Imprimer

UNE ACTION D'ÉCLAT

Os 6, 1-6 ; Jn 2, 13-25

Jeudi de la troisième semaine de carême – A

(29 mars 1984)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

Jérusalem : fouilles au pied du Pinacle du temple

D

 

ans cette seconde moitié du carême, nous commençons la lecture continue de l'évangile de saint Jean avec ce passage où Jésus chasse les vendeurs du Temple. Jusqu'à Pâques, nous ne cesserons plus de lire cet évangile de Saint Jean qui, à travers les controverses de plus en plus aiguës de Jésus avec les chefs des juifs, va nous conduire jusqu'à la Passion.

Les textes d'aujourd'hui nous intéressent à un triple titre. Ils ont été choisis tout d'abord pour des raisons de chronologie. Tous deux nous parlent de la Pâque, le texte d'Osée d'une façon indirecte, symbolique quand il nous dit : "Après deux jours, Il guérira nos plaies. Le troisième jour, Il nous relèvera !" ce qui, depuis l'Église primitive a toujours été entendu comme une annonce voilée des trois jours de la Pâque du Christ, ces jours qu'Il passera sur la croix, au tombeau et enfin dans la gloire et la lumière de la Résurrection. L'évangile, lui, nous dit que "la Pâque des juifs était proche". Ainsi nous sentons s'approcher et devenir de plus en plus instante cette heure où Jésus va être confronté avec la violence des hommes, la souffrance et la mort Certes, dans l'évangile de Saint Jean, ce passage ne nous parle pas de la dernière Pâque de Jésus, mais cependant, de Pâque en Pâque, c'est vers sa propre Pâque que Jésus s'avance.

La deuxième raison, c'est cette incompréhension profonde entre Jésus et les chefs du peuple juif. Déjà le prophète Osée nous disait en s'adressant à ses contemporains : "Votre ferveur est semblable à la rosée du matin qui se dissipe tout de suite !" Et l'évangile nous dit de Jésus :"Il ne se fiait pas à ceux qui semblaient croire en Lui car Il savait ce qu'il y a dans l'homme." Il ne pouvait pas se faire illusion car Il connaît le cœur de l'homme, Il connaît son inconstance, sa fragilité et sa faiblesse. Et non seulement il y a la fragilité du cœur de ceux qui croient croire en Jésus et qui, en fin de compte, le lâcheront au dernier moment, mais il y a aussi l'hostilité déjà présente de ces chefs des prêtres qui, à l'occasion du geste de Jésus qui chasse les vendeurs du Temple, commencent avec Lui une première altercation violente : "De que droit fais-Tu cela ?" Pourquoi oses-Tu poser un tel signe de Te prétendre Celui qui purifie le lieu du Seigneur ?

Et cela nous amène au troisième aspect de ces textes, aspect le plus profond, le plus intéressant. C'est cette révélation que Jésus fait, à mots voilés, quand Il dit : "Détruisez ce Temple et en trois jours Je le rebâtirai !" Vous savez que ces paroles, habilement détournées de leur sens, seront un des chefs d'accusation de Jésus pendant son procès. On dira que Jésus s'est fait fort de détruire le Temple. Or Jésus n'a pas dit : Je détruirai le Temple. Il a dit, au contraire : "Je le relèverai !" Je le relèverai si vous, vous le détruisez. Parole énigmatique et mystérieuse qui sera d'ailleurs reprochée plus tard à Etienne, le premier martyr chrétien, qui lui, sera lapidé à cause de fausses accusations relatives au temple de Jérusalem.

