AU FIL DES HOMELIES

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PUISE DANS TA FAIBLESSE

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année B (26 mars 2000)
Homélie du Frère Yves HABERT

 

Avec toute cette semaine que nous venons de vivre où l'on a suivi presque pas à pas, un nouveau chapitre des Actes des apôtres, où Pierre est allé voir la communauté qui est à Jérusalem, et plus largement aussi visitait tout un peuple, tout le peuple de Palestine, je me suis dit qu'il serait bon d'apporter une sorte de contribution à cet événement. Ainsi, pour parler d'une samaritaine, premier siècle, qui discute avec un juif de la même époque, j'ai pensé, dans une sorte de paradoxe, vous parler d'une femme juive du vingtième siècle, qui à mon sens a beaucoup à nous dire, à nous chrétiens du même siè­cle. Je voudrais vous parler de Etty Hillesum. Etty c'est Esther, elle est née en 1914, et elle meurt en 1943 à Auschwitz. Dans son journal, qu'elle écrit en­tre 1941 et 1942, on perçoit sa vie bouleversée. C'est assez étonnant comme journal. D'abord, il y a une sorte de parenté dans la vie de cette jeune femme, avec la samaritaine. Elle aussi, par certains côtés, manifeste un désir fou de vivre, des intuitions, du courage, une audace de vivre. Dieu, comme pour la samaritaine, va ouvrir devant elle une sorte de chemin de lumière. C'est exactement comme ces coraux, on a l'impression qu'ils affleurent, on a l'impression qu'on pourrait les toucher, et ils sont à cinq mètres de pro­fondeur, sous une eau transparente, comme au fond d'un puits qui tout à coup se mettrait à sourdre, comme un puits qui ne pourrait même plus contenir une source. Il y a dans la vie d'Esther, une expérience de vie spirituelle un peu sauvage, et c'est cela que je voudrais vous partager.

Sa vie n'est pas facile, ce sont les persécu­tions, les humiliations, c'est le camp de transit de Westerbork d'où elle écrit encore une ou deux lettres, et puis c'est Auschwitz où elle meurt avec plusieurs membres de sa famille.

"'Comment, tu es juif et tu parles à moi, une samaritaine ?" Alors, je renverse les termes et cela donne : "Comment, tu es juive, et tu parles à moi, un chrétien ?" Pour vous convaincre de l'intérêt de cette démarche, une phrase qui me vient : "J'ai regardé du fond des yeux la souffrance de l'humanité, je me suis expliqué avec elle, ou plutôt en moi, quelque chose s'est expliqué avec elle, des interrogations désespé­rées ont trouvé des réponses". Quel courage, quelle force ! Je pense à Rimbaud disant : "Un soir, j'ai assis la beauté sur mes genoux". La même audace, sauf qu'elle n'assoit pas la beauté sur ses genoux, elle va essayer de regarder la souffrance de l'humanité au fond des yeux.

Elle va nous apporter des réponses de trois ordres. La première réponse, c'est cette espèce d'au­dace qui consiste à avouer que l'on peut être abattu, écrasé, la deuxième, c'est en avouant sa faiblesse, d'accueillir la faiblesse de l'autre, et la troisième, l'in­tuition qui relève celui qui est tombé. Et parcourant son journal, j'ai retrouvé ces réponses : "Il faut savoir accepter les moments où la créativité vous déserte, plus cette acceptation est sincère, plus ces moments passent vite. Il faut avoir le courage de se ménager une pause, il faut oser parfois être vide et abattu".

Il faut oser être vide et abattu : n'est-ce pas ce que fait le Sauveur en ce moment précis ? La mission l'a exténué, si la mission ne nous fatigue pas, c'est que nous ne sommes pas missionnaires. La mission l'a épuisé, et au lieu de se révolter contre sa faiblesse et cette fatigue, il va dans un acte de courage qui n'est pas un acte de passivité s'asseoir. Si le Christ n'est pas un surhomme alors, c'est sûrement un Dieu. Il est comme le professeur, seul dans la classe, à l'heure de la pause, et que l'élève vient voir pour chercher du réconfort. Il est là, il a accepté de se ménager une pause, il a accepté de s'arrêter, il a accepté sa fai­blesse.

Que dit ensuite Esther ? "Lorsque je souffre pour les faibles, n'est-ce pas souffrir en fait pour la faiblesse que je sens en moi ? J'ai rompu mon corps comme le pain et l'ai partagé entre les hommes. Et pourquoi pas, car ils étaient affamés et sortaient de longues privations". Ces phrases ont un goût d'évan­gile, ou un goût de saint Paul : "J'ai rompu mon corps comme le pain". On croirait entendre le Sauveur : "Ma vie, personne ne la prend mais c'est moi qui la donne". On croirait retrouver cette image d'Isaïe au chapitre soixante trois, quand on voit ce fouleur qui foule la cuve, qui n'en peut plus de fouler... Agneau immolé depuis la fondation du monde ! Nous voyons encore, comme dans le premier mouvement, où il fallait accepter sa faiblesse, une sorte d'activité : saint Ignace d'Antioche parle de la "machina Christi", la "machine du Christ". Cette machine c'est encore l'ac­tivité d'un Sauveur qui continue à fouler : "Ma vie personne ne la prend, c'est moi qui la donne".

