AU FIL DES HOMELIES

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LE SERPENT D'AIRAIN

Nb 21, 4-9 ; Jn 3, 14-21

(12 mars 1988)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS 

 

Walcourt : Basilique Notre-Dame
Le serpent d'airain 

D

e même que Moïse a élevé le serpent dans le désert ainsi faut-il que le Fils de l'Homme soit élevé, afin que le monde soit sauvé ! "

Cette parole du Seigneur à Nicodème nous laisse dans un certain embarras. A la fois nous la comprenons bien, nous la faisons nôtre, dans la mesure où nous savons que le Christ a été effectivement élevé sur la croix et que c'est sa mort qui nous a sauvés et nous a apporté la vie. Mais pourquoi Jésus va-t-il jusqu'à dire qu'il faut qu'il soit un peu comme ce serpent d'airain que Moïse avait érigé dans le camp pour sauver les hébreux atteints par la morsure des serpents brûlants au cœur du désert ? Cela nous rappelle une autre phrase de l'apôtre Paul : "Celui qui était sans péché, Dieu l'a fait péché pour nous." Faut-il que le Christ soit devenu, d'une certaine manière, la figure du mal, faut-il qu'il soit devenu réellement péché pour nous sauver, faut-il que le salut par Jésus-Christ passe par une espèce d'assimilation de la personne même du Fils de Dieu au mal ? On sent là qu'il y a une espèce de vision romantique du salut qui nous met mal à l'aise. C'est sûr que Jésus a voulu porter toutes les conséquences du mal, du péché du monde, de la violence et de la haine des hommes, mais le Christ s'est-Il, pour ainsi dire, fait mauvais pour nous ? Nous ne pouvons pas le croire, nous ne pouvons pas le dire.

       Nous comprendrions peut-être mieux ce texte si nous nous rappelions le mystère de notre relation à Dieu. Nous disons que "Dieu est créateur". Qu'est-ce à dire sinon que Dieu est la source de notre être, comme si Dieu accompagnait le surgissement de tout être et plus particulièrement des créatures spirituelles que sont les anges et les hommes, comme si Dieu assistait au surgissement depuis le rien jusqu'à Quelqu'un. Ainsi Dieu est le seul témoin de notre genèse, de notre arrivée à l'être, à l'existence. Je dirai presque que Dieu nous suit comme un médecin "suit" un malade. Il nous suit depuis le moment où nous n'existons pas jusqu'au moment où nous sommes en face de Lui. Dieu connaît notre être jusqu'en sa racine, jusqu'à ce moment même où nous n'existions pas et où nous avons surgi dans son désir à Lui de nous donner la vie.

       Et d'autre part, qu'est-ce que le péché, sinon cette manière qu'a l'homme de retourner à son néant ? de gâcher le don de la vie qui lui a été fait, le don de la liberté, le don de l'amour. Avant de se définir en termes de permis et de défendu, le péché se définit radicalement comme cette capacité qu'a l'homme, par sa liberté et dans sa liberté, de s'anéantir. Or, par sa mort sur la croix, Jésus ne serait-il pas Celui qui vient rechercher l'homme jusqu'au point ultime de son délabrement signifié par la mort, la mort devenant cette manifestation de néant dans lequel nous sommes capables de tomber ? Et Jésus, à ce moment-là, par sa propre mort humaine, redevient le contemporain à la fois de cette manière que nous avons de nous détruire et en même temps, par sa puissance infinie et créatrice, Il devient contemporain de notre propre re-surgissement, par sa grâce, par son amour créateur.

       Ainsi, lorsque Jésus se compare au serpent d'airain, ce n'est pas pour s'identifier au mal comme tel, mais c'est pour nous dire que, parce qu'Il est Dieu, Il est le seul capable de redescendre et de remonter tout à la fois ce processus de destruction de nous-mêmes et de reconstruction de nous-mêmes, précisément la Résurrection qu'Il a Lui-même inaugurée dans sa propre chair. Ainsi, chaque fois que nous préparons à célébrer la Pâque ou chaque fois que nous faisons mémoire de la pâque de quelqu'un qui est mort, qui est entré dans la mort, nous savons par la foi, par la révélation de Dieu, que Jésus, Fils de Dieu, s'est fait et veut se faire le compagnon de chacun d'entre nous dans cette espèce d'anéantissement de nous-même dont le point final est notre mort, pour, à partir de là même entreprendre ce travail de reconstruction, de résurrection, de nouvelle création. C'est pour cela qu'il n'est pas venu pour condamner le monde et l'écraser dans son néant, mais Il est venu pour le sauver, c'est-à-dire le ressaisir à la racine même de ce qui a été blessé, abîmé, anéanti, pour le refaire, le remodeler et faire de nous des membres de son corps, pour la vie éternelle.

       Qu'en cette eucharistie nous redécouvrions le pouvoir du Christ à qui a été remise toute la création. Il est capable de nous accompagner jusqu'à ces ultimes ruines de nous-mêmes, pour y faire revivre la puissance de son amour et de sa résurrection.

       AMEN


 

 

 
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