "Seigneur, Dieu de mon maître Abraham, sois-moi propice aujourd'hui et montre ta bienveillance pour Abraham ! La jeune fille à qui je dirai : "incline donc ta cruche, que je boive" et qui répondra : "Bois et j'abreuverai aussi tes chameaux", ce sera celle que tu as destinée à ton serviteur Isaac". Il n'avait pas fini de parler que sortait Rébecca. La jeune fille était très belle. Elle descendit à la source, emplit sa cruche et remonta. Le serviteur courut au-devant d'elle et dit : " S'il te plaît, laisse-moi boire un peu d'eau de ta cruche. " Elle répondit : " Bois Monseigneur " et vite elle abaissa sa cruche sur son bras et le fit boire. Quand elle eut fini de lui donner à boire, elle dit : "Je vais puiser aussi pour tes chameaux ". L'homme la considérait en silence, se demandant si le Seigneur l'avait vraiment mené au but. Alors l'homme se prosterna et adora et il dit : " Béni soit le Seigneur, Dieu de mon maître Abraham car Il a guidé mes pas chez le frère de mon maître ! " (Gen.24, 12-27). Et c'est ainsi que le serviteur d'Abraham rencontre celle, Rebecca, qui sera l'épouse d'Isaac et qui donnera à Abraham la postérité que Dieu lui avait promise, nombreuse comme les étoiles du ciel et comme le sable qui est au bord de la mer.

Puis, quand le serviteur revient avec Rebecca au pays d'Abraham et de son fils Isaac, voici comment se produit la rencontre, Isaac était revenu au puits de Lahaï Roi, le puits de la vision de Dieu et il habitait au pays du Néguev. Or Isaac sortit pour se promener dans la campagne, à la tombée du soir, et, levant les yeux, il vit que des chameaux arrivaient. Et Rebecca, levant les yeux, vit Isaac. Elle sauta à bas du chameau, elle prit son voile et se couvrit. Le serviteur raconta d Isaac toute l'affaire. Et Isaac introduisit Rebecca dans sa tente. Elle devint sa femme et il l'aima. (Gen.24, 62-67). Voilà donc que le puits est non seulement le lieu de la rencontre, mais il devient le lieu des noces, car les noces d'Isaac et de Rebecca, c'est auprès du puits de la vision de Dieu qu'elles sont consommées.

Or, le fils qui naîtra à Isaac et à Rebecca : Jacob, qui, à son tour, se rend chez le père de Rebecca, son oncle Laban, en Padan Aram fuyant la jalousie de son frère Esaü, quand il arrive, c'est encore auprès d'un puits qu'il s'arrête : "Il vit un puits dans la campagne, près duquel étaient couchés trois troupeaux de petit bétail : c'était à ce puits qu'on abreuvait les troupeaux, mais la pierre qui en fermait l'ouverture était grande. Il se met à parler avec les bergers qui sont là, gardant leurs troupeaux. Il conversait encore lorsque Rachel arriva avec le troupeau de son père. Dès que Jacob eut vu Rachel, la fille de son oncle s'approcha roula la pierre de sur la bouche du puits et abreuva le bétail de son oncle Laban. Jacob donna un baiser à Rachel puis éclata en sanglots". (Genèse 29, 2-11). Voilà donc que Jacob aussi rencontre Rachel pour l'aimer, pour qu'elle devienne son épouse et il éclat en sanglots, auprès du puits, à la vue de Rachel.

Le puits, c'est donc le lieu de la rencontre et ce n'est pas seulement le lieu de la rencontre d'Isaac avec Rébecca ou de Jacob avec Rachel, mais c'est le lieu de la rencontre de Jésus avec la Samaritaine. Et ce n'est pas seulement le lieu des noces d'Isaac et de Rebecca ou de Jacob et de Rachel, mais c'est le lieu des noces du Christ avec cette humanité, avec l'Église dont cette femme de Samarie est une des incarnations, une des figures, une des manifestations. Nous l'avons chanté tout à l'heure : "En toi, femme de Samarie, est l'image de l'Église". Nous sommes tous cette femme pécheresse, cette femme assoiffée, cette femme inquiète. Nous sommes tous cette femme qui vient puiser de l'eau au puits où Se trouve son Seigneur et qui, là, au plus profond d'elle-même, est épousée par Celui qui est venu la sauver, car il est venu pour ne faire qu'un avec notre chair, pour ne faire qu'un avec notre humanité, pour épouser en profondeur notre soif, pour épouser notre désir, pour épouser notre besoin de Salut. Le Christ nous rencontre auprès de ce puits dont la profondeur est celle de son Mystère.

Et voilà que les noces du Christ avec notre humanité, les noces du Christ avec toutes ces femmes : la pécheresse venue chez Simon dans l'évangile de Luc, la Samaritaine, la femme adultère, Marie-Madeleine, toutes ces femmes qui sont le signe de ce que nous sommes, qui sont comme les symboles avant-coureurs de cette Église pécheresse, mais sauvée, de cette Église de soif et de désir que nous sommes, les noces du Christ avec son Église, avec l'humanité sauvée que nous sommes, ces noces s'accompliront à la Croix. Et à ce moment-là, un puits sera ouvert dans le côté transpercé du Christ, la lance du soldat va forer un puits d'eau vive. Et ce puits qui est celui du Cœur de Jésus va répandre tout le mystère de l'Amour de Dieu, cette eau, cette eau baptismale, ce sang, ce sang eucharistique, qui vont couler du côté de Jésus. Voilà le puits d'eau vive, voilà le puits auquel nous sommes invités à venir nous abreuver, voilà le puits du mystère infini de Dieu qui nous est ouvert, qui nous est révélé, voilà le puits dans lequel nous devons habiter, demeurer pour être enivrés, pour être remplis de cette eau jaillissant pour la vie éternelle. Voilà le puits dans lequel vous allez être baptisés, Marc, Nicolas et toi, Clémentine, car vous serez baptisés dans la mort et la Résurrection du Christ, dans la mort du Christ transpercé sur la Croix, dans la mort du Christ ressuscité et qui fera toucher par ses disciples et par Thomas la plaie de son côté, les plaies de ses mains et de ses pieds.

Oui, Nicolas, Stéphane, Jean-Patrick, c'est dans cet Amour du Christ, dans ce puits infini de l'Amour du Christ que vous allez trouver l'eau vive qui pourra abreuver votre soif, qui pourra combler votre désir, non seulement votre désir d'aujourd'hui, mais le désir de toute votre vie, mais ce besoin d'Amour, ce besoin de Salut, ce besoin de Vie que vous portez en vous. Et c'est parce que vous êtes animés de ce désir, de ce besoin de cette soif que vous venez demander le Baptême. Et ce Baptême va vous combler, va vous donner l'eau qui étanche toute soif. Vous serez transformés par la mort, la mort d'Amour du Christ et par sa Résurrection de Vie. Vous serez transformés par l'eau vive du Baptême et par le Pain et le Vin qui sont le Corps et le Sang du Christ. Vous serez transformés, vivifiés et vous pourrez désormais vous asseoir avec le Christ au bord de ce puits pour la Vie éternelle.

 

 

AMEN

 

 
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