AU FIL DES HOMELIES

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JÉSUS PRATIQUAIT-IL LE DIALOGUE INTERRELIGIEUX ?

Ex 17, 3-7 ; 1 Co 10, 1-6 ; Jn 4, 5-42
Troisième dimanche de carême - année A (24 février 2008)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 

"Comment toi qui es juif, tu me parles à moi, une Samaritaine ?" Frères et soeurs, il y a un préjugé bien ancré et très faux dans la manière de lire l'évangile que nous venons d'entendre, c'est de penser que les Samaritains sont des croyants dégénérés. En effet, la plupart du temps, on imagine les Samaritains comme des espèces de scientologues, mâtinés de Billy Graham, de télé-évangile et de multiples gloses qui devaient circuler dans la région, et on imaginerait assez volontiers la Samaritaine en version féminine de Tom Cruse. Détrompez-vous, ça n'a rien à voir. Les Samaritains contrairement à ce qu'on dit étaient des intégristes purs et durs. Ils ressemblaient plus à des lefèvristes qu'à des scientologues. Et s'il y avait une telle rivalité entre les juifs et les Samaritains, ce n'était pas parce que les juifs considéraient que les Samaritains étaient des quasi païens, mais parce que c'étaient des quasi juifs qui n'étaient pas juifs. Vous le savez, c'est le pire de tout. C'est comme les batailles entre l'abbé de Nantes et l'abbé Coach, Monseigneur Lefèvre et tous ses affiliés, à partir du moment où l'on tombe dans l'intégrisme ou le conservatisme obtus, à ce moment-là tous ceux qui ne font pas partie du petit groupe qui pense de la manière dont on doit dire les paroles de la consécration sont irrémédiablement damnés.

C'est exactement le contexte dans lequel il faut imaginer le rapport des juifs et des Samaritains. Ainsi, le temple sur le mont Garizim, pour les Samaritains était dans leur tête, beaucoup plus ancien que le temple de Jérusalem, car disaient-ils, c'est sur le Mont Garizim que Josué, pour la première quand ils sont entrés en Terre promise, a proclamé la Loi de Moïse. Par conséquent, c'est le lieu de sanctuaire le pus ancien. C'est seulement après, quand on a déplacé l'Arche d'Alliance pour l'emmener à Silo et ensuite à Jérusalem, qu'à ce moment-là on a fait un culte dégénéré. Mais pour les Samaritains, les juifs étaient des dégénérés, et inversement, pour les juifs, les Samaritains étaient des dégénérés puisqu'ils n'étaient pas dans la stricte foi du judaïsme de Jérusalem. C'était inconciliable, et c'est cela le ressort, le suspens du dialogue, car en réalité, ils ne devraient rien avoir à se dire.

Même plus loin que cela, vous avez peut-être remarqué que j'ai modifié la traduction de l'évangile quand j'ai dit : "Les juifs et les Samaritains ne veulent pas utiliser les mêmes objets" car c'est le vrai mot. C'est-à-dire qu'ils ne voulaient pas boire dans le même verre ni manger dans la même assiette. Par conséquent les règles de pensées mais aussi les règles de comportement étaient absolument étanches. C'était beaucoup plus grave de fréquenter un Samaritain que de fréquenter un païen, car comme chacun sait, si le Samaritain avait le Pentateuque, c'est-à-dire les cinq livres de la Loi, prétendant avoir la meilleure version, prétendant que c'était la version promulguée immédiatement par Josué douze siècles auparavant, il y avait de quoi vous faire attraper la crise de nerfs.

Pour un lecteur du premier siècle, tout le dialogue c'était cela qu'on disait en premier lieu : que Jésus discute avec ces juifs, lui qui est juif, c'est intéressant, mais ils discutent sur la même base. Mais que Jésus discute avec une Samaritaine c'était à priori impossible, c'était l'interdiction absolue de ce dialogue inter religieux-là. Avec eux, on ne peut pas discuter. C'est cela la base. Tout cet évangile de la Samaritaine est tellement intéressant pour nous aujourd'hui, parce qu'il repose la question : quand il y a discussion, quand au moment du fromage dans le repas un peu bien élevé à Aix, on aborde les questions de religion avant peut-être celles de politique, est-ce qu'on va s'entendre ou pas ? Est-ce que cela ne risque pas de dégénérer en corrida ? Faut-il admettre la communauté musulmane officiellement en France, etc… Ici, on est en plein dans le même problème. Remarquez-le, c'est bien le problème qui se pose à cette époque-là, c'est-à-dire faut-il après Jésus, faire la mission auprès des Samaritains ? Est-ce que le dialogue est possible à ce niveau-là ? On comprend l'intérêt majeur de ce texte. C'est le premier grand texte sur le dialogue interreligieux, c'est très clair.

Jésus et la Samaritaine vont partir apparemment sur les mêmes positions, parce que la Samaritaine, vu que Jésus est juif, il ne peut pas lui parler, et il ne peut pas boire dans sa cruche. Il peut passer son chemin, elle n'a rien à voir avec lui ! Tout le problème du dialogue c'est de dénouer cette incompréhension, cette méconnaissance radicale pour arriver petit à petit à une autre position. C'est tout le suspens de l'évangile que nous venons d'entendre, mais le seul problème consiste à démonter les codes religieux tels qu'ils sont compris pour arriver à se rencontrer de personne à personne. Voilà en quoi consiste l'évangile de la Samaritaine.

