AU FIL DES HOMELIES

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LE JUGEMENT

Nb 21, 4-9 ; Jn 3, 14-21

Samedi de la troisième semaine de carême – A

(28 mars 1987)

Homélie du Frère Jean-François NOEL

L

orsque nous parlons de jugement, nous avons tendance et nous avons raison d'y voir et d'entendre, tel que l'Église l'enseigne, deux jugements : un jugement particulier et un jugement général.

Le jugement particulier est cette pesée de nous-mêmes face à Dieu, la pesée de nos actes, de nos gestes, de nos pensées, contrôlées, mesurées, dans la vie qui a été la nôtre mesurée quant aux dons qui nous ont été faits et quant aux talents et à ce que nous avons pu tirer de ces talents.

Le jugement général est un jugement plus vaste puisqu'il mesure notre propre vie non plus rap­port à nous-même mais par rapport à la totalité de l'histoire de l'humanité. Tous deux forment donc ce face à face un peu terrible avec la lumière de Dieu qui met en évidence nos ténèbres propres, ce que nous avons manqué, ce que nous avons raté, ou qui met en évidence ce que nous avons réussi ou construit à tra­vers cette vie humaine.

Mais entendre ce mot jugement uniquement par ce jugement particulier ou ce jugement général c'est considérer finalement qu'il y aura un moment, après la mort, où nous n'aurons plus qu'à regretter éternellement et amèrement les choses que nous au­rons manquées ou à nous glorifier éternellement des choses que nous aurons réussies. Saint Jean parle de lumière. Si saint Jean parle d'un Dieu qui "a tellement aimé le monde qu'Il a envoyé son Fils unique", certes le jugement fait appel à la responsabilité personnelle humaine, mais il est aussi déjà à l'œuvre aujourd'hui. C'est-à-dire que, dans un premier temps, nous som­mes par la liberté qui nous est octroyée entièrement libres de nous-mêmes. Et nous sommes donc respon­sables, vis-à-vis de nous et vis-à-vis de Dieu, des ac­tes, des gestes que nous posons dans cette vie. Et Dieu soit loué, puisque Dieu en prend compte, Il prend donc au sérieux ce que nous sommes, le mau­vais comme le meilleur. Dieu ne balaye pas notre vie en essayant de l'arranger ou de l'améliorer ou d'y porter un regard trop bienveillant, mais Il prend en compte, Il prend au sérieux la réalité profonde de ce que nous sommes et de ce que nous avons voulu être.

Mais s'en tenir à cette responsabilité vis-à-vis de nous-mêmes nous empêche de voir un point plus important, qui me paraît assez essentiel dans la vie du chrétien. C'est-à-dire que nous ne sommes pas seule­ment responsables de nous-mêmes en vue de ce ju­gement particulier ou de ce jugement général devant lequel nous aurons à comparaître afin de faire quelque peu le bilan, ce serait une vue trop humaine de voir les choses, mais nous sommes déjà responsables, ici, dans ce jugement qui s'opère en nous-même, dans la conscience de nous-même, de la vie même de Dieu. C'est-à-dire que notre propre conscience éclairée par la grâce, éclairée par notre vie en Dieu, cette vie pro­fonde de l'Esprit qui nous modèle, nous change, qui nous fait avancer, nous fait marcher vers le Christ, cette vie profonde de l'Esprit en nous, le fruit même de cette vie de Dieu en nous, nous en sommes respon­sables. Et c'est là notre propre objectif que de la dé­velopper.

Ainsi il ne faut pas voir le jugement comme une sorte de face à face un peu terrible entre Dieu du haut de son trône et nous-mêmes qui sommes les vic­times de ce procès. Mais, plus intimement, quelque part, nous n'aurons pas à comparaître devant Dieu, mais nous aurons à comparaître en Lui. C'est-à-dire que notre vie, telle que nous la vivons aujourd'hui, avec ses multiples évènements, avec ses multiples expériences, ne s'arrête pas à la limite de notre huma­nité, mais elle s'étend, et c'est en cela que nous som­mes, tous ensemble, une Église, elle s'étend à la vie de ses frères car nous sommes aussi responsables de nos frères et de nos sœurs, mais elle s'étend à la vie même de Dieu sur cette terre, aujourd'hui, en ce jour. C'est-à-dire que, là où le jugement sera opéré, ce n'est fina­lement pas seulement un face à face où Dieu dans un regard de père, mais certes dans un regard de justice et de vérité, voudrait peser le bien et le mal de notre vie, mais au contraire, nous comparaîtrons en Lui. C'est dire que nous sommes déjà dans ce jugement, dans l'action de cette vérité, de cette lumière qui commence déjà à opérer en nous. Je ne dis pas par là que le jugement sera plus terrible. En fait, je n'en sais rien et il y a là un mystère du secret propre de notre cœur devant Dieu. Mais c'est pour porter le mot ju­gement à sa véritable définition qui est de souligner notre activité de responsable, d'homme responsable dans la vie, activité qui ne touche pas seulement notre propre vie mais celle de Dieu. Nous sommes respon­sables, devant Dieu, de cette vie de Dieu sur terre.

Et c'est là la réalité finale du jugement. C'est que nous ne comparaîtrons pas devant Dieu pour té­moigner que j'ai fait ce que j'ai pu dans telle ou telle circonstance, mais nous comparaîtrons en Dieu, souf­frant avec Lui et en Lui de ce qui a manqué à Dieu, ici même, en toutes ces heures de notre vie. Et si nous avons à souffrir d'un jugement, c'est que nous souffri­rons quelque part de ce manque de la vie de Dieu à laquelle nous aurions pu coopérer ou la prolonger.

Notre vocation chrétienne, si elle est finalisée, si elle aboutit dans cette fin du monde qui est un ju­gement, elle commence dès maintenant, parce que nous sommes, dès maintenant, responsables de la vie de Dieu sur cette terre. Et loin de nous effrayer une telle responsabilité signifie avec quelle intimité Dieu nous fait coopérateurs de son salut. C'est une chose merveilleuse finalement que de se sentir étreints, pris par la main, comme si Dieu nous disait, dans un cœur à cœur, "Je te fais responsable comme je le suis Moi-même du salut de ce monde". Et c'est dans cette opti­que-là qu'il faut comprendre le jugement. Le juge­ment est effectivement la séparation, une rupture une mise en lumière des souffrances que le monde a ajoutées à Dieu ou des joies qui ont pu être celles de Dieu à travers notre conversion ou notre désir de l'ai­mer. Nous sommes donc profondément liés, et dès maintenant, au projet de salut de Dieu. Et c'est là, dans ce contexte-là, qu'il faut comprendre ce que saint Jean dit lorsqu'Il parle de la lumière qui est venue sur ce monde : "Dieu a tellement aimé ce monde qu'Il a envoyé son Fils Unique" et ce Fils unique, aujourd'hui, vit en nous.

 

AMEN

 

 

 
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