AU FIL DES HOMELIES

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UNIVERSALITÉ DE LA NATURE HUMAINE ET UNIVERSALITÉ DU SALUT

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année B (2 mars 1997)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Comment, Toi qui es juif, tu me demandes à boire à moi qui suis une Samaritaine ?"( Jean 4, 9).

Frères et sœurs, ce n'est pas la peine de faire des applications pratiques, nous en avons tous pré­sentes à nos yeux ou dans notre mémoire. Il est tout de même surprenant et finalement très important que la première révélation de l'identité de Jésus comme Messie commence précisément dans un dialogue sur fond de discrimination ethnique. Je ne sais pas si ça vous a frappés, mais je trouve cela personnellement extraordinaire : quand Jésus ose parler à la Sa­maritaine, immédiatement le réflexe de la Samaritaine est de Lui dire : "Mais enfin tu es différent, nous ne sommes pas de la même tradition, nous ne sommes pas du même clocher !" Ce n'est pas tout à fait une distinction raciale parce que les samaritains étaient une population mêlée dans laquelle il y avait sans doute beaucoup de sang juif, mais enfin, c'est quand même la manière dont la samaritaine aborde la per­sonne et le mystère de Jésus, sur fond de discrimina­tion, de différence, de rejet et de quasi-refus. Et si ce dialogue avec la Samaritaine peut revêtir pour nous une réelle actualité, je ne dis pas l'actualité dont on parle dans les journaux parce que cette actualité-là est toujours mutilée, simplifiée et caricaturée, mais si ce dialogue avec la samaritaine peut nous faire redécou­vrir l'actualité même de l'évangile dans notre propre vie de croyants, car c'est bien la seule et la vraie ac­tualité, elle a l'avantage de nous faire partir de ce constat, qu'il nous plaise ou non, nous sommes spon­tanément, dans une attitude de discrimination : "Com­ment, toi qui es un juif, tu me parles à moi qui suis une samaritaine ?" En effet, les juifs sont censés ne rien vouloir avoir de commun avec les samaritains.

Or Jésus reprend par un autre biais la réalité et l'enjeu de ce dialogue. De fait, ils sont là face-à-face, deux êtres humains, l'un en face de l'autre, dont l'un a immédiatement affiché le jeu de mots, la couleur. Et Jésus est obligé d'amener cette femme à modifier son jugement, sa manière de voir et de penser. Et comment fait-Il ? Il a commencé par ce que peut-être nous n'aurions jamais osé faire, un aveu de faiblesse. Lui est censé faire partie de ce peuple juif qui ne veut rien avoir de commun avec ces métèques de samaritains, Il dit à la femme : "Ne reste pas dans cette attitude et ce jugement, donne-Moi à boire !" La première réaction par laquelle Jésus vient pour ainsi dire casser cette manière de voir où chacun vit pour soi et où d'une certaine manière, l'homme est un loup pour l'homme, la manière dont Jésus réagit, pourrait être formulée ainsi : "En tant qu'homme, et c'est d'autant plus paradoxal qu'Il est Dieu, en tant qu'homme, j'ai soif. Donne-Moi à boire ! Et J'ai pris la condition humaine pour rappeler fondamentale­ment, à tout homme, que le lot commun de son huma­nité, c'est la faim, la soif et le désir".

Ce retournement est extraordinaire, car avouez que c'est exactement le problème tel qu'il se pose aujourd'hui dans nos sociétés. Il y a des gens qui n'ont pas peur de dire qu'ils ont faim et soif. Et dans un premier temps, nous, les sociétés riches, nous avons dit : "Très bien ! Nous allons vous envoyer du lait condensé !" Mais lorsqu'ils viennent le dire à no­tre porte, nous ne supportons plus qu'ils le disent. Nous sommes mis par eux devant ce problème fon­damental : qu'est-ce qui constitue notre humanité ? Est-ce notre manière d'agir, j'allais dire notre dé­brouillardise, cette habileté à combler tous nos be­soins, à trouver tous les moyens de nous manifester à nous-mêmes comme des êtres qui n'ont besoin de rien, et à ce moment-là, on se sent obligé de marquer une différence radicale avec ceux qui ont besoin de quelque chose. Ou bien, même si nous sommes dans une certaine et toujours relative abondance, est-ce que nous sommes capables de reconnaître que, même dans cette relative abondance, le point commun d'humanité qui nous est le plus propre à tous, c'est toujours d'avoir faim et d'avoir soif ? Si dans un premier mo­ment, nous étions capables de regarder en vérité l'homme comme un être de désir et non pas de nous le représenter comme un être de satisfaction, peut-être que cela nous changerait nous-mêmes et changerait les choses. Ici vous le comprenez, nous sommes au-delà des solutions politiques ou de la résolution d'un problème social, il s'agit du regard humain que nous avons sur l'homme, ce qui est ou devrait être le regard premier que nous avons non seulement sur nous-mê­mes ou ceux qui nous ressemblent, mais sur tout homme. Que Jésus nous ait enseigné ce jour-là, par l'aveu de sa faiblesse, de son manque et de son désir exprimé par la demande : "Donne-Moi à boire", nous aide à découvrir que, par le désir et par le besoin, Il commence à retisser les liens de toute l'humanité dans le projet de salut qu'Il vient réaliser. Mais ce projet de salut ne commence pas par l'état de satisfaction finale, il commence par l'état de reconnaissance du désir et du manque qui travaille le cœur de chacun de nous.

