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RECONSTRUIRE LE TEMPLE DE DIEU

Os 6, 1-6 ; Jn 2, 13-25

3ème jeudi de carême - A

(2014???)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

 Frères et sœurs, nous avons souvent une approche un peu simpliste de cet épisode, l’un des premiers grands moments publics et provocateurs dans le ministère de Jésus à Jérusalem, lorsqu’il prophétise la destruction du Temple. On se dit : « voilà, c’est simple : les juifs avaient une religion assez « primitive », il leur fallait un temple pour pouvoir se rassembler, prier et adorer Dieu, pour faire des sacrifices célébrer la présence symbolique de Dieu par la médiation de l’Arche d’alliance, laquelle d’ailleurs, à cette époque, était un coffre vide, car les tables de la Loi qu’elle était censée contenir avaient été détruites et avaient disparu pratiquement six cents ans plus tôt … Donc on en conclut que c’était une religion un  peu « brute de décoffrage », trop axée sur des réalités matérielles, un bâtiment, un ensemble mobilier pour le culte, etc. ».

Entre nous soit dit si l’on compare avec le fonctionnement de notre propre religion aujourd’hui, nous n’avons pas de quoi être trop fiers. On se dit également : « Heureusement que Jésus a dit que lui-même allait instaurer une religion en esprit et en vérité, uniquement une religion de l’intention et du cœur, de la dévotion et de la relation personnelle à Dieu indépendamment de toute matérialisation dans un acte cultuel ou de toute manifestation publique d’appartenance religieuse ». Ensuite on essaye d’en tirer des conclusions assez discutables : à l’inverse du judaïsme qui était tellement lié au temple, à la montagne de Sion, à la cité de Jérusalem, à la terre promise, à l’inverse de cette religion paralysée par les données géographiques et matérielles, nous nous sentons enfin dégagés de tous ces liens ! Et nous sommes passés à une religion universelle qui a conquis d’abord tout le bassin méditerranéen. Je laisse à certains théologiens et exégètes ce genre de simplifications.

Je voudrais simplement attirer votre attention sur un problème de fond. La plupart du temps quand nous lisons  ce texte, nous imaginons que Jésus se distingue des Juifs comme s’il n’était pas Juif lui-même. Autrement dit, on imagine que Jésus prendrait du recul par rapport à son appartenance religieuse, par rapport à son enracinement dans le peuple juif. Or c’est une erreur que nous commettons fréquemment en lisant les Évangiles. Il est certain que les premiers rédacteurs du récit concernant Jésus de Nazareth se considéraient eux-mêmes comme juifs et donc ils parlaient des juifs en s’y incluant eux-mêmes et en y incluant Jésus. Mais à partir du moment où l’annonce évangélique est passée dans le monde païen, les lecteurs ont pensé que les Juifs c’étaient « les autres », ceux avec lesquels on ne peut plus ou ne veut plus avoir de rapports religieux.

Autrement dit cet épisode de la prophétie sur la destruction du temple, n’est pas à entendre comme une prise de position de Jésus qui proclamerait haut et fort : «  je ne peux plus être Juif, je renie le temple et ma judaïté et je ne veux plus appartenir à cette sphère religieuse … » Le monde juif était le milieu auquel Jésus appartenait et il ne l’a jamais renié. Par ailleurs, ce monde était pour ainsi dire payé pour savoir quelle tragédie symbolisait le temple. On en était à sa deuxième construction : ça voulait donc dire qu’en réalité pour les juifs effectivement le temple était fragile et pouvait être détruit… Mais il s’agit d’une approche tragique de la fragilité historique du culte juif centré sur le temple ! Et donc quand Jésus dit qu’il rebâtira le temple les auditeurs pouvaient très bien entendre qu’il leur donnait l’assurance que ce temple ne risquait plus rien puisqu’il pourrait être rebâti quoiqu’il arrive ! Par conséquent lire cette affaire comme si c’était une critique radicale de la religion juive selon un anti judaïsme primaire, ce n’est pas légitime. Jésus affirme : « Oui, le temple peut être détruit, oui, le temple peut être rebâti, oui je veux moi-même le rebâtir ». En fait, il lie sa mission et son œuvre au temple, et que même si le temple peut à certains moments subir des vicissitudes (notamment sa destruction en 70, lors de la prise de Jérusalem). En réalité, de la part de Jésus, le souci c’est essentiellement de rebâtir ; ce n’est donc pas de supprimer le cœur de la présence divine à Jérusalem, mais c’est de l’affirmer de façon définitive et selon la fidélité de Dieu

Ainsi, contrairement à ce qu’on a parfois voulu y lire, ce passage n’est pas une manifestation d’antijudaïsme virulent. C’est l’indice que Jésus qui veut faire comprendre toute l’ampleur de la théologie du temple : il suggère que les murs symbolisent un peuple de chair et de sang et que ce peuple de chair et de sang porte en lui la possibilité de ressusciter au cœur même de l’histoire. Et cela parce que lui-même va manifester la puissance du Père dans la résurrection au matin de Pâques.

C’est important de relire ce texte dans une perspective non pas antijuive car Dieu ne procède pas autrement avec nous. Ce que Jésus critique dans le temple, c’est le comportement que les marchands y ont développé, ceux qu’on appelle précisément les marchands du temple, ceux qui réduisent le temple à un tas de marchandises à vendre pour les sacrifices, de processus économiques d’échange : or, précisément, Jésus veut restaurer le temple à sa dimension véritablement spirituelle, non pas celle de l’échange économique mais la sphère de relation profonde et radicale entre Dieu et l’humanité.

Jésus procède à peu près de façon analogue avec nous. Qui sommes-nous, nous les humains créés par Dieu, sinon le lieu de l’habitation de Jésus. Nous sommes el temple de Dieu dit saint Paul, et quand il écrit : « le temple c’est vous », il le dit bien entendu aux chrétiens de Corinthe mais il le dit à chaque communauté. Chacun d’entre nous est d’une certaine manière par la présence créatrice  et providentielle de Dieu à considérer comme un temple de Dieu : hélas, nous nous acharnons très souvent à détruire ce temple et cette présence divine dont nous sommes investis. La puissance de la grâce donnée au baptême, la puissance et la grâce de Jésus Christ consistent à rebâtir inlassablement en nous ce temple. Il faut plus de trois jours puisque généralement, ça dure tout une vie, mais c’est le même phénomène.

 

En fait ce texte peut être lu également comme une réflexion sur la conversion ; il ne s’agit pas de dire que l’homme en moi est un vieil homme que je renie et que je ne veux plus voir, comme si l’humanité naturelle qui me constitue devait être refusée. L’humanité créée que je suis, c’est le temple à rebâtir, et c’est le lieu même où Jésus, heureusement, par un certain nombre de gestes de salut et par une certaine manière d’établir un lien d’amour et de foi entre lui et nous dans l’Esprit-Saint, chasse un certain nombre de vieux réflexes liés au péché, ces divers marchands du temple que nous hébergeons tous d’une manière ou d’une autre dans notre propre vie. Et c’est ainsi qu’il construit ce temple nouveau qui est le Mystère de Son Royaume et de sa présence au cœur de la création, Amen.