AU FIL DES HOMELIES

Photos

J'AI SOIF !

Ps 41

(6 mars 1994???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

Eau vive 

C

omme un cerf altéré qui désire l'eau vive, ainsi mon âme Te cherche, Toi mon Dieu !" Nous entrons maintenant plus avant dans le temps du carême et l'évangile de la samaritaine est ce grand tournant par lequel l'Église nous invite à mettre nos pas plus étroitement dans les pas du Seigneur pour monter jusqu'à ce Calvaire où nous entendrons son dernier cri : "J'ai soif !" Entre le moment où Il est assis sur le bord du puits et ce moment de la croix où Il criera toute sa détresse le même thème, la même réalité : "J'ai soif !" est comme le lien qui unit ces deux moments.

       Pour parler de cela, pour comprendre ce que peut signifier la soif du Christ, il faut que nous remontions dans l'histoire d'Israël car ce thème de l'eau et de la soif qui nous est aujourd'hui si familier (l'idée d'une soif ou d'un désir spirituel, est quelque chose de presque banal), en réalité, ce thème spirituel de l'eau et de la soif est né dans un moment précis de l'histoire d'Israël, probablement ce moment où est né le psaume du cerf qui a soif et qui brame après les eaux vives. Permettez-moi, ce soir, d'évoquer peut-être de façon un peu imaginative, ce qu'a pu être la naissance de ce psaume.

       En effet, pour la plupart des psaumes, nous sommes tellement familiarisés avec les mots des psaumes, avec leur langage, avec leurs impressions ou leurs expressions qu'ils ont fini par devenir des petits trésors de théologie, mais parfois ils manquent un peu d'humus, un peu de terre, ils manquent d'un peu de terroir, comme des fruits peuvent avoir la saveur d'un terroir. Je voudrais redécouvrir avec vous la saveur de ce psaume pour mieux comprendre comment a pu s'engager ce mystérieux dialogue entre Jésus et la samaritaine, et à travers ce dialogue, entre Jésus et chacun d'entre nous.

       Nous sommes probablement en 587 avant Jésus-Christ. Une colonne de prisonniers qui ont été capturés à Jérusalem, vraisemblablement des hommes d'élite, Jérémie nous dit que dans les premiers convois il y avait surtout les forgerons parce qu'ils fabriquaient des armes et les notables de Jérusalem, une colonne de prisonniers enchaînés comme il y en a eu des centaines et des milliers à travers l'histoire, des hommes qui s'avancent probablement nus, sous un soleil de plomb, remontant la vallée du Jourdain, destination inconnue, probablement quelques points de l'Assyrie ou de la Babylonie. Ils sont maltraités, ces hommes ont subi un siège de plusieurs mois, ils sont affamés, et inutile de vous dire que, lorsque l'ennemi a pris la ville, on n'a pas eu envie de les nourrir avec les ressources de l'armée. Ils n'avaient rien eu à manger, ils avaient à peine eu à boire, c'est donc nus et décharnés qu'on les emmène par colonnes. Et plus encore que les mauvais traitements, il y aussi cette ironie cinglante des gardes-chiourmes avec leur fouet, avec les armes menaçantes qui se moquent de ces prisonniers en leur disant tout au long du trajet, lorsqu'ils se plaignent, qu'ils crient ou qu'ils soupirent : "Mais où est-il votre Dieu ?"

       Et c'est dans ce contexte-là, peut-être un bivouac, quelque part vers ce qui serait actuellement la frontière entre Israël et le Liban, que la colonne s'arrête un soir et que les prisonniers toujours enchaînés entendent leurs gardes qui continuent à plaisanter sur les malheurs des vaincus et l'espoir du butin qui provient de leur conquête. Et peut-être que dans cette nuit-là, un homme, un lévite probablement, un homme qui avait connu le culte dans le Temple au moment où il était florissant, peut-être à l'époque de la réforme du roi Josias, un homme est abîmé dans la prière au creux même de cette nuit. Il est là comme nous dit le psaume "en exil", sur le chemin de l'exil "au pied de l'Hermon, près des sources du Jourdain, au pied d'une montagne où il est humilié." Et dans ces nuits palestiniennes, si claires et si limpides, peut-être à quelques mètres de là, il y a le feu du bivouac et les chansons des soldats. Et dans le cœur de cet homme, cette nuit-là, s'est éveillé un autre chant, le chant de la soif de Dieu, le chant que nous avons chanté ce soir.