Il faut comprendre que, pour le peuple juif, le temple de Jérusalem était le centre du monde, le centre de leur foi et de leur vie. Car le temple de Jérusalem c'est le lieu de la présence de Dieu, c'est le seul lieu au monde où le ciel et la terre communiquent, car Dieu "pose ses pieds sur la terre en cet endroit" puisque c'est là que l'on peut venir se tourner vers le ciel pour entrer en communion avec la miséricorde de Dieu en le suppliant de prendre pitié de son peuple, de prendre pitié de tous les pécheurs qui se tournent vers Lui. Mais ce lieu de la présence de Dieu, lieu symbolique où l'on s'avançait vers Dieu en manière de substitution car Dieu est partout présent et en même temps partout inaccessible, avait été, pour les juifs, mis à part pour être le signe de la présence de Dieu, de leur désir de rencontrer ce Dieu inaccessible. Ce temple voilà que maintenant, il va laisser place à une nouvelle présence de Dieu, plus profonde, plus vraie, plus intense qui est la présence même du corps du Christ. Car, en Jésus, Dieu n'est pas présent symboliquement, Il est réellement présent sur la terre. Dieu est présent parmi les hommes, car son corps est vraiment le lieu où habite toute la plénitude de la divinité, ainsi que nous le dira Saint Paul. C'est ce que veut dire Jésus quand Il dit : "Détruisez ce Temple et en trois jours Je le rebâtirai". Il parlait du temple de son corps. Le temple nouveau, le lieu véritable de la présence de Dieu, ce n'est plus le temple de Jérusalem, ce ne sont pas davantage nos églises ou les cathédrales. Le lieu de la présence de Dieu parmi les hommes c'est le corps de Jésus-Christ.

C'est en Jésus-Christ que Dieu, de façon non plus symbolique mais réelle, se rend présent. Et c'est pourquoi, parlant du temple de son corps, Jésus pouvait dire aux juifs : Si vous détruisez ce temple qu'est mon corps, ce temple qu'est ma nature humaine présente parmi vous, je le relèverai en trois jours, c'est-à-dire par la résurrection de ma Pâque, puisque le mot "relever" et le mot "ressusciter" sont, en grec et en hébreu, le même mot.

Jésus est donc le véritable temple. Mais, direz-vous, cette présence de Dieu parmi les hommes n'a duré que quelques brèves années, le temps où Jésus, comme dit l'Écriture "est entré et sorti parmi nous". Précisément, la présence de Dieu parmi les hommes dans le corps de Jésus ne se limite pas au temps de sa vie terrestre car Jésus, au moment de mourir, a donné à l'humanité un prolongement de sa présence. Il a dit à ses disciples :"Si je meurs, Je vous donnerai l'Esprit pour qu'Il habite en vous", pour qu'Il vous transforme en ma propre présence, pour que la communauté des chrétiens, l'Église comme dira Saint Paul soit véritablement le corps du Christ. Ainsi le corps du Christ, ce n'est pas seulement le corps physique de Jésus pendant les années qu'Il a passées sur la terre, mais c'est la communauté chrétienne qui, physiquement, continue cette présence du Christ. Nous sommes le corps du Christ. Nous sommes le temple de Dieu. Nous sommes le lieu véritable de la présence du Christ sur la terre. Aussi bien, il ne faut plus maintenant rechercher la présence de Dieu, ni au temple de Jérusalem, ni dans quelque édifice que ce soit, mais dans la communauté chrétienne qui est l'Église. Et si nous appelons ces bâtiments des églises, c'est d'abord parce que l'Église, c'est-à-dire nous, se rassemble dans ces bâtiments et ces bâtiments ne sont le lieu de la présence de Dieu que parce que nous, qui sommes par la grâce de Dieu, présence de Dieu sur la terre, nous nous rassemblons dans ces bâtiments.

Voilà quel est l'enseignement profond de ce texte et quelle est l'immense vocation qui nous est adressée. Etre, à la suite du Christ, la continuation de la présence véritable, réelle de Dieu sur la terre. Depuis notre baptême, Dieu est vraiment présent dans notre cœur. Dieu transforme véritablement notre être pour que, étant de plus en plus divinisés par sa présence, nous soyons de plus en plus la présence de Dieu parmi les hommes et dans le monde.

 

AMEN