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LES DEUX MÉMOIRES

Os 6, 1-6 ; Jn 2, 13-25

Jeudi de la troisième semaine de carême – A

(7 mars 2002)

Homélie du Frère Christophe LEBLANC

 

I

l y a deux mémoires. La première est une mé­moire qui travaille en chiffres, en comptabilité, une mémoire qui retient tout : les faits, les gestes. Je dirais que c'est une mémoire qui peut se comparer à une agence de presse, Reuter ou AFP, qui vous dira très exactement ce qui s'est passé selon le rapport de police pour tel ou tel attentat, ou autre événement. C'est une mémoire qui travaille un peu comme l'écume au-dessus des vagues de la mer, on la voit venir, et revenir, mourir sur la plage, et nous sommes fascinés face à cette écume qui vient ainsi mourir à nos pieds à cause de sa précision de rythme, qui nous fait dire que nous sommes bien peu de choses. Ce­pendant, cette écume qui meurt c'est aussi comme la mémoire qui meurt, une mémoire stérile, qui n'ap­porte pas grand-chose.

Et on le constate très bien dans ce débat entre les pharisiens et les apôtres. Pour certains, la mémoire c'est de dire : ce Temple a été construit en quarante-six ans. Un chiffre précis, avec par-derrière tout un travail des hommes, des pierres qui ont été façonnées, montées ensemble, tout un rapport de construction, on pourrait élaborer des maîtrises et des thèses en archéologie pour comprendre comment ce monument a été construit.

Il y a une deuxième mémoire, plus secrète, comme les bas-fonds de l'océan que l'on ne perçoit pas toujours, mais qui sont toujours présents, qui tra­vaillent lentement mais sûrement, et qui permettent à cette écume de venir mourir sur une plage. Les disci­ples le montrent très bien, par rapport à la liturgie aussi, c'est l'axe des psaumes, puisque ce qui revient en mémoire des disciples, c'est un morceau de psaume, ces psaumes que nous chantons tous les jours, le matin, le soir, mais aussi pendant la messe. C'est une sorte de travail de mémoire qui vient et qui revient, et qui creuse en nous. Il y a aussi des figures. Et je pense à une figure qui nous accompagne depuis le début du Carême, qui est Jérémie. Nous lisons son livre le soir, pendant les Vêpres. Jérémie, quelqu'un qui semble si éloigné du Christ, au regard des dépê­ches d'agences d'informations, et qui pourtant, se trouve très proche. Une figure comme cachée au fond d'un océan, et qui nous révèle quelque chose de fon­damental. Il dit, et c'est tout son programme, comme celui de saint Jean, quand il nous donne pour ouvrir la vie publique de jésus cet épisode de Jésus détrui­sant les tables des changeurs. Il dit que celui qui est vaincu, en définitive, vaincra. Un programme mono­lithique dont on ne peut absolument pas couper les deux éléments : celui de dire qui a vaincu, vaincra, pas question de dire non plus, celui qui a été vaincu sera vaincu. Comme si le négatif ne pouvait jamais être coupé du positif, comme si toute cette vie de Jé­rémie, cet appel cette vie difficile d'avoir à annoncer la Parole de Dieu à des hommes, à un roi qui refuse de l'écouter. Je pense à ce passage que nous lisions hier soir, dans lequel on nous dit que le roi, méthodi­quement, avec un canif, coupe les pages du Livre pour les brûler dans le brasero. La Parole vaincue, méthodiquement, sans aucune passion, comme le Christ méthodiquement jugé, avec raison: " Mieux vaut qu'un seul meure pour tout le peuple". Et puis, cette Parole lancinante qui va revenir, et Dieu qui va faire réécrire à nouveau sur le papier. Annoncer quoi ? Annoncer que ce Temple qui va être détruit ne l'est pas en réalité, et qu'il va revenir. Ce Temple va être reconstruit, celui que les juifs contemplent à l'époque de Jésus, ayant en leur mémoire une confiance abso­lue, ne comptabilisant que les chiffres, n'étant sûrs que de l'écume qui vient mourir à leurs pieds. Et ceux qui dans ce travail de la Parole de Dieu qui les as nourris au fil des jours, découvrent une autre réalité qui va leur être donnée à la Résurrection du Christ.

Celui qui a été publiquement vaincu, non pas dans le secret, mais aux yeux de tous les hommes, est Celui qui a vaincu. Et pour poursuivre dans l'édifica­tion, puisque nous sommes le Corps du Christ, nous sommes cette Eglise, ces pierres vivantes, je crois que nous avons aussi à nous laisser façonner par cette Écriture qui va adoucir ces pierres que nous sommes, qui va les façonner, les édifier, afin que nous vivions en notre corps la mort et la résurrection.

 

 

AMEN