AU FIL DES HOMELIES

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LE PUITS, LE CHRIST ET NOS DÉSIRS

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année C (11 mars 2007)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

Si Jésus revenait aujourd'hui, cette scène se passerait autour d'une table de café du Cours Mirabeau. Je m'explique. Que fait-on lorsqu'on rencontre un ami, qu'on a envie de se retrouver et de passer un bon moment ? On va boire un pot ! Et généralement, on choisit les terrasses du Cours Mirabeau parce qu'en plus on est satisfait dans notre curiosité parce qu'on voit les gens passer : tu as vu la chevelure de celle-ci, tu as vu sa toilette, tu as vu celui-là l'air qu'il a, pourquoi met-il des lunettes de soleil alors qu'il fait gris, etc … tous les commentaires absolument gratuits.

Le puits dans l'Antiquité, c'est un peu la même chose. Dans l'Antiquité, les lieux publics sont très ciblés. Le puits, ce n'est pas la porte de la ville, car la porte de la ville, c'est là où siègent les anciens pour débattre des choses sérieuses. Tandis que puits, c'est évidemment très sérieux, mais sur le mode un peu du privé, de l'intime, des questions qu'on se pose entre amis, des avis que l'on se donne, et tout cela, à la lumière d'une seule chose qui me paraît très importante, c'est qu'autour de la table du café, peuvent s'exprimer nos désirs et nos rêves. Je pense que c'est pour cela que les cafés ont tant de succès. C'est un lieu alors qu'on est en pleine foule, en plein public, où l'on se permet de rêver, de parler de certains de ses désirs ( il y a une certaine censure, ce n'est pas encore le divan du psychanalyste), mais il y a comme une sorte de libération du cœur qui fait qu'on a envie, précisément parce qu'on est entre amis, de parler de choses apparemment un peu futiles et banales mais qui ne le sont pas tant que ça. On se raconte des nouvelles de la famille, des histoires vécues récemment, tout cela n'est pas si anodin, tout cela traduit nos désirs et nos préoccupations profondes.

C'est pour cela que Jésus va au puits. Le puits a toujours été le lieu chez les Hébreux, des préoccupations les plus profondes. Si on va au puits, c'est parce qu'on est déjà dans la dynamique du désir qu'on appelle la soif. Il y a du désir dans l'air, ou dans le sol, comme on voudra ! Il y a une sorte de recherche, de quête qui fait qu'on va pouvoir échanger à l'intérieur de ce désir. Ce sont les femmes qui vont au puits, parce que je pense qu'elles ont une dimension de désir plus profondément humaine que les hommes. Les hommes vivent plus dans une économie de l'organisation du désir, les femmes davantage dans le désir qui permet le rêve. C'est là que Rebecca est venue et qu'elle a été repérée par Éliézer, le serviteur d'Abraham, pour qu'elle devienne l'épouse d'Isaac. C'est là que Jacob a rencontré Rachel, et même, l'histoire des eaux de Mara à laquelle on faisait allusion tout à l'heure avec Moïse, dans une certaine tradition, on dit que les eaux de Mara étaient un puits et que Moïse fatigué, s'était assis au bord de ce puits. Il était fatigué sans doute à cause des récriminations d'Israël.

