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LE PARDON QUI NOUS REDONNE UNE IDENTITE

Dn. 3,35 + 34-43 ; Mt, 18,21-35
Mardi 1er mars 2016
Homélie du frère Daniel Bourgeois

 

 

F

 

rères et Sœurs, vous l’avez entendu aujourd’hui, c’est le problème du pardon, question d’une éminente et urgente actualité puisque nous sommes dans cette année de la miséricorde. A travers ces textes, nous sommes donc invités à voir un certain nombre de traits sur la réalité, sur l’acte du pardon auquel la plupart du temps nous ne faisons pas attention parce qu’ils sont peut-être les plus difficiles à admettre. Je voudrais repartir du texte de Daniel où l’on a cette très belle prière du jeune Azarias qui est un compagnon de Daniel, et qui avec Misaël et les autres compagnons est le symbole même de la détresse des hébreux au pays de Babylone en exil. Cette prière est pour ainsi dire une sorte d’épure et de prototype de ce qu’est la demande du pardon.

 

 

En fait, d’où vient le pardon ? De quelque chose de peu reluisant. Le pardon vient du fait qu’à un certain moment, on se rend compte qu’on a tout perdu. Vous avez remarqué comme Azarias se tourne vers Dieu et dit « Il n’y a plus en ce temps de chef ni de prophète, plus d’oblation, plus d’holocauste, ni rien pour te rendre grâce en ce pays. » Israël a tout perdu. Il a perdu le temple, la royauté, les institutions, il a même perdu le vivre ensemble puisqu’ils sont en exil. Il a perdu tout ce qui pouvait constituer d’une certaine manière une certaine unité du peuple. A une époque comme celle-là, c’est pire que l’exil aujourd’hui, c’est la perte d’identité.

 

 

Au fond, la chose qui nous est sans doute la plus difficile à admettre, c’est que quand nous sommes au fond du fond, au fond du trou comme on dit aujourd’hui, et que nous avons quasiment perdu notre identité, il n’y a plus qu’un secours : demander pardon. Car le pardon de Dieu, et je crois que c’est la première chose, nous redonne une identité. C’est sans doute la raison pour laquelle la plupart du temps la demande de pardon est si difficile : nous sommes prêts à s’accrocher à n’importe quoi pour nous forger une identité, alors même que tout s’écroule autour de nous. Et à ce moment-là, Dieu nous dit « Tu as perdu tous tes repères, tu as perdu toute identité, tu es comme le fils prodigue qui mange les glands et les caroubes avec les cochons, donc tu n’as plus rien, tu es un cochon. (C’est ce que signifie la parabole de  l’enfant prodigue : il devient cochon, il n’arrive même plus à partager avec les cochons). Là, Azarias est dans la même situation, il dit au nom de tout le peuple « Nous n’avons même plus d’identité, nous n’avons rien. » Et Dieu lui répond : « Ecoute, il n’y a qu’une solution : demander Seigneur, redonne-nous notre identité. » C’est difficile comme itinéraire, parce que la plupart du temps, on imagine que le pardon est d’abord une richesse supplémentaire, on a fait quelques petits écarts, et Dieu viendrait passer une sorte de couche de peinture sur tout ça pour que ça ne se voie pas trop. Non, c’est qu’on a perdu notre identité de fils de Dieu. Le pardon peut toucher jusque là !

 

 

Cela explique que le maître dans la parabole de Matthieu soit si sévère avec le débiteur impitoyable. En fait, que s’est-il passé ? Le débiteur impitoyable n’avait pas encore tout à fait perdu son identité puisqu’il avait encore femme et enfants et qu’il avait encore ses biens. Donc il n’était pas tombé vraiment au fond du trou. Et Dieu lui avait offert cette marque de pardon d’anticiper pour qu’il n’aille pas jusqu’au bout. Il lui avait redonné une identité d’homme libre sans dette (car tout le monde sait que les soucis d’argent sont une chose terrible), sans qu’il soit obligé de repasser par la case même pas départ, mais par la case zéro. Donc il aurait dû d’autant plus apprécier le pardon de Dieu. Car à ce moment-là, avoir son identité préservée alors que normalement, il devait plonger au fond du trou, c’est quand même de la part du maître une chose extraordinaire. Or, quand il sort et qu’il a retrouvé son identité, il voit celui qui lui devait quatre sous, ce qui n’aurait rien ajouté à son identité puisqu’il l’avait retrouvée de toute façon. La proportion des sommes, je ne la connais plus exactement, est de l’ordre de 1/400 ou 1/4000. Ici, en fait, il veut se reconstituer lui-même une identité à partir de la pauvre dette que le second débiteur lui doit, ce qui est pire que tout. Avoir reçu une identité renouvelée, sauvée, et dire pourtant à celui qui vous doit quatre sous « Eh bien moi, je veux me reconstituer maintenant une identité sur ton dos », c’est d’une cruauté incroyable, et c’est pour ça que le maître lui dit : « Là, tu as fait pire que ce que tu avais fait avant. Tu ne te rends pas compte, en demandant à l’autre quatre sous, alors que je t’annule des millions de dette, tu recommences à te fabriquer une fausse identité, une fausse puissance, un faux pouvoir sur tes frères. Et c’est inadmissible, je ne te reconnais plus. » C’est ça la géhenne, Dieu dit « Tu as tout fait pour descendre plus bas que zéro, tu es au-dessous de la ligne de flottaison. »

 

 

Alors frères et sœurs, je crois que ces deux textes nous amènent à la question fondamentale du pardon. Le pardon, c’est un problème d’identité, ce n’est pas simplement se faire passer des caprices qu’on a faits. C’est véritablement reconnaître qu’il y a quelque chose de fêlé dans notre être même, que nous ne pouvons pas le recoller, le reconstituer, le refaire. Frères et sœurs, demandons au Seigneur qu’il fasse de nous des débiteurs pitoyables, c’est-à-dire apitoyables et qu’à travers cette parabole et à travers la prière d’Azarias, nous redécouvrions la beauté et la grandeur du pardon, qui au moment même où Dieu nous rend notre identité nous fait grandir dans sa grâce et son salut.