AU FIL DES HOMELIES

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LE PÈRE RECHERCHE DES ÉVANGÉLISATEURS

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année A (10 mars 1996)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Frères et sœurs, on ne va pas en rester là. C'est quand même quelque chose. On ne va pas en rester là avec cette source au fond de notre cœur. On ne va pas rester là à adorer le Père dans l'Esprit et la vérité, car tôt ou tard il va bien falloir rendre compte de notre foi. Il va bien falloir un jour passer à l'évangélisation que vous pouvez appeler mission ou témoignage, peu importe. Il va bien falloir passer à cette annonce explicite du Sauveur et je vous propose, car nous ne savons pas toujours exactement comment faire, de vous servir ce matin de cette leçon d'évangélisation de la Samaritaine.

Nous retiendrons pour cette leçon les deux personnages principaux de cet Évangile. Le Christ nous renseignera sur l'attitude correcte de l'évangélisateur. La samaritaine présente, elle, le profil de l'évangélisateur moderne. Ce profil est, à mon avis, le modèle le plus "performant" aujourd'hui pour annoncer le Sauveur. Alors à tout Seigneur, tout honneur, nous allons commencer par l'attitude du Sauveur.

Le Sauveur est là au bord du puits mais pas par calcul. Il n'est pas là pour faire une convertie de plus. Il n'est pas là pour faire une touche évangélique, Il est là simplement dans l'abandon à la volonté de son Père, Il est là tout seul au bord d'un puits. Il n'a pas fait d'études sociologiques sur la fréquentation des puits à l'heure de midi, en Samarie, haute époque. Sa soif humaine n'est pas feinte. Il ne fait pas semblant d'avoir soif, mais sa soif de Salut est sans doute en­core plus grande. Il est là, Il veille malgré la fatigue, malgré les yeux qui se ferment et la chaleur du jour. Son désir apostolique est intact, malgré sa soif, mal­gré sa solitude, malgré tout cela. Alors II prie. Il est là, attentif à Dieu, dans la prière. Il ne se demande pas ce qu'Il va bien pouvoir faire au bord de ce puits, Il est là.

En fait le Sauveur est infiniment pauvre, infi­niment dépouillé. Il n'a même pas de cruche pour puiser, Il est là simplement, tout pauvre, tout aban­donné, comme un véritable témoin. Car le véritable témoin est un homme pauvre. Le Sauveur n'a pas at­tendu d'être sur une estrade dans un congrès de 5000 samaritaines, avec des milliers de spots pour annoncer la source. Il est là, pauvre, car jamais les télé-évangé­listes ne remplaceront les proximaux évangélistes. Jamais les satellites, formidables moyens de commu­nication, ne remplaceront le contact personnel, hum­ble.

Alors quel va être son discours ? Souvent nous sommes embarrassés nous ne savons pas que dire. Qu'est-ce qu'on va bien pouvoir dire pour évan­géliser ? Son discours à lui est très simple. Tout d'abord Il l'a regardée. L'évangélisation est une acti­vité globale qui s'intéresse à toute la personne. Il n'a pas seulement parlé à l'intelligence de cette femme avec le risque de tomber tout simplement dans l'in­tellectualisme. Il n'a pas simplement parlé au cœur de cette femme avec le risque de tomber dans une dérive sentimentale. Mais Il l'a regardée avec un sentiment d'amour. Il n'a pas commencé par lui faire la morale, mais Il lui a révélé une source.

Je pense à cette phrase de saint Augustin avec l'extraordinaire talent de concision de cet homme qui tient aussi au génie du latin : "Odi tua, amo te", "Je hais tes œuvres, mais toi Je t'aime".

Elle a dû se sentir profondément aimée. Mais Il n'a pas non plus de réponses toutes faites, genre catéchisme des témoins de Jéhova : "Si l'on vous dit cela, vous répondrez cela". Je ne plaisante pas, je les ai vus. Toutes les questions, toutes les objections que l'on peut vous faire à votre porte sont prévues d'avance. Il n'y a pas de place pour autre chose que la "saine" doctrine. Mais chez le Christ il y a en même temps une infinie discrétion, un infini respect pour cette femme. Plus la personne qui est en face de nous est blessée, plus nous devons être respectueux. D'ail­leurs la leçon a porté puisque les disciples eux-mêmes ont ce respect quand ils retrouvent le Sauveur après les courses. Quand ils retrouvent le Sauveur au bord du puits avec cette femme, ils ne Lui demandent même pas :"Mais avec qui parles-tu ?" ou "Qui est cette femme ?" Non, ils respectent infiniment le dia­logue qui vient de se nouer.

Vous voyez déjà que certains traits se dessi­nent de l'attitude de l'évangélisateur. Vous avez re­marqué la prière, vous avez remarqué le respect, vous avez remarqué aussi comment la personne n'est pas condamnée. L'attitude est aujourd'hui très importante, au-delà même du contenu de l'annonce.

Maintenant je vous propose de voir quel est le profil de l'évangélisateur moderne, mais qui est aussi le profil de l'évangélisateur en Samarie à cette épo­que. Quel est le profil que le Père cherche ? Il a en­voyé des chasseurs de tête, Il a envoyé des ange. Il a envoyé son Esprit saint pour trouver parmi nous des évangélisateurs. Mais le Père cherche un profil parti­culier, Il ne veut pas n'importe qui comme évangélisateur.