Et Jésus ne s'arrête pas là. Quand la samari­taine qui dit, avec un brin d'humour : "Tu avoues ton désir et tu avoues ta faiblesse, mais tu n'as rien pour te tirer d'affaire !", ici la situation est comme renver­sée. Celle qui se présentait comme samaritaine, en position de paria, commence à prendre le pas sur son adversaire qu'elle considérait comme supérieur, en Lui disant : "Moi, bien sûr, je suis une samaritaine, je dois être déconsidérée à tes yeux, et c'est normal, mais puisque ru avoues ta faiblesse, reconnais que je prends le pas sur toi : moi, j'ai de quoi puiser l'eau du puits !" Et comment réagit Jésus ? Il lui dit simple­ment : "Tu n'as pas encore compris exactement ce qu'est le désir humain !" Le désir humain se dit ulti­mement ainsi : "Si tu savais le don de Dieu ... Si tu savais quel est Celui qui te demande : donne-Moi à boire, à ce moment-là c'est toi qui aurais demandé de l'eau !" Jésus vient d'annoncer que le désir, chez l'homme, dans l'humanité, pas simplement le désir de pain et d'eau, mais le désir tout court, est constitutif de tout ce qui fait l'humanité comme humanité. Tout homme est homme par ce désir reconnu ou non, et apparemment ici la samaritaine ne semble pas encore le reconnaître, ce désir radical et profond que nous appelons dans la tradition de la théologie chrétienne, le désir de Dieu. Autrement dit, le dialogue se pour­suit sur le mode de la surenchère du désir, de la su­renchère du besoin, de la surenchère de la détresse humaine. Et c'est là tout le dialogue entre Dieu et l'humanité. Si Dieu s'est fait homme, c'est bien sûr pour nous sauver, mais pour nous montrer à quel en­droit précis son salut allait nous atteindre. Dans cette détresse, qui n'est pas simplement la détresse maté­rielle d'avoir faim ou soif, ce qui est déjà une très grande détresse, et plaise à Dieu que nous ne la connaissions pas ! mais dans cette détresse qui est le désir de Dieu et la détresse de ne pas connaître Dieu. A ce moment-là, on commence à être au véritable niveau de la conversation entre Jésus et la samari­taine, comme dans le score d'un match, c'est deux partout, personne ne gagne. Quand les hommes ont reconnu cette aspiration profonde soit en eux, soit dans l'autre, cette aspiration profonde par laquelle on reconnaît qu'on a faim, qu'on a soif d'une présence qui est infiniment plus grande que toutes celles que l'on peut se donner par nous-mêmes, alors effectivement ici c'est la véritable universalité de l'humanité telle que Dieu l'avait voulue à la création, qui commence d'être restaurée.

Pas encore totalement pourtant, parce que Jé­sus va marquer tout de même un point de plus, Il lui dit : "Va chercher ton mari". C'est un peu "vicieux" de sa part, parce qu'évidemment à ce point du dialo­gue Il va la "pousser dans ses retranchements" bien. Elle-même va le reconnaître : "Je n'ai pas de mari". Vous remarquerez la vérité de sa déclaration : "Je n'ai pas de mari", elle sait très bien qu'elle vit un peu à la cloche de bois, et Jésus lui dit : "Effectivement tu n'as pas de mari". Je crois que nous sommes à la dernière opération-vérité. Il lui dit : "Tu as éprouvé l'aspira­tion à la vérité et au bonheur, tu as échoué, tu n'as jamais réussi, tu as cherché cinq maris (ce n'était pas simplement parce qu'elle était légère, mais c'est parce qu'elle avait vraiment cherché le bonheur) et Jésus lui fait entendre : "Tu n'as pas trouvé le bonheur". Évi­demment, dans un premier temps la femme le prend d'une façon presque littérale en disant : "Ah ça y est ! Il commence à lire dans les cœurs" et c'est surtout l'exploit de voyance prophétique qui la frappe, mais en réalité Jésus lui a dévoilé qu'on ne pouvait pas trouver le bonheur à n'importe quel compte. Jésus lui dévoile qu'on trouve le bonheur en essayant de cher­cher cette vérité absolue de la communion avec Dieu. C'est d'ailleurs la raison pour laquelle ensuite la femme va se faire, pour ainsi dire, le premier apôtre et qu'elle va annoncer sa joie et la nouvelle qu'elle a découvert le Messie.