Je ne vais pas chercher pourtant à canoniser Esther. Nulle part, elle ne manifeste le désir du bap­tême, donc on ne peut pas parler d'un baptême de désir. Je ne cherche pas à la récupérer, mais je cons­tate qu'elle ne capitule pas dans cet enfer des priva­tions, dans ces moments où il serait presque normal de le faire. Autour d'elle certains abandonnent, pacti­sent, manifestent à travers une faiblesse trop grande qu'ils n'en peuvent plus, elle aussi elle sent sa fai­blesse, mais en ayant accueilli sa propre faiblesse elle va pouvoir partager la faiblesse des plus faibles. Elle, elle possède un tempérament incroyable : même si à certains moments on a l'impression qu'elle capitule, le fait d'avoir accueilli sa propre faiblesse lui permet d'accueillir la faiblesse de ceux qui sont trop faibles pour supporter l'insupportable.

La créativité a disparu ... Comment va-t-elle sauver cette situation ? Elle va parler de Rilke qu'elle cite très souvent. Rilke est un auteur de ce siècle, un homme très fragile, un homme qui passait son temps dans les châteaux parce qu'il était trop faible ; Claudel dit de lui qu'il écrit de la littérature molle, et il com­pare cela à de la bière pas fraîche ! ( parfois il ne faut pas croire Claudel). Rilke aurait été trop faible pour supporter cet insupportable-là. Pourtant, elle passe son temps à le citer car elle a trouvé chez lui quelque chose, elle dit : "N'est-il pas justement de bonne éco­nomie qu'à des époques paisibles et dans des cir­constances favorables des artistes d'une grande sen­sibilité aient le loisir de rechercher en toute sérénité la forme la plus belle et la plus propre à l'expression de leurs intuitions les plus profondes, pour que ceux qui vivent des temps plus troublés, des temps plus dévorants puissent se réconforter à leurs créations et qu'ils y trouvent un refuge tout prêt pour les désarrois et les questions qu'eux-mêmes ne savent ni exprimer ni résoudre, toute leur énergie étant requise par les détresses de chaque jour. On voudrait être un baume versé sur tant de plaies."

Elle va partir de cette liberté de l'artiste, de sa fragilité, d'un Rilke qui n'aurait sans doute pas pu supporter toutes ces vexations et ces privations qu'elle a enduré, elle va partir de cette grande sensibilité pour dire que même ces artistes à la limite très protégés pouvaient jouer ce rôle de consoler ceux qui sont af­fligés. "On voudrait être un baume versé sur tant de plaies", elle part de l'encre de Rilke pour arriver à l'huile de consolation. C'est très très beau, et cela éclaire notre texte, car notre Sauveur ose être vide et abattu. Il a le courage d'accepter sa faiblesse. Il a rompu son corps. Il a laissé s'ouvrir son cœur "car ils étaient assoiffés et sortaient de longues privations". Il a laissé s'ouvrir son cœur tel un livre ouvert à coup de lance. Il n'est pas comme une araignée dans sa toile pour guetter une proie facile, il serait plutôt comme un artiste d'une grande sensibilité, d'une grande sensi­bilité dans son château. Alors, le château du Sauveur, c'est un puits de Samarie, et sans doute que Rilke a allumé dans ses différents châteaux plusieurs puits pour faire sourdre une eau qui pouvait consoler des âmes douloureuses comme celle d'Etty. Le Sauveur est au puits à l'heure de midi, l'heure de la pause, c'est vrai que c'est aussi l'heure où il n'y a personne, c'est l'heure où une samaritaine peut venir sans être l'objet de commérages, mais l'heure de midi, c'est aussi sui­vant le mot de l'Écriture le lieu du repos : "Où mène­ras-tu paître tes troupeaux a 1'heure de midi pour que je n'erre plus en vagabonde parmi les troupeaux de tes compagnons". Il vient à l'heure du repos, il a ac­cepté sa faiblesse et à ce moment-là peut jaillir en Lui cette phrase qui va relever l'âme trop faible : "Donne-moi à boire ?" Qu'est-ce que cela veut dire cette de­mande, concrètement ? Cela veut dire : puise dans ta faiblesse, puise dans les moments où la créativité a disparu, puise et donne-moi à boire, parce que moi j'ai puisé dans ma faiblesse, j'ai puisé dans le puits pro­fond de la croix pour te donner à boire. Puise dans ta faiblesse, à ce moment-là tu me donneras à boire parce que je puiserai dans ma faiblesse de quoi te donner à boire.

 

 

AMEN

 

 
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