Alors regardons ce profil de la Samaritaine. C'est une femme qui d'ordinaire traînait au lit le ma­tin, parce qu'elle ne pouvait jamais venir au puits avant midi. C'était impossible parce qu'elle voulait être, absolument la seule au puits. Elle fuyait toute la compagnie, elle avait eu beaucoup de maris et l'on se demande d'ailleurs où sont partis les maris ? Aussi, dans ce village, elle devait venir seule au puits pour puiser l'eau. Elle ne venait pas à n'importe quelle heure, elle venait à midi. Et midi, en ce pays de gran­des chaleurs, c'est l'heure méprisée, c'est l'heure de l'absolue solitude pour une femme méprisée. C'est l'heure où l'ombre est supprimée, c'est l'heure où tout est affadi, c'est l'heure où elle pourra passer incognito chercher l'eau au puits. Elle vient à midi parce que les commères du village sont déjà parties, elles sont ve­nues, elles, aux premières heures du jour. Elle vient à midi parce que les enfants ne sont pas encore arrivés, ils viendront, eux, dans l'après-midi pour aller jouer dans les flaques. Elle vient à midi parce que les maris des commères sont aux champs, ils travaillent.

Elle, elle est infiniment seule, d'une double solitude. Seule parce qu'elle est étrangère dans son village et seule aussi parce qu'elle ne connaît pas la source. Seule de cette solitude très particulière de tous ceux qui ignorent qu'ils sont les bien-aimés du Père. Elle va vivre une véritable nouvelle création par le bon berger, par Celui qui est plus grand que Jacob, par cet homme qui l'attend au bord du puits. Elle va être recréée par une parole de pardon informulée. Elle va être recréée par les yeux de cet Homme, elle va être véritablement enfantée à nouveau, recréée en profondeur. Elle ne va pas se sentir jugée, elle va se sentir aimée profondément. Elle qui est l'innommée, celle dont on ne connaît pas le nom, cela nous dit peut-être l'humilité du témoin qui disparaît aussi de­vant celui qui est plus grand que lui. Elle dont on ne connaît pas le nom, est recréée par cette parole de pardon, elle va pouvoir courir l'annoncer.

Le côté extraordinaire de cet évangile, c'est qu'elle est passée directement de la peur à l'annonce, directement, sans intermédiaire. Elle vivait dans la peur à cause de sa situation, elle vivait dans la peur de Dieu peut-être. Mais véritablement quand elle s'est sentie reconnue, quand elle s'est sentie appelée, quand elle a senti qu'on lui dévoilait sa vocation profonde : "Voilà les adorateurs que le Père cherche, ceux-là adoreront le Seigneur en esprit et en vérité, ils adore­ront le père en vérité". Aussitôt elle a découvert sa vocation, elle a découvert son nom. Et aussitôt elle qui était étrangère dans son propre village, elle est partie dans son village pour annoncer l'étranger : cet homme lui a dit ce qu'elle avait fait.

Alors voilà le profil que le Père cherche, le profil des évangélisateurs du monde moderne, ceux-là ont éprouvé dans leur chair le pardon. Ils ont pesé le poids de la miséricorde et ont découvert cette source. Sans cela, sans ce préalable, ce préalable de toute évangélisation. Sans ce préalable, l'évangélisation se fait propagande, c'est une idéologie, une de plus, car il y en a beaucoup et ne durent pas très longtemps. Sans cela, le témoin parle de ce qu'il ne connaît pas, s'il n'a pas découvert cette source, s'il n'a pas découvert ce pardon, le témoin raconte des mensonges, car il parle de ce qu'il ne connaît pas. Sans cela, sans avoir dé­couvert au plus profond de son cœur que l'on est aimé profondément et pardonné, sans cela le témoin, est "le pur", on pourrait le dire en grec "cathare", on peut le dire en hébreu pharisien. L'évangélisation, ce n'est le pur qui vient évangéliser des impurs. Ce n'est pas cela du tout. Ce n'est pas l'évangile. C'est la miséricorde que l'on annonce, et rien d'autre.

Alors si vous correspondez à ce profil que le Père cherche, si vous avez goûté le pardon, spéciale­ment dans le sacrement de réconciliation. Ce lieu, ce Thabor immense où l'on peut rencontrer la miséri­corde. Si vous avez aussi découvert cette source, alors il faut que vous soyez sur vos gardes, car c'est à l'heure où vous n'y penserez pas que vous annoncerez aussi le Royaume, car nous devons, selon saint Pierre, être toujours prêts à rendre compte de l'espérance qui est en vous.

Alors profitons de ce carême pour copier cette attitude du Christ sur le bord du puits, pour nous faire un profil de samaritaine, un profil renouvelé par la miséricorde. Profitons de ce carême pour nous faire un cœur attentif aux autres. Alors je vous promets que si vous engagez cette démarche, vous verrez des choses incroyables puisque, sur la parole d'une femme étrangère dans son pays, tout un village est accouru. Tout un village est venu à la suite d'une parole. Alors si vous commencez tout un village pourra accourir. Je ne sais pas, je m'engage peut-être un peu trop, mais franchement est-ce que le Seigneur n'est pas le même ? Est-ce que ce n'est pas le même qui était au bord du puits ? est-ce que ce n'est pas le même qui agit encore aujourd'hui ? Alors, frères et sœurs, bannissons de notre cœur toute peur comme la samaritaine, et courons l'annoncer.

 

 

AMEN

 

 
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