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VA EN PAIX !

2 R 5, 1-15

(4 mars 2002)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

F

rères et sœurs, l'épisode de Naaman le syrien a quelque chose d'extrêmement déconcertant et presque de troublant. Evidemment, nous n'avons plus une appréciation très justes de la politique internationale du Proche-Orient au neuvième siècle avant Jésus-Christ, mais je crois qu'il ne serait pas exagéré de dire que Naaman était le Yasser Arafat du coin. Les Araméens sont vraiment les ennemis jurés d'Israël, et d'ailleurs, on en a la preuve, ce sont les mêmes méthodes, les Araméens font des incursions, comme aujourd'hui les palestiniens de la bande de Gaza, ils récupèrent les jeunes filles pour avoir du personnel de maison. C'est comme cela que la jeune israélite rentre au service de la femme de Naaman.

       Donc, première chose qui n'est pas vraiment un bon point, si cette jeune fille, servante dans la famille de Naaman donne des renseignements, c'est en réalité parce que Naaman a fait de la guérilla, de la guerre sauvage contre les villages israélites.

       Deuxième chose, l'attitude de Naaman n'est pas très claire, parce qu'il va voir son roi en se disant : est-ce que je peux aller bénéficier d'un bienfait chez les israélites pour me guérir de la lèpre ? Et immé­diatement le roi d'Aram lui dit : "Tu offriras des cadeaux au roi". Ainsi, là où la jeune fille parlait du pouvoir miraculeux d'Élisée, eux, les syriens, comprennent immédiatement "bakchich" ; Donc, on va offrir un bakchich au roi d'Israël, qui lui évidemment est encore plus furieux parce qu'il sent la provocation : venir demander une guérison au prophète du pays ennemi, c'est une certaine manière de dire que s'il n'arrive pas à le guérir, on refera d'autres razzias !

       A ce moment-là Élisée est au courant et il fait venir le général. Mais le général n'est pas content du tout, parce qu'on lui demande un geste qu'il aurait très bien pu faire à Damas. C'est très curieux, c'est contradictoire totalement, parce que s'il obéit à la jeune fille, qui lui dit que là-bas il y a quelqu'un qui peut te guérir, lui, évidemment il faudrait qu'il accepte qu'il puisse être guéri par un fleuve d'Israël et pas par un fleuve de Damas. Toujours est-il qu'il est furieux, et heureusement il a quelques vieux serviteurs à ses côtés qui lui rappellent que normalement il faut essayer d'appliquer la consigne du prophète parce qu'après tout, ça ne mange pas de pain.

       Donc, il le fait, et ensuite, il va rendre grâces à Élisée, et là encore, ses remerciements sont ambigus, parce qu'il veut absolument lui refiler un cadeau. Et Élisée est obligé de se battre pour ne pas l'accepter. Mais il y a une chose encore plus étonnante qu'on ne lit pas parce que je pense qu'on a peur de scandaliser le peuple chrétien, c'est qu'après, lorsque Naaman se voyant guéri et ne pouvant pas offrir de cadeau au prophète, il veut emmener un petit peu de terre d'Israël pour se prosterner devant le seul Dieu qui est le Dieu du prophète. Il donne quand même des signes de bonne volonté de désir de conversion. Mais, il dit une chose qui n'est vraiment pas très normale : "Cependant pardonne-moi, parce que quand j'accompagne mon roi dans le temple de Rimmôn, donc une idole, je suis obligé d'être le bâton de sa vieillesse, de lui tenir le bras, et je vais me prosterner devant Rimmôn, donc je ne peux pas m'échapper, et je continuerai à me prosterner devant mon dieu à moi. Et Élisée a l'air de lui dire : va en paix ... comme si après tout, on pouvait concilier les cultes des idoles avec le culte du Dieu d'Israël. Vous me direz que cela fait peut-être un peu partie du mépris que pouvait avoir Élisée pour les païens, se disant que s'il fallait avoir un culte un peu syncrétique, ce qui n'était pas très grave, ce qui comptait, c'était de maintenir la foi pure en Israël, ailleurs, cela ne nous regarde pas ! Ce n'est pas impossible qu'Élisée ait eu ce réflexe. Mais c'est quand même un peu étonnant qu'il lui ait dit d'aller en paix !

       Je crois que c'est pour cette raison qu'on a gardé le souvenir de ce récit, parce qu'il était scandaleux de part en part. Il est provocateur, et il montre une attitude tout à fait incroyable, et de la part du prophète et surtout de la part de Dieu. Car Dieu, finalement, accorde la guérison à quelqu'un qui ne croit pas bien, à quelqu'un qui veut acheter sa guérison et les pouvoirs thaumaturgiques d'Élisée, à quelqu'un qui se fâche lorsqu'on lui propose une méthode simple pour être guéri, et finalement à quelqu'un qui dit : je reconnais que c'est Dieu qui m'a guéri, mais par peur de mon roi, ou par respect, je continuerai quand même à aller au four et au moulin, et à manger à deux râteliers.

       Je pense que le sens de ce texte, et c'est pour cela qu'on le lisait aux catéchumènes, à ceux qui allaient être baptisés, c'est quand même pour leur dire que la miséricorde de Dieu est inconditionnelle à tout point de vue : quand Dieu donne, Il a donné, quand Dieu sauve, Il a sauvé, quand Dieu pardonne, Il a pardonné. Quelle que soit la faiblesse ou l'imperfection de la démarche des catéchumènes, Dieu, quand Il leur donne le baptême, Il leur donne tout ! Pour nous, c'est une manière de pouvoir nous remettre en face de la grâce qui nous a été faite au baptême : depuis, nous sommes comme Naaman, nous allons de temps en temps nous prosterner devant le dieu de Rimmôn, nous avons beaucoup de complicité avec des tas de choses qui ne sont pas nécessairement dans le droit fil de l'évangile, et pourtant, nous sommes comme Naaman : Dieu nous a pardonné, et Il nous dit : "Va en paix". Alors que cette lecture de l'histoire de Naaman soit pour nous comme une sorte de réconfort, et que nous sachions que quoiqu'il arrive, à partir du moment où Dieu a donné, Il n'oublie jamais ce qu'il a donné.

       AMEN