AU FIL DES HOMELIES

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LE SUBLIME EST EN TOI !

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année A (3 mars 2002)
Homélie du Frère Jean-François NOEL

 

"Appelle ton mari et reviens ici !" A cet instant dans l'évangile, c'est un moment dramatique. La samaritaine aurait pu se dégager, penser : "De quoi se mêle-t-il ?" Ou elle aurait pu aller cher­cher les cinq maris ... (c'est l'autre version plus drôle de l'évangile). Il y a quelque chose à ce moment-là, qui va chavirer, c'est l'instant dramatique du récit. Dans la rencontre, il y a un certain nombre d'étapes, cette étape est cruciale, c'est là qu'elle avoue, qu'elle ouvre son cœur à un aveu.

Michel Onfray, écrivain pas très chrétien, as­sez intéressant avait un jour demandé à son père, né en 1921, qui vit et travaille dans un village de Nor­mandie et n'en était jamais sorti, s'il voulait aller quelque part un jour, où irait-il ? Son père avait ré­pondu qu'il irait au Pôle Nord ! Or, pour ses quatre-vingts ans, Michel Onfray a emmené son père au Pôle Nord. Et puis, il a écrit un livre, comme c'est mon rêve aussi, j'ai dévoré ce livre incroyable. Il y a des choses extraordinaires sur les icebergs, les ours polai­res, le froid intense, et j'en passe ... Il décrit ce que je pense me fascine au Pôle Nord, c'est le sublime, le vide, quelque chose d'une vie qui se défend contre le froid, le vent. Il écrit ces choses assez belles : "Mon­tagnes de glace brisées, falaises glissées dans l'onde, éboulis grossissant la mer, failles ou mouvements de la plaque terrestre, poussées magnifiques, énergie monstrueuse, force grandiose, le spectacle de la na­ture immense et vierge, confine au sublime. Il effraie, soumet l'homme aux angoisses de sa condition de particule impuissante, d'infiniment petit. Devant l'ex­plosion glacée d'in iceberg, face à l'arrivée d'une vague haute de plusieurs mètres, blanche et bleue, et menaçante comme un typhon, le moindre individu s'expérimente comme un fétu de paille, il apprécie son corps à la manière d'une petite chose fragile, pas­sante, voire ridicule, appelée à disparaître quand tout ce qui l'entoure persiste dans des durées infinies. Éternité des éléments et vacuité de la personne, temps lent et long des pierres, de l'eau, de l'air, contre le temps rapide et bref des hommes et de leurs préoccu­pations de farce. L'origine de la religion se trouve probablement dans le sentiment existentiel et viscéral expérimenté dans le milieu et face à la nature sans limites. L'engouement devant une vaste étendue de mer, face à l'écrasement d'une montagne, en présence d'un torrent a sûrement créé jadis des dieux et des liens avec la magie du monde. Le premier homme a vraisemblablement fait coïncider le sentiment du vaste et du sublime avec la présence d'une transcen­dance devenue le matériau avec lequel il a fabriqué sa religion".

De fait, je ne suis jamais allé au Pôle Nord, je ne sais pas si j'irai, ni si j'en reviendrai, mais je pense que, comme dans le désert, dans ces contrées ultimes du monde, quelque chose du sublime de cette création se révèle, frappe, bouleverse, à la limite, tue. Parfois, on rencontre Dieu, quelque chose de la trace de son doigt, qu'Il a laissée quelque part. Je me rappelle très bien m'être fait la remarque dans le désert du Hoggar, où l'on avait l'impression que ces gros blocs de basalte volcanique étaient un peu comme les copeaux d'un établi géant sur lequel Dieu s'était essayé à sculpter quelques montagnes, et Il avait laissé tomber ces copeaux dans le désert que nous parcourions comme les espèces de puces métaphysiques que nous sommes, insignifiantes, mais regardantes. Car nous sommes les spectateurs de ce sublime et de cet immense. Si nous sommes là nous, c'est que nous sommes toujours avides du sublime, de l'immense de quelque chose qui dirait l'au-delà, l'ailleurs, la transcendance, etc ...

