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PARDONNER SEPT FOIS ?

Dn 3, 25+34-43 ; Mt 18, 21-35

Mardi de la troisième semaine de carême – A

(24 mars 1987)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

P

ierre croyait être généreux dans son cœur en proposant au Christ, comme règle de conduite, d'accepter de pardonner à son prochain jusqu'à sept fois. (7 étant dans la tradition biblique ou non un chiffre sacré qui représente la plénitude, la totalité). Et pourtant Pierre est en deçà de l'exigence de l'évangile. Le Christ lui dit : "Non pas sept fois mais soixante-dix fois sept fois", c'est-à-dire un nombre incalculable de fois. C'est dire que le pardon auquel le Christ invite Pierre, et nous avec lui, est un pardon sans limite. Nous sommes invités à pardonner d'une manière qua­siment infinie, à l'image du cœur de Dieu dont la ca­pacité de pardon est elle-même infinie. Or c'est bien difficile de pardonner, et pour peu que nous ayons l'expérience d'une offense réelle qui nous a atteint profondément, ou plus encore d'un mal qui a atteint véritablement quelqu'un que nous aimons, nous sa­vons à quel point il est difficile de pardonner, difficile véritablement de regarder celui qui a fait du mal, qui nous a fait du mal, ou qui a fait du mal à ceux qui nous sont chers, de le regarder avec un regard vérita­blement lavé de toute rancune, de toute haine, de toute volonté de vengeance ou au moins de rétablir l'équilibre par une certaine rétribution.

Pourtant là est la parole de l'évangile et nous ne pouvons pas l'éviter, nous ne pouvons pas passer à côté de cette exigence. Il faut pardonner, pardonner sans cesse et sans fin, aller jusqu'au bout du pardon, et il n'y a pas de bout à ce pardon. Le motif, la parabole nous l'indique, si nous devons pardonner c'est parce que nous sommes nous-mêmes objets de pardon. Nous sommes foncièrement des êtres pardonnés par Dieu, car nous-mêmes nous sommes pétris d'iniquités, de péchés, d'ingratitudes. Et si nous n'étions pas par­donnés sans cesse, si notre vie ne reposait pas cons­tamment sur le pardon de Dieu, nous serions inélucta­blement rejetés, nous serions perdus. Peut-être ne nous en rendons-nous pas suffisamment compte, pourtant notre vie est tissée d'ingratitudes, de refus, de rejets dans des petites choses, peut-être, mais l'accu­mulation des petites choses peut paraître considérable. Nous passons notre temps à nous détourner de Dieu, à être indifférents ou même hostiles à tous les dons que Dieu accumule sans cesse pour nous. C'est pourquoi nous sommes l'objet d'un pardon incessant de Dieu. Et parce que nous sommes pardonnés, nous ne pou­vons pas ne pas vivre profondément, être imprégnés tout entiers par ce pardon divin. Et parce que nous sommes imprégnés de ce pardon, il doit en quelque rejaillir de notre cœur. C'est la même chose que pour l'amour, d'ailleurs le pardon n'est qu'un des aspects de l'amour, un des aspects les plus difficiles à réaliser, mais aussi un des aspects les plus convaincants, de même que nous aimons les autres parce que nous sommes aimés, de même nous ne pouvons vivre dans le pardon des autres que parce que nous sommes fon­damentalement pardonnés. Et si notre pardon doit être sans fin, c'est parce que l'objet de pardon que nous sommes au regard de Dieu est aussi sans limite.

Et cela implique, puisque nous sommes nous-mêmes en besoin de pardon, puisque nous ne pouvons vivre que parce que nous sommes pardonnés, cela implique que le pardon des autres doit aller jusqu'au refus de s'ériger en juge des autres. Si nous devons pardonner c'est parce que nous devons concevoir que nous sommes d'abord pécheurs, et que c'est par une étrange aberration du regard et de notre relation aux autres que nous nous permettons de juger les autres, leurs actions et de leur reprocher ceci ou cela, alors que si nous nous regardions nous-mêmes nous cons­taterions à quel point nous sommes nous-mêmes cou­pables ou de cela même que nous reprochons aux autres ou bien de choses probablement plus graves. Il y a là un aveuglement qui est celui-là même du servi­teur de la parabole, qui oublie instantanément la dette qui vient de lui être remise et qui, pour une dette bien moindre, saisit son camarade et veut l'étrangler. N'est-ce pas ce que nous faisons sans cesse quand nous nous érigeons en juge des autres, en appréciateur de leurs faits et gestes, de leur manière de se conduire, oubliant ce que nous sommes nous-mêmes et que nous sommes sans cesse objets de la miséricorde, de l'indulgence, du pardon de Dieu, sans quoi nous ne pourrions pas survivre.

Que ce temps du carême soit pour nous, et ce sera peut-être une des pénitences les plus difficiles à exercer, que ce soit le temps de la réconciliation, non seulement avec Dieu mais aussi avec nos frères, avec nos frères qui sont débiteurs à notre égard de telle ou telle faute commise contre nous ou contre ceux que nous aimons, de nos frères envers qui nous sommes encore probablement plus coupables, car nous regar­dons bien les fautes que les autres ont faites à notre égard et nous avons du mal à les leur pardonner, mais nous ne regardons pas toujours les fautes que nous-mêmes avons commises à leur égard. Il ne suffit pas de pardonner, il faut savoir demander pardon.

Savoir donc regarder notre propre péché, de­mander pardon à Dieu et essayer aussi de purifier notre regard de telle sorte que nous perdions cette habitude de juger à tort et à travers et de toujours trouver des reproches à faire aux autres, sans regarder suffisamment notre propre pauvreté, notre propre péché, et sans nous rendre compte que nous sommes, tous ensemble, sous le regard de Dieu, comme des pauvres qui ont besoin de sa miséricorde, de son par­don, parce que, par nous-mêmes, nous sommes telle­ment en-deça du bien que Dieu attend de nous et de tout ce qu'Il nous donne.

 

AMEN