AU FIL DES HOMELIES

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LA LÈPRE DE NAAMAN

1 R 5, 1-15

(23 mars 1987)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

Cernay : Fonts baptismaux 

N

otre expérience de péché, cet amas complexe de lâcheté intérieure, de défaillances, de limites, de ce qui manque à notre bonheur ou à notre droiture, ce qui nous colle à la peau comme la lèpre qui collait à la peau de Naaman et qui semble nous isoler les uns des autres, nous isoler de Dieu, comme quelque chose qui nous appartient en propre et vis-à-vis duquel nous avons souvent l'expérience d'être impuissant. Le péché est pour nous souvent une expérience d'isolement, de solitude où nous avons l'impression d'être rejeté dans un abîme sans fond dans lequel aucune lumière ne peut nous atteindre. Une expérience de solitude et d'isolement qui nous fait oublier que, finalement, tous les hommes sont solidaires dans ce péché. C'est le premier aspect d'une solidarité qui existe entre chaque homme et qui, non pas pour nous consoler, mais qui nous met dans une même destinée les uns avec les autres, sur un même chemin, même si ce premier aspect est un aspect négatif puisque nous sommes solidaires dans le péché.

       Si l'Église affirme l'existence d'un péché des origines ou d'un péché originel, ce n'est pas pour situer la raison, la cause de nos limites et de nos péchés ailleurs qu'en nous-même et dans un lointain passé que nous avons oublié, mais c'est principalement parce qu'elle affirme que le péché nous dépasse totalement et qu'il y a une racine de ce péché qui nous appartient à tous depuis le début de l'humanité, qu'il n'appartient pas en propre à notre cœur dans sa lutte ou dans son combat, mais qu'il dépasse notre propre histoire, notre propre vie, et a commencé tout au début dans le cœur à cœur, dans le face à face entre le premier homme et Dieu. C'est l'enracinement d'un refus, d'un orgueil, d'un repliement, d'une colère comme celle de Naaman qui s'en va, irrité, disant : "Les fleuves que je connaissais ne sont-ils pas aussi bons que le fleuve d'Israël ?" Cette colère qui fait l'homme se replier sur lui, se détournant de Celui seul qui peut le sauver.

       Ainsi, le premier aspect de la solidarité qui nous unit les uns aux autres et qui est celle du péché, nous ouvre à une autre bien plus grande, et celle-là positive, qui est que nous sommes tous choisis pour être sauvés. Nous avons premièrement conscience que nous sommes solidaires du péché, mais ce n'est que l'aspect négatif ou l'aspect visible d'une autre solidarité, fondée non plus en nous-mêmes, fondée non plus sur nos péchés communs, mais fondée sur Celui qui les a portés et sur Celui qui les porte. Car lorsque saint Paul parle du premier et du dernier Adam, c'est afin de signifier qu'Adam le premier homme et nous-même sommes des figures de "Celui qui doit venir" et de ceux que nous sommes qui doivent être sauvés. La racine du péché, si elle nous dépasse, si elle nous est commune, si nous la connaissons, n'est là que pour signifier une autre volonté, beaucoup plus forte, beaucoup plus puissante, qui est celle de Dieu et qui depuis tout temps trace dans notre vie son dessein de salut. Et il l'a tracé par Jésus-Christ, Celui qui a pris notre chair, ainsi revêtant sur Lui, prenant sur Lui, prenant sur son compte cette racine même du péché.

       Dans notre combat pour ce carême, et il faut continuer à combattre, à vouloir ce meilleur, cette conversion, cette joie intérieure de savoir Dieu proche, Dieu sauveur, Dieu créateur du nouvel homme en nous. Il faut savoir que nous avons à nous débarrasser du souci de notre propre péché et que nous ne pouvons pas porter ce souci de ce péché, parce que notre délivrance ne nous appartient pas du tout et qu'elle n'appartient qu'à Dieu. Et lorsque nous portons le souci de la lèpre de notre cœur, lorsque nous portons cette inquiétude profonde de ce que nous sommes, alors nous atteignons l'intégrité même de notre foi, de notre confiance en Celui seul qui peut nous sauver. Lorsque nous nous replions, inquiets sur notre souffrance, notre maladie, notre souci, nos limites, c'est que quelque part nous nous détournons de la puissance de salut de Dieu. C'est que nous refusons d'être regardé face à face, comme une brebis aimée mais perdue, mais terriblement aimée, et que Dieu veut avoir, veut connaître, veut regarder au fond de ses yeux, afin de l'aimer et de la sauver.

       Quand je parlais de péché originel, inscrit dans une longue histoire de l'humanité, nous aussi quelque part nous continuons à collaborer a ce péché des origines, lorsque nous nous soucions de nous-mêmes et du chemin que nous avons à faire. Car il ne nous est pas demandé de choisir un chemin par lequel nous pourrons nous améliorer, mais simplement de nous abandonner, péché compris, notre mort comprise, à Celui qui, seul, est la vie et la puissance de résurrection, à Celui qui, seul, si nous pouvons le regarder face à face, être atteints par la lumière de sa résurrection.

       Dans ce temps de carême où nous avons à soutenir, intérieurement, un combat réel contre nous-même, et à demander profondément cette réconciliation, sachons éliminer en nous ce qui continue à développer ce péché, ce souci, cette inquiétude trop humaine. Car le salut est proche, il est simple ainsi qu'Élisée le dira à Naaman : "Il te suffit de te baigner sept fois dans le fleuve !" Le salut est là à portée de nos mains et nous nous y refusons, parce que nous sommes trop englués, enfermés dans un souci, dans un isolement qui est le fruit du péché. Ouvrons nos cœurs avec confiance à Celui qui, seul, peut porter véritablement ce péché et peut nous en sauver.

       AMEN


 
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