Que fait cette femme dans toute la première partie du dialogue ? Elle lui ramène sans cesse la différence des codes religieux entre les juifs et les Samaritains : nous, c'est au Mont Garizim, nous c'est à Ecône, vous c'est à Bordeaux qu'il faut adorer ! Donc, c'est incompatible … Mais le problème n'est pas là. Jésus lui dit : tes codes religieux comme ceux-là, je n'en ai rien à faire. Un jour viendra où c'est en esprit et en vérité qu'il faudra adorer. Tu ne peux pas te débrouiller toi-même si je ne t'aide pas, et je suis toute puissante par rapport à toi puisque je ne veux pas te donner à boire. D'ailleurs la religion l'interdit, je ne peux pas te donner à boire dans la même cruche, car c'est moi-même qui ne pourrai plus y boire ensuite. Et Jésus lui dit : ce n'est pas le problème, c'est l'eau vive.

Même le dialogue sur la situation, on ne peut même pas dire conjugale, c'est plutôt post-conjugale de Madame de Samarie, même cela, c'est encore un débat. La femme sait très bien qu'elle vit en-dehors des marges de la conscience religieuse des Samaritains, et elle dit : c'est encore une raison de plus pour ne pas t'adresser à moi parce que je suis la représentante officielle de la religion samaritaine pour toi, mais je n'y arrive pas parce que pour toi je dois encore être plus abominable qu'un Samaritain classique avec une situation conjugale normale, puisque j'ai eu cinq maris. Elle va jusqu'au bout de l'impossibilité du dialogue et Jésus lui aussi, va jusqu'au bout de l'impossibilité de ce dialogue.

Quoiqu'il en soit des codes religieux auxquels elle obéit, quoiqu'il en soit de la manière dont elle se défend dans son pré carré, Jésus, sans arrêt relance le débat et lui dit chaque fois ; le problème religieux est ailleurs. Je reconnais qu'il est très bien placé pour le faire, parce qu'en réalité, c'est lui qui initie la nouvelle attitude vis-à-vis de Dieu. Nous ne pourrions pas répondre à la Samaritaine qui lui demande s'il est le Messie, je le suis, moi qui te parle ! C'est précisément l'intérêt de toute cette discussion, c'est de voir que le Christ plongé dans cette différence la plus violente et la plus intolérante de la situation religieuse de l'époque, finalement fait de cette femme qui ne veut pas croire à la possibilité d'un dialogue religieux entre juifs et Samaritains, Jésus fait de cette femme le premier témoin de ce qu'Il vient annoncer. Elle-même quittant le puits, s'en va annoncer aux autres : "Je crois que j'ai rencontré le Messie".

La pédagogie que Jésus utilise est d'une simplicité extraordinaire, Il la laisse petit à petit s'enfoncer dans tous ses arguments, dans tous les codes religieux dans lesquels elle est enfermée, dans tout ce ritualisme pesant surtout quand il en situation de militance et de polémique, pour lui dire : qui es-tu, et qui suis-je ? Il ramène le problème du dialogue entre elle et lui non pas en utilisant l'identité, le costume religieux pour se faire à chacun une armure et ne pas se rencontrer, mais Il se présente de la manière la plus vulnérable possible. Pour Jésus le problème du dialogue interreligieux, dans ce cas précis : samaritain-juif, c'est d'afficher lui-même comme Fils de Dieu, une véritable vulnérabilité : "Donne-moi à boire ?" C'est petit à petit dans la mesure où Jésus manifeste cette fragilité fondamentale, qu'Il ébranle les pseudo certitudes de celle qui se croyait armée à cause de la rigidité du code religieux de sa communauté pour pouvoir lui résister et même d'une certaine manière, pouvoir le mépriser. De la part de saint Jean, c'est habile, la réflexion du début : "Comment, toi qui es juif, tu me parles à moi, une Samaritaine ?" nous, nous entendons toujours spontanément : tu devrais me mépriser, mais cela peut vouloir dire les deux choses : tu oses me parler. C'est précisément parce que la Samaritaine dès le départ met la barre assez haut du point de vue religieux, repérant tout de suite qu'Il est juif, qu'à ce moment-là, elle essaie de pousser Jésus dans ses derniers retranchements pour conclure qu'ils ne s'en sortiront jamais.

Frères et sœurs, je trouve magnifique que l'on puisse aujourd'hui même où l'on prépare dans les ultimes étapes catéchuménales les jeunes qui vont recevoir le baptême bientôt, qu'on puisse encore relire aujourd'hui cet évangile de la Samaritaine à condition qu'on le lise bien, à condition qu'on le lise non pas comme une sorte de situation dans laquelle Jésus joue la miséricorde et la gentillesse parce que cette pauvre femme est pécheresse. A aucun moment, Jésus ne lui dit : je te pardonne ta situation conjugale, il ne lui dit rien, même après, il ne lui dit pas qu'il faut retrouver le premier mari, peut-être qu'il est mort d'ailleurs ! Mais simplement, Jésus a ramené la vérité même du dialogue entre ces deux profils religieux qui ne vivaient que sur leur code et sur leur identité de signes et de gestes, à un autre problème : c'est quel est ton désir, et moi, Fils de Dieu, je vais t'expliquer quel est mon propre désir, c'est que tu boives de cette eau et de cette source. On ne se rencontre plus sur le Garizim et je pense que toute la symbolique est là, je ne vais pas monter au temple pour rencontrer les Samaritains dans leur religion officielle, je te rencontre au pied du Garizim, là où il y a le puits, là où tout le monde peut venir, et où tout le monde peut véritablement discuter et vivre dans une véritable relation personnelle, même les différences d'identité religieuse.

 

 

AMEN

 

 

 
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