AU FIL DES HOMELIES

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LE DÉBITEUR IMPITOYABLE

Dn 3, 25+34-43 ; Mt 18, 21-35

Mardi de la troisième semaine de carême - B

(8 mars 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Mailhat : l'avarice

N

ous lisons cette parabole pendant le temps du carême bien entendu parce que c'est un temps de pénitence au cours duquel nous sommes appelés à rencontrer le pardon de Dieu, mais aussi pour nous rappeler en quoi consiste l'être profond des baptisés.

Essayons d'analyser qui est ce débiteur, cet homme qui a une si grosse dette. Normalement il est esclave. A cause de la créance qu'il a vis-à-vis de son maître, il n'a plus de liberté, ses biens sont confisqués et appartiennent à d'autres. Et son esclavage s'étend à tous ses proches, sa femme, ses enfants, sa famille. Il est dépossédé de lui-même C'est cela le débiteur. C'est pour cela qu'habituellement les soucis d'argent sont si difficiles à porter, parce qu'avoir des dettes c'est être à la merci de celui à qui l'on doit cet argent. Or le fait que le maître lui remette sa dette lui redonne son être même et c'est le mystère de la grâce : la grâce n'est pas un dû, elle est précisément une grâce.

Par conséquent lorsque le débiteur sort de chez son créancier qui a annulé sa dette, il retrouve sa véritable dignité, une véritable autonomie, une véritable liberté. C'est le mystère même de notre existence. Nous sommes tous des débiteurs absous, c'est-à-dire que notre être a été restauré de fond en comble et que dès maintenant nous participons de cette vie de Dieu qui nous construit êtres de grâce. C'est le sens de la merveilleuse phrase de sainte Thérèse de Lisieux : "Tout est grâce !" Lorsque nous avons reçu le baptême et que nous essayons de vivre en enfants de Dieu, fondamentalement nous sommes "grâce". L'être même de ce que nous sommes est grâce. C'est l'œuvre de Dieu qui ressuscite en nous la liberté perdue.

A partir de ce moment-là, l'attitude de pardon que nous avons à exercer vis-à-vis des autres n'est pas seulement un exemple à suivre parce que le Christ a fait de même, mais il y va de la logique même de ce que nous sommes. Si Dieu nous a fait grâce, nous ne pouvons pas être autre chose, pour les autres, que manifestation de grâce. Et c'est précisément ce qu'on reproche au débiteur impitoyable. Etant constitué grâce pour son prochain qui lui doit beaucoup moins, en refusant le pardon, il méconnaît cela même qui lui a été donné, il méconnaît cette résurrection intime de son être comme liberté, comme générosité de Dieu même qui l'a reconstitué.

Et c'est pour cela que le maître est absolument impitoyable à son tour en disant : "ma grâce a été littéralement anéantie et gâchée par ton propre comportement. Ce que tu es, tu l'es complètement en porte-à-faux, car je t'ai fait grâce et tu n'es pas grâce pour les autres. Tu es mensonge pur." Et c'est cela le drame du débiteur impitoyable. Ce n'est pas qu'il manque de vertu ou qu'il ne soit pas capable de faire des efforts. Mais c'est que son être même est devenu mensonger. Il fait mentir Dieu qui l'a reconstitué par son pardon. Et s'il veut être ce qu'il doit être, il doit être témoin du pardon qu'il a reçu. Par conséquent, il faut qu'il le soit pour le premier débiteur qu'il rencontre et qui lui doit infiniment moins.

Le pardon des offenses n'est pas d'abord imitation de Dieu. Nous ne sommes pas capables de pardonner. Mais le pardon des offenses à nos frères manifeste que nous sommes des êtres pardonnés radicalement, essentiellement par Dieu. Si nous ne pardonnons pas c'est que nous ne sommes pas des êtres de grâce. C'est pour cela que la plupart du temps, nous pardonnons mal. Nous pardonnons toujours comme si c'était un effort de notre part. Mais le seul effort, c'est la mort du Christ ; c'est ce qui nous reconstitue être de grâce, par sa mort et sa résurrection. Par conséquent, le pardon n'est pas simplement le fait de couvrir d'une sorte de manteau de Noé des bouillonnements intérieurs de jalousie, comme le disait cette caricature de sainteté: "J'ai toujours pardonné à ceux qui m'ont offensé, mais j'en ai gardé la liste !" Précisément, il ne faut pas garder la liste. Il faut non pas oublier bêtement comme si on était amnésique, non pas garder la liste comme le petit bonhomme de Sempé qui prie sur la montagne, mais il faut arriver à découvrir l'acte de pardonner comme manifestation de la grâce de Dieu en nous.

D'une certaine manière, c'est terrible, car cela nous apprend précisément ce qu'est le pardon. Le pardon, c'est le parfait don. Or un don ne peut être parfait en nous que dans la mesure où c'est Dieu qui le fait. Par conséquent, le pardon est simplement la manière même dont nous laissons Dieu agir en nous, sans lui imposer aucune limite à son action. C'est pour cela que l'exercice du pardon touche au plus près notre conversion, et c'est pour cela que nous devons trouver un geste de pardon, un geste vrai qui nous fasse reconnaître le mystère même de Dieu à l'œuvre, nous constituant comme des êtres de grâce, des êtres à qui Dieu a fait grâce.

 

AMEN


 

 

 

 
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