Qu'en est il pour la samaritaine ? Ni iceberg, ni ours polaire, ni désert, ou un petit désert avec un puits au centre. Sublime effacé ! ... apparemment ... l'immensité de ce qui vient frapper, effrayer, qu'on pourrait contempler, l'évangile nivelle tout cela, il n'y a plus rien ? Après tout, si nous sommes affamés d'une expérience de divin, d'une intensité profonde qui viendrait frapper nos esprits un peu endormis, il nous faut un peu de Pôle Nord, un peu de désert, beaucoup de sable, un grand soleil, une intensité. Dans l'évangile, il n'y a jamais toutes ces choses-là. L'évangile, c'est quotidien : c'est midi, un peu d'eau, des choses immédiates. A force de les entendre nous oublions le sublime qui s'y cache et qui y est puis­qu'on rencontre Dieu, mais qu'on ne le voit plus et qu'on ne l'entend plus. Nous pouvons garder au fond de nous, comme d'ailleurs je l'ai, une nostalgie d'une rencontre avec l'intensité, l'immensité, d'ailleurs, si Dieu a laissé dans cette terre qui je l'espère saura conserver des traces de cette immensité, dans sa na­ture. C'est que Dieu a quelque chose à voir avec cette nature ! Michel Onfray raconte quelque part qu'on ne voit rien des baleines, (c'est celle qui me fascine le plus), on voit simplement un dôme bleu qui passe à fleur d'eau, on ne sait pas si c'est la queue, la na­geoire, et puis, hop ! un jet d'eau : je suis là, je respire, mais je ne dis rien de moi ... mystérieux ... un ballet ...

La samaritaine rencontre Jésus, Dieu, sans rien savoir. Le sublime n'est plus dans les baleines, il est ailleurs. Il n'est même pas dans ce que Dieu dit de Lui, ou dans ce qu'il a fait, mais il est dans la femme, Il est dans la rencontre. Le sublime de Dieu s'est complètement transporté. Dieu n'a plus envie de se dire Lui-même en tant que tel, mais Il a envie d'être l'archéologue de la profondeur de l'humanité, et Il a rencontré en plein midi de la vie, de notre vie, quel­qu'un qui fait son marché et qui va chercher de l'eau. L'expérience la plus basique qui soit !

Premier degré : soif d'eau. Deuxième degré : soif de vie. Troisième degré : soif de maris, d'amour. Quatrième degré : adoration, soif de Dieu. Quand Jésus parle, c'est l'avantage avec Dieu, c'est qu'Il parle tous les langages à la fois, mais la samaritaine n'en est pas encore là, elle n'a pas appris le langage de plu­sieurs sens de Dieu. Elle est déjà dans le problème de la soif, elle a soif d'eau. Il faut se méfier, la morale de l'histoire que je vous dirai à la fin c'est la suivante : quand Dieu vous demande quelque chose, méfiez-vous, c'est qu'Il veut vous donner quelque chose. Si Dieu vous demande quelque chose, méfiez-vous, partez en courant, c'est qu'Il a quelque chose à vous donner. C'est ce qui se passe pour la samaritaine : "Donne-moi à boire ?" Et vous avez entendu la suite : Il parle d'emblée d'une eau qui pourrait étancher défi­nitivement la soif de l'homme, et elle se dit que ce se­rait bien commode de ne pas devoir venir au puits chaque jour, à la pleine chaleur.

Deuxième remarque intéressante : les apôtres ne sont pas là. Le sublime n'est pas public. Les balei­nes, on les verrait ensemble, si vous n'êtes pas morts de froid, mais la samaritaine est rencontrée dans l'in­timité comme en catimini, comme à l'abri des apôtres qui sont partis aussi faire leur marché au village. Quand ils vont revenir, ils sentent bien qu'il s'est passé quelque chose de très profond, de très intense, mais dont Jésus ne veut rien leur dire, du moins pas encore, pas tout de suite.

La rencontre avec Dieu, l'expérience de Dieu, ce qu'on a étonnamment partagé ensemble lors de notre assemblée paroissiale. Nous sommes des per­sonnes qui avons eu, ou qui font une expérience de Dieu, négative ou positive d'ailleurs, parce que je pense que les deux ne s'excluent pas, et qui l'ont avec étonnement de confiance, en avouant un peu quelque chose de leur vie intérieure, confié l'autre jour à l'as­semblée paroissiale, des petits éléments de leur expé­rience de Dieu, de leur expérience du sublime. J'en étais, et je crois mes frères aussi, un témoin ému et consolidé dans ma vocation de prêtre de cette pa­roisse, en entendant toutes ces sonorités très singuliè­res, très originales, de vos expériences de Dieu, comme celle de la samaritaine aujourd'hui.