Frères et sœurs, c'est cela le mystère de la samaritaine. C'est le fait que nous sommes appelés à trouver cette vocation à la communion de tous les hommes en Dieu. Et si saint Jean a pris la peine de nous raconter ce dialogue avec la samaritaine qui, sans doute, a dû se répéter d'autres fois dans la vie de Jésus, mais si c'est celui-là qu'il a privilégié, c'est pré­cisément pour nous montrer que la véritable univer­salité de la vie humaine n'est pas simplement le ré­sultat de nos efforts humains. D'une certaine manière pour nous-mêmes, dans la recherche d'une vraie re­connaissance de l'autre, ce sera toujours un combat, cela ne sera jamais acquis. Il ne faut pas s'étonner que nos sociétés aujourd'hui soient traversées par des cri­ses pareilles, parce que la reconnaissance de l'autre, comme un autre être humain vivant, comme un être de désir et de désir de Dieu, ce n'est pas facile, nous n'arrivons même pas à le reconnaître pour nous-mê­mes, et nous nous cachons ces choses de toutes les façons. Comment voulez-vous qu'on le reconnaisse pour les autres ? En réalité cet évangile peut nous dire aujourd'hui que la véritable communion universelle de tous les hommes dans le salut, c'est précisément, ultimement le don de Dieu. Bien sûr il y a une com­munion universelle de tous les hommes dans la nature humaine, mais cette communion universelle de tous les hommes dans la nature humaine ne s'acquiert, ne se réalise modestement et toujours imparfaitement que par le service de la liberté de chacun. L'humanité, depuis tout le temps, et l'on pourrait relire son histoire à cette lumière-là lutte pour cette reconnaissance. Il y a des hauts et des bas, c'est normal, hélas ! Mais ce qu'il faut comprendre, c'est que vis-à-vis de cette communion dans la nature, cette communion univer­selle de tous les hommes dans la nature, nous-mêmes, comme chrétiens, nous avons une responsabilité spé­ciale parce que nous croyons non seulement à la communion universelle dans la nature, mais nous croyons à la communion universelle dans le salut. C'est le moment où Jésus lui dit : "Crois-Moi, femme, ce n'est plus sur cette montagne ni à Jérusalem qu'on viendra adorer, mais partout ce seront les adorateurs du Père en esprit et en vérité". Cela ne veut pas signi­fier une sorte de religion ou d'universalité complète­ment délavées, sans couleur, sans saveur ni odeur. Au contraire, les adorateurs du Père, quand ils sont en Afrique, seront des adorateurs africains, quand ils sont en France, ils seront des adorateurs français, et quand ils seront en Allemagne, ils seront des adora­teurs allemands. Car cette universalité du salut, c'est un don, c'est une grâce. Et la plupart du temps, nous croyons qu'on obtient l'universalité naturelle aussi facilement qu'on devrait obtenir l'universalité de la communion dans le salut. Et bien, ce n'est pas vrai parce que, quand il s'agit de réaliser la communion universelle de tous les hommes, cela dépend de nous, de la reconnaissance les uns les autres de notre liberté, tandis que la communion universelle de tous les hommes, c'est le pur don de Dieu : "Je le suis, le Mes­sie, Moi qui te parle".

Frères et sœurs, comme chrétiens aujourd'hui, nous sommes littéralement entre le marteau et l'en­clume. Nous avons impérativement à témoigner de la double universalité de la communion de la nature humaine, au plan de la nature des hommes et au plan de la communion du salut. Si nous nions la première, nous rendons impossible la seconde. Et si nous nions la seconde, à ce moment-là, nous ne méritons plus d'être chrétiens. Frères et sœurs, qu'en ce dimanche de la samaritaine où nous accompagnons ces nouveaux catéchumènes qui vont s'acheminer vers le chemin du baptême, nous réalisions avec eux que, quand nous les intégrons à notre communion, nous les intégrons à la communion de l'universalité de toute la nature hu­maine en tant qu'elle est appelée au salut. Mais que cela nous rappelle aussi que cette communion ne passe pas par dessus, ne passe pas à côté de la com­munion universelle de la nature humaine que Dieu a voulue pour nous tous dans sa création et dont le Christ, au jour où Il a rencontré la samaritaine, nous a donné un si beau témoignage.

 

 

AMEN

 

 
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