Imprimer

AU BORD DU PUITS : LE JUGEMENT ET LES ÉPOUSAILLES

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année C (18 mars 2001)
Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

Nous avons à faire aujourd'hui à une rencontre très particulière entre Jésus et une femme, la samaritaine. En lisant ce texte, j'ai vu d'autres références de la Parole de Dieu, et j'avais un peu l'impression que Jésus, dont il est dit qu'il "devait" passer par la Samarie, or Il n'était pas obligé de passer par la Samarie, pouvait passer par une autre route. Peut-être voulait-il admirer les champs de coquelicots qui poussent en Samarie à cette époque de l'année, au printemps, mais je pense qu'Il voulait faire éclore une autre fleur, Il voulait faire éclore la fleur de l'humanité. Et ceci en proposant à la samaritaine, un voyage très particulier, un voyage qui n'aurait pas fait plaisir aux agences de voyages et aux organisateurs de pèlerinages. En effet, ce que propose le Christ dans ce dialogue avec cette femme, c'est un pèlerinage intérieur, de lui faire dé­couvrir véritablement qui elle est, de lui refaire faire comme ses ancêtres l'ont fait, ce voyage d'Egypte en Terre Sainte. Mais cette fois-ci cela ne se fait pas dans le désert, mais au bord d'un puits, et le puits c'est un endroit très étrange dans la Bible, où se mêlent à la fois ce lieu de jugement, puisqu'il faut partager le puits avec son voisin, il faut partager équitablement l'eau entre les différentes tribus, entre les différents troupeaux, donc le puits qui est ce lieu de jugement, mais qui est aussi le lieu de rencontre et d'épousailles avec Rebecca, et puis aussi cette rencontre avec Moïse et Cippora qui deviendra sa femme. Le puits, lieu d'épousailles et de jugement.

Comment donc Jésus va-t-il s'en sortir pour "épouser" une femme qui en est déjà à son sixième mari ? C'est assez mal parti parce qu'au début, Jésus vient et il demande à boire. Petite référence au pre­mier texte, où ce n'était pas Dieu qui demandait à boire, mais c'étaient les hommes qui demandaient à boire à Dieu, et Dieu dans le désert, donne aux fils d'Israël à boire, et un peu plus loin, ils demandent à manger, Dieu leur donne du pain, Il leur donne des cailles. Là, les rôles sont inversés, drôle de pèlerinage où Dieu se propose d'être cet homme faible et assoiffé laissant à l'homme ce caractère de toute-puissance et de divinité où l'homme serait capable de donner ou de refuser ce qui est le plus précieux au monde, l'eau. Oui, le dialogue est mal parti ! Il demande à boire, et la samaritaine refuse, elle a un ton un petit peu ironi­que : "Comment, tu es juif, et tu me demandes de l'eau à moi", l'air de dire : "mais nous n'avons rien à faire ensemble", puisque je ne suis qu'une pauvre samari­taine. Cela dit, elle le rembarre. Jésus lui répond à un autre niveau : "Si tu savais qui est Celui qui te de­mande à boire, c'est toi qui Lui demanderais". Alors, elle se défile encore, elle ne rentre pas dans le dialo­gue avec Jésus, elle dit : "Est-ce que tu veux sup­planter Jacob ?" Il faut savoir pour la petite histoire que dans la tradition, on disait que Jacob avait fait un miracle, il avait fait monter l'eau du puits et il avait réussi à boire sans cruche ni rien du tout. Donc elle lui dit : "Tu n'as rien pour puiser, tu as soif, tu fais le malin, tu as l'air de dire que tu es capable de faire un miracle comme Jacob, vas-tu, toi, être capable de supplanter Jacob notre père ?" Alors, Jésus continue, Il dit des choses qui pour nous sont absolument mer­veilleuses, Il nous dit : "Mais celui qui boit de cette eau, n'aura jamais soif". La réponse de la samaritaine est encore un peu ironique : "Oui, donne-moi de cette eau, comme ça je n'aurai plus besoin d'aller au puits". Si on est un peu jésuite, on va essayer de sau­ver la proposition de la samaritaine, et l'on va dire : "oui, c'est vrai qu'aller puiser de l'eau au puits, ce n'est pas drôle, c'est une tâche qui est difficile, qui était donnée aux esclaves et si Jésus peut la débarras­ser de cette tâche, tant mieux !". une autre version qui est un peu plus difficile pour la samaritaine, c'est qu'en fait, elle continue à se moquer de Lui, parce que l'eau jaillit d'un rocher peut-être dans les miracles de l'Exode, mais n'empêche qu'il faut toujours s'abreuver. La manne est peut-être donnée, mais elle est donnée tous les jours et pas une fois pour toutes, et de même pour les cailles. Bref, Jésus a l'air de dire que ce don de la terre et du ciel qui est cette eau qui coule perpétuellement Dieu peut peut-être la donner comme miracle, mais Il ne peut empêcher que l'homme ait à nouveau soif.