Je reviens à elle. Soif d'eau, et à la proposition de Jésus, elle est prête à entrer dans un projet d'inven­tion pour éliminer toute soif. C'est là que Jésus va aller un peu plus loin, c'est comme quelqu'un qui ou­vre délicatement la porte du cœur. S'Il l'avait ouverte trop vite, elle se serait effondrée, s'Il ne l'avait pas fait assez rapidement, elle se serait lassée. Il y a une façon dont Dieu rentre en nous et fait bouger l'expérience, une sorte de rythme qu'Il choisit, et c'est là qu'Il place son scalpel, son regard. Je vais aller jusqu'au bout de la galerie de ton cœur : "Appelle ton mari et reviens ici". Et c'est là que l'humanité est magnifique, c'est là qu'elle est sublime : "Tu as raison, je n'ai pas de mari". Ce n'est même pas tout à fait exact puisqu'elle en a eu cinq. Mais au fond, elle n'a pas eu de mari, parce que quelque chose de cette soif d'eau, de vie, ou de mari et d'amour qu'elle n'a pas osé se dire toute seule, mais qu'elle peut Lui avouer et s'avouer devant Lui. On ne peut pas s'avouer à soi-même devant son miroir le matin en se brossant les dents quel est le fond de notre désir et comment nous avons loupé et manqué tous ces désirs en les confondant les uns avec les autres, et comment nous avons multiplié nos "ma­ris", au point que nous répétons sans arrêt la même demande et que nous ne sommes jamais satisfaits. Ce n'est pas possible de se le révéler à soi-même. Nous n'avons jamais assez de courage pour aller au bout, et nous inventerons tous les évitements possibles pour ne pas le savoir de nous, comme la samaritaine. Il faut que quelqu'un nous dise à un moment donné : "Ap­pelle ton mari et reviens ici". C'est le lieu de l'Eglise où l'on entend cette phrase-là. C'est à l'église qu'on entend quelqu'un vous dire cette phrase que vous ne pouvez pas entendre tout seuls, que vous supporterez à peine mais qui est nécessaire pour que votre cœur s'ouvre définitivement. C'est là que la confession in­tervient, et cela m'énerve que vous ne vous confessiez pas, je vous le dis comme je le pense. Ce n'est pas possible de faire autrement. Comment voulez-vous que quelqu'un vous dise la phrase qui convient à l'ou­verture du cœur ? Ce n'est pas que nous les prêtres nous la possédions, mais nous en avons reçu de Dieu le moyen de trouver la phrase qui ouvre. Comment voulez-vous le faire seul ? Et comment voulez-vous faire l'expérience de Dieu si personne ne vous dit : "Appelle ton mari et reviens ici", ce n'est pas possible autrement, on se dessèche, ce n'est pas la banquise que nous fréquentons, c'est un marais. Nous n'avons pas le droit de rester en arrière et de louper les rendez-vous de Dieu. Dieu n'arrête pas de nous chercher, Il est fatigué. (Les enfants du caté disent toujours : ma­man elle est fatiguée !) Dieu est fatigué d'inventer sans arrêt des rendez-vous que nous loupons, parce qu'au fond, nous ne voulons pas entendre la petite phrase qui fait clé, qui fait ouverture en nous.

Dieu me demande quelque chose parce qu'Il a quelque chose à me donner. Dieu me demande quel­que chose dans l'Eglise, non pas : viens à la messe, va te confesser, non, mais cherche Dieu, et trouve les moyens qui sont à ta disposition. Ce n'est pas possible de passer à côté, c'est une perte de temps incroyable, on n'a pas de temps à perdre pour nous, pour nos en­fants, pour le monde. Ce n'est pas possible de passer sans arrêt à côté de Dieu en imaginant qu'on l'a ren­contré et qu'on n'a rien vu. Ou alors, on va au Pôle Nord, et en vélo, comme ça on aura vraiment froid.

Il y a une invitation dans cet évangile à ce que dans le quotidien, là même où je vais chercher de l'eau au puits (faites la transposition), quelqu'un de fatigué qui n'a pas cessé de me chercher et de me donner des rendez-vous que j'ai loupé, m'attend de nouveau. A ce moment-là, le sublime de mon être surgira. En fait je crois que le sublime il est là, c'est quand la samaritaine à la fois s'effondre et se redresse. En avouant, elle devient cette humanité retournée, réconciliée. Il y a des films dans lesquels l'héroïne, à un moment donné, d'un geste un peu gracieux, se retourne et avouant sa faiblesse, elle déclare son amour. Et bien, cette héroïne qui se retourne tout en avouant sa faiblesse, se trouve en fait plus belle en­core, c'est cela le sublime. Plus de banquise, mais une humanité déployée, ouverte, atteignable par Dieu. Oui, je crois qu'il est là. Bien sûr, après, cela peut aller plus loin. Soif d'eau, soif d'amour, soif de maris, et après, elle va poser les vraies questions : "Où va-t-on adorer ?" Soif de Dieu, soif de Lui. Une fois que le cœur est ouvert, il est là prêt à recevoir cette inten­sité. C'est extraordinaire, car Dieu n'a rien dit de sa profondeur à Lui. C'est en fouillant la profondeur de l'homme qu'Il dit ce qu'Il est comme Dieu. C'est un renversement inouï.

Donc, morale de l'histoire : Dieu nous de­mande quelque chose, méfiez-vous, c'est qu'Il a quel­que chose à nous donner ! Et ... Il nous le donne.

 

 

AMEN

 

 
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