Le puits est ce lieu où s'expriment tous les désirs, non seulement les désirs à satisfaire, mais aussi les désirs déçus. C'est pour cela que Jésus s'assied, fatigué. C'est le fait que le désir humain de Jésus à certains moments touche des limites et qu'il est las et fatigué. Évidemment, pour la table du café, la table est au centre et il y a les demi-pressions et les bouteilles de Perrier, tandis que le puits, c'est l'eau vive. Ici, on change quand même de registre, c'est un peu mieux que le Cours Mirabeau, c'est le fait que Jésus, par le fait d'une sorte de mise en scène assez astucieuse, s'assied sur la margelle du puits. Normalement, on ne s'assied pas sur la margelle du puits, parce qu'il est d'usage public, comme on ne s'assied pas sur les tables. Or, là, Jésus s'assied sur la margelle du puits. Pourquoi ? Je crois que là aussi ce n'est pas tout à fait un hasard dans l'intention de saint Jean car le puits est le lieu de tous les jaillissements d'eau vive qui répondent à toutes les soifs qui peuvent y venir, et c'est pour cela que le puits est intéressant. A toute heure du jour et de la nuit, vingt-quatre heures sur vingt-quatre, comme les pompes à essence de Carrefour, pour pouvez trouver de l'eau vive. Ici Jésus s'assied à l'endroit même où l'eau vive jaillit. C'est là toute la subtilité, il se pose là, en eau vive dès le début, le lecteur doit le savoir : il est l'eau vive. Il est là où jaillit l'eau, donc il se situe au cœur même, à la convergence de tous les désirs de tous les hommes. Il est le cœur et le point de rencontre du désir de tous les hommes.

Se passe alors une sorte de coup de théâtre, une femme arrive. Qu'une femme se présente au puits, c'est logique, mais pas en plein midi. Généralement, à midi dans ces pays-là comme ici, on fait la sieste, donc c'est assez extraordinaire qu'elle vienne ce jour-là en plein midi. Quand elle trouve cet homme assis sur la margelle, elle est décontenancée parce qu'il lui dit : "Donne-moi à boire ?" Vous remarquerez qu'il ne lui dit pas : "Donne-moi de l'eau ?" ce serait presque trop simple, car il aura déjà exprimé l'objet de son désir, comme lorsqu'on commande au garçon : un Perrier citron. Non, il ne dit pas un Perrier citron, il dit : "Donne-moi à boire", c'est-à-dire qu'il laisse ouvertes toutes les possibilités du désir. C'est très subtil : il dit à cette femme qu'elle ne peut pas combler véritablement sa soif par un don précis, c'est bien plus ample que cela. La question du désir que Jésus va poser ce n'est pas simplement d'y répondre par un peu d'eau. Il lui dit : "Donne-moi à boire ?" et en disant cela, il avoue lui-même qu'il est dans la dynamique du désir. A la fois, il est à la convergence, le puits avec l'eau jaillissante qui rugit en-dessous (c'est toujours la même chose maintenant encore, au puits de Jacob on entend l'eau qui coule au fond à une profondeur de quarante-six mètres), et ce n'est pas un puits artésien avec de l'eau croupissante, c'est véritablement comme une rivière souterraine. C'est pour cela que l'intérêt de la scène réside dans le fait que cela se soit passé à cet endroit. Jésus dit : "Donne-moi à boire ?" c'est-à-dire, je suis le centre de tous les désirs humains, et pourtant, moi, je suis venu partager vos désirs humains. Cette mise en scène-là de la part de saint Jean est extraordinaire. Dans d'autres scènes, ce sont des contextes plus conventionnels, c'est le temple, une synagogue, mais ici, c'est une très grande mise en scène.

A ce moment-là, Jésus se donne comme celui qui est à la fois la convergence de tous les désirs des hommes, et qui partage intimement, radicalement chacun de ces désirs. Il se met à la place de chaque homme désirant. Pour vous, catéchumènes, c'est très important. Comment Jésus est-il dans votre cœur ? Pas d'abord comme de l'eau vive, vous n'êtes pas encore baptisés, mais il est dans votre cœur comme celui qui désire. C'est-à-dire que le désir que vous avez d'être baptisés, c'est le Christ lui-même qui l'y a mis, c'est lui qui vous a guidés, c'est lui qui vous a fait grandir, c'est lui qui approfondit votre soif et c'est lui qui partage avec vous votre désir d'être baptisé.