       En effet, pour un israélite et pour tous les hommes du Proche-Orient, la symbolique de l'eau jusqu'alors était plutôt une symbolique de l'ordre des choses et du monde. L'eau, c'était l'eau du paradis, des quatre fleuves qui irriguent le monde et qui apporte ses bienfaits à tous les êtres vivants. L'eau, c'était ces torrents et ces fleuves qui dévalent les pentes des montagnes telles que nous les décrit le psaume 103 qui vient lui-même de la sagesse égyptienne, une sorte de grande poétique cosmique qui nous décrit les bienfaits de l'eau et, à travers les bienfaits de l'eau, la vigilance, la bienveillance et la tendresse de Dieu pour toutes ses créatures.

       L'eau, c'est aussi dans la tradition d'Israël, ces grands poèmes du fleuve d'eau vive qui entoure et qui protège la Cité de Dieu, qui la défend, qui empêche qu'elle ne soit victime de l'ennemi et qui l'irrigue, en même temps, c'est la source qui jaillissait au pied du Temple de Jérusalem.

       Enfin l'eau c'était aussi cette eau de la mort par laquelle les hébreux avaient pu traverser pour être libérés des Égyptiens, tandis que ceux-ci étaient engloutis dans l'abîme des eaux qui recouvraient les chars de Pharaon et de toute son armée.

       Mais voici que ce soir-là, dans cette prière de ce lévite, l'eau qui jusqu'ici avait été envisagée uniquement comme une force et un pouvoir cosmique, une sorte de traduction vivante de la bénédiction de Dieu ou au contraire de sa manière d'anéantir l'ennemi, de toute façon une sorte de puissance extérieure, une sorte de puissance qui se déchaîne et qui déploie ses bénédictions à travers le monde, voici que dans cette nuit-la, cette eau du Jourdain dont les sources devaient chanter à quelques pas de là, est devenue, par une sorte de métamorphose, une "eau intérieure". La symbolique de l'eau n'a plus été simplement celle des bienfaits qui animent et irriguent l'univers et permettent à tous les vivants de subsister, ici au lieu de rester sur le registre extérieur, le registre des choses qui se passent, le registre des phénomènes naturels, l'eau, ce soir-là, cette nuit-là, est née, a jailli dans le cœur du psalmiste. L'eau est devenue une réalité intérieure.

       C'est sans doute la première fois dans l'humanité qu'on a dit qu'une âme avait soif d'eau vive. C'est sans doute la première fois, dans l'histoire de l'humanité, qu'on a assimilé les cascades de la sortie des sources du Jourdain avec ce "résonnement" d'abîme à abîme, sans doute dans le flou et le bruit de la nuit, qui se mélange avec le bruissement des arbres, avec cette idée que le cœur de l'homme est un abîme et que l'eau de la présence de Dieu y coule en résonnant d'abîme en abîme. C'est la première fois, dans l'histoire de l'humanité, que l'eau, au lieu d'être simplement ce qui fait vivre, est devenue quelque chose qui était le sens même de la vie, du désir de vivre au cœur d'une très grande souffrance.

       Voyez-vous, l'abîme est un immense creuset de transformation des signes de transformation du sens, de transformation du monde à la lumière de ce dialogue qui s'implante et se creuse, comme une eau qui taraude son lit dans la pierre qui, apparemment, est si dure et qui finalement finit par s'y frayer un passage, l'eau est devenue une réalité intérieure. Grâce à la prière de ce lévite, dans la nuit de son exil, grâce à cette eau, qui jaillissait en lui et qui n'était rien d'autre que la présence de Dieu, grâce à cette eau qui récapitulait en elle toute cette valeur de torrent, de cataracte, d'eau de mort qui peuvent déferler et qui rendaient compte de ce bouleversement intérieur dont ce lévite était en train de faire l'expérience à travers son exil, à travers son arrachement du Temple de Jérusalem, à travers le fait d'être déporté, d'être comme un rien emporté dans le monde comme chacun de nous n'est rien emporté par le flot des sociétés, grâce à cela s'approfondissait une expérience du désir de Dieu.

       Et vous comprenez qu'il a fallu passer par la prière de ce lévite pour qu'un jour puisse se nouer ce dialogue entre Jésus et la samaritaine : "Donne-moi à boire !" C'est mystérieusement parce que le lévite lui-même avait dû faire cette expérience de mort, cette disparition du culte de Jérusalem dont il se souvenait: "J'allais moi-même dans la foule exultante vers la maison de Dieu parmi les cris de liesse et de louange de toute la foule en fête", que Jésus pouvait dévoiler à la samaritaine la véritable nature de cette eau vive dont son cœur et sa chair avaient soif et qui devait couler du cœur transpercé du Christ pour inonder les vrais adorateurs du Père dans l'Esprit et dans la vérité.

 

       AMEN

 

 

 
Copyright © 2019 Paroisse Saint Jean de Malte - Tous droits réservés
Joomla! est un Logiciel Libre diffusé sous licence GNU General Public