Alors, vous voyez bien frères et sœurs que dans ce dialogue il y a un décalage constant entre Jésus qui se livre entièrement, qui nous dit qui Il est, ce qu'il est venu chercher auprès de l'homme : désirer rechercher et retrouve l'humanité, et puis d'un côté, quelqu'un qui passe son temps à jouer à biaiser, qui passe son temps à jouer avec la situation, avec la soif de Jésus, avec les coutumes de l'époque, et l'on a en­vie de dire : "est-ce que ça va durer encore longtemps ?"

Et puis, vient la question qui tue : "Va cher­cher ton mari". On a un peu l'impression d'entendre ce dialogue de Dieu avec Caïn : "Où est ton frère ?" Que fait Jésus, Il casse le dialogue devenu stérile, elle ne veut pas rentrer en dialogue avec Jésus, elle le prend sur le mode de l'humour, elle fait un peu sa coquette, cela ne l'intéresse pas, elle est enfermée dans son monde, et crispée sur son don, cette cruche, alors que justement, cette cruche pourrait donner de l'eau à un homme assoiffé, elle tourne autour du pot, autour de la cruche, et à la question de Jésus, pour la première fois, elle répond à la question, elle ne biaise plus, elle ne raconte pas autre chose, elle dit : "Je n'ai pas de mari". Jésus a mis le doigt exactement sur le problème que vit cette samaritaine qui est un pro­blème de la relation. Un mari, c'est quoi ? théologi­quement parlant, pour résumer, il y a le couple, le mari avant la faute, et puis, il y a le couple après la faute. Avant la faute, il y a cette communion entre l'homme et la femme, et le mari, c'est ce vis-à-vis du vis-à-vis qu'est la femme envers son mari. Ce couple, ce lieu de communion et d'amour entre un homme et une femme qui à la fois est l'image de cette commu­nion entre le Père et le Fils. Alors vous imaginez, quand elle dit qu'elle en est à son sixième mari et qu'elle a été totalement incapable de rentrer en dialo­gue avec Jésus, (peut-être a-t-elle pensé que Jésus lui demandait l'heure). Et là, Jésus lui montre qu'en fait elle n'a jamais su avoir cette relation de communion. On ne sait pas pourquoi elle en a eu cinq, est-ce qu'ils sont morts, est-ce qu'elle les a épousés successive­ment, les exégètes disent que c'est en rapport avec les divinités, que sais-je, mais moi ce qui m'intéresse ici, c'est que dans cette situation matrimoniale qu'elle vit, dans cette situation de non-relation qu'elle vit, quand elle va au puits, elle n'a peut-être pas envie de ren­contrer des gens à cette heure-là, donc elle est toute seule, et dans ce dialogue qui n'arrête pas de glisser, et qui en fait n'est pas du tout un dialogue, mais un monologue, où Jésus nous dit ce qu'Il est, j'ai plutôt le sentiment de découvrir un être humain, nous, qui ne voulons pas rentrer en dialogue avec les autres et peut-être aussi avec Dieu.

Ce que je crois, c'est que ce dialogue avec Jé­sus nous révèle quelque chose de très important, c'est la question de la prière. Parce que vous voyez bien dans le texte, quand elle dit : "Je n'ai pas de mari", qu'et-ce qui suit aussitôt après, c'est la question de l'adoration. Là elle a perdu pied, elle a dit la vérité, et elle dit : "Maintenant, qu'est-ce que je fais, où est-ce que je vais adorer ?" Et là, Jésus lui dit : "Il y a un lieu de vérité". Et ce n'est pas Jérusalem, ce n'est pas la Samarie, ce n'est pas Saint Jean de Malte, ou la cathédrale, ce lieu de vérité est au plus profond de notre cœur, et c'est ce moment même où nous faisons vérité sur nous-mêmes. Le lieu d'adoration de cette femme, c'est ce moment où elle prend conscience qu'elle n'a pas de mari. C'est là qu'elle rentre en rela­tion avec Jésus, et c'est là qu'elle peut adorer, c'est dans ce lieu-là, ce n'est pas avant, avant elle essaie d'éluder les questions, cela ne l'intéresse pas. Par contre, c'est à ce moment très précis de la découverte de sa souffrance, de sa non-relation, qu'elle va pou­voir entrer en relation avec Jésus, et c'est là ce lieu d'adoration.