Au moment même où Jésus se pose de cette manière devant la samaritaine, on peut en conclure que tout est dit. Or, la samaritaine va casser le modèle. Elle va dire : tu ne peux pas correspondre à mon désir, c'est impossible. Pourquoi ? Premièrement parce que tu es un juif, tu es différent, donc, tu ne peux pas rentrer dans ma peau de samaritaine, et deuxièmement, tu ne peux pas être l'image de mon désir, parce que tu es un homme et tu n'es pas une femme. Autrement dit, face à ce désir du Christ qui veut être avec la samaritaine dans la condition humaine désirante, la samaritaine lui dit : non, non, tu ne peux pas t'identifier à moi. Apparemment, les deux objections sont sans remède. La première, je suis une samaritaine, on n'est pas du même peuple, on ne se parle pas, et la deuxième chose, je suis une femme et si tu te mettais à avoir les mêmes désirs que moi, cela ferait jaser tout Sychar ! Donc, c'est une impasse.

Jésus est obligé de dévoiler, de révéler le vrai désir de la samaritaine. Et c'est une chose tout à fait étonnante, il lui dit : "Va chercher ton mari" ! Je vous disais que les tables du Cours Mirabeau sont les tables où l'on se raconte des aventures de famille, là on y est complètement, car Jésus lui dit : tu as eu cinq maris et le sixième n'est pas ton mari ! C'est vraiment la confidence autour d'une table de café … C'est dans le dévoilement de son péché que la samaritaine comprend que le Christ peut véritablement répondre à son attente : "Il m'a dit tout ce que j'ai fait". La samaritaine est transformée. Ce qui va la faire entrer dans le désir que Jésus veut pour elle, c'est le fait qu'elle reconnaisse humblement son péché.

Frères et sœurs, vous voyez comment ce texte est construit. C'est sûr qu'il y a tout un enseignement sur le fait qu'un beau jour on n'adorera plus ni sur le Garizim ni à Jérusalem, et qu'on adorera en esprit et en vérité, c'est sûr que le Christ dit qu'il est l'eau vive, mais pourquoi ? C'est pour dire à cette femme : ton péché n'a pas brisé les ressorts les plus profonds de ton désir. Voilà ce que veut dire cet évangile. Et voilà peut-être ce qui est le plus précieux pour nous à recueillir. Notre péché ne pourra jamais briser le désir que Jésus a mis en nous. Ce désir, Jésus s'y identifie totalement parce qu'il est le seul à pouvoir le combler.

Frères et sœurs, je crois que lorsqu'on aborde cet évangile de cette façon, on peut se dire que la foi chrétienne encore aujourd'hui a vraiment quelque chose à dire au cœur de ce monde. Nous vivons dans une société qui est névrotiquement, narcissiquement préoccupée de son désir. Qu'y a-t-il de plus envahissant aujourd'hui que le souci de soi ? A certains moments c'est effarant, depuis les produits de beauté, jusqu'à l'organisation de la consommation et des vacances, c'est incroyable ce que le souci de soi peut être dominant. Il y a là une obsession du désir sur soi-même, une fermeture du désir sur soi-même qui devient ahurissante. C'est le débat de la samaritaine : mon désir m'est tellement personnel à moi que tu ne peux pas le comprendre. C'est cela l'homme d'aujourd'hui. Où est la fermeture à la foi ? Ce n'est pas que la foi paraisse être un rêve trop beau pour être vrai, c'est le fait que chacun est tellement enfermé dans une sorte de singularité absolue de son désir, qu'il n'en sort plus. Mon désir n'est pas ton désir, conclusion chacun agit selon son propre désir. On arrive alors à cet éclatement de la société qu'on peut constater aujourd'hui.

Mais ce qui reste extraordinaire, c'est que le Christ puisse se poser simplement sur la margelle du puits en disant : ce désir-là, il est marqué par des quantités de faiblesses, de failles, de blessures, de péchés, et il faut que j'aille au cœur même de ton désir pour le rouvrir à l'eau vive. Qu'est-ce que la conversion du carême ? Qu'est-ce que l'itinéraire vers le baptême ? c'est le moment où l'on découvre que son désir n'est pas uniquement un désir de soi, une sorte de sauvegarde forcenée de sa propre identité, mais le fait de se laisser traverser par un désir plus grand que nous, le désir que Dieu met en nous de le rencontrer.

 

 

AMEN

 

 
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