Alors, je crois que pour les catéchumènes et aussi pour nous tous, on a souvent tendance à lire ce texte uniquement du côté sacramentel, du côté de l'eau, du don, de l'Esprit à travers l'eau, mais je pense que ce don de l'Esprit et ce don de l'eau ne peuvent véritablement être vécus que s'il y a d'abord une pa­role de vérité sur soi-même.

Que se passe-t-il ensuite quand la vérité a été faite ? Elle lâche sa cruche, et elle court annoncer aux autres qu'elle a rencontré Celui qui a dit tout ce qu'elle avait fait. De sa crispation, de cette main crispée sur cette cruche, de ce refus de donner à l'autre, alors qu'il était dans le besoin, Jésus lui fait faire tout un voyage, tout un exode intérieur où elle va découvrir qu'elle qui croyait qu'elle avait tout, n'avait rien, et que cet homme qui était assoiffé a tout, et que la soif la plus profonde qu'il a c'était de rentrer en relation avec cette femme. Le puits, lieu de jugement et lieu d'épousail­les. Oui, il faut qu'il y ait d'abord jugement pour qu'il y ait épousailles ensuite, et ce jugement c'est Jésus qui le donne à la samaritaine par ce dialogue, de sorte que la samaritaine devient capable de se voir telle que Jésus la voit, en toute honnêteté, en tout réalisme, avec ses fautes, mais non pas un regard accusateur ou un jugement qui écrase, mais un jugement qui va la faire revivre. A ce moment-là, il peut y avoir les vé­ritables épousailles : "Je n'ai pas de mari !" Peut-être que Jésus était ce mari qu'elle attendait, c'est-à-dire son Seigneur.

Pour finir, j'aurais voulu vous lire un petit ex­trait d'un livre. Un petit peu de publicité, puisque demain soir il y a un copte qui vient à Saint Jean de Malte et vous êtes tous invités à venir l'écouter, ce petit extrait a été écrit par un moine copte de ce siècle qui s'appelle Matha el Maskine et qui a été à l'origine du renouveau de la vie monastique en Egypte. Ce petit livre est sur l'expérience de Dieu et la vie de prière, c'est tout au début du livre où il explique bien l'importance du regard de vérité sur soi et le lien avec la prière : "Cet aspect de la prière repose sur une vérité importante. La prière n'atteint sa force qu'en tant que relation effective avec Dieu que lorsque l'homme atteint à la plus haute conscience de soi. Il est alors convaincu alors que son âme est créée à l'image de Dieu, qu'elle tient de Lui son existence même et que le plus important de son être est juste­ment cette conscience qu'elle a de sa propre réalité. Elle en arrive ainsi à saisir, à percevoir, à sentir l'être même de Dieu". C'est la parabole aussi du pu­blicain qui est capable de jeter un regard vrai sur ce qu'il est lui. "Plus encore la conscience de soi qui est une des facultés octroyée à l'âme est à l'image de la conscience que Dieu a de Lui-même. Aussi le chemin vers une prise vraie de conscience de soi est-il le seul qui mène sans peine à la perception de Dieu. Cette réalité est encore rehaussée par la réalité de la re­naissance de l'homme par l'Esprit Saint dans le bap­tême, qui redonne à la conscience de soi défigurée par le péché son image divine originelle".

Frères et sœurs, dans ce temps où nous com­mençons les premiers scrutins pour les catéchumènes qui s'avancent vers leur baptême, prions pour eux, pour cette conscience de soi, pour ce chemin d'Exode, qu'ils découvrent qui ils sont, afin qu'ils reçoivent dans la nuit de Pâques cette eau qui va couler sur leur tête et qui va leur donner la vie éternelle.

 

 

AMEN