AU FIL DES HOMELIES

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QU'ILS TE CONNAISSENT

Jr 31, 31-34 ; Jn 3,1-8

Vendredi de la troisième semaine de carême – A

(23 mars 1990)

Homélie du Frère Michel MORIN

 

Q

ue demandez-vous ?" le baptême. "Que vous donne le baptême ?" La vie éternelle. C'était, si mes souvenirs sont bons, le début très bref du dialogue dans l'ancien rituel du baptême. Dans sa brièveté, il contenait une vérité de la foi. Le baptême est fait pour nous donner la vie éternelle. Et qu'est-ce que la vie éternelle ? Vaste question que tous les chrétiens, et les non-chrétiens d'ailleurs, se posent le jour, la nuit et qui fait partie de leur tourment quotidien. Réponse de Jésus : "La vie éternelle, c'est qu'ils Te connaissent, Toi le seul véritable Dieu, et Celui que Tu as envoyé, Jésus-Christ".

Nicodème est venu voir Jésus la nuit. Peut-être aimait-il la fraîcheur des promenades nocturnes, c'est possible. Mais je crois qu'il y a là, on peut tou­jours dans l'exégèse métaphorique, symbolique qui est souvent plus riche que l'exégèse scientifique parfois desséchante, une sorte de symbole de ce qu'est juste­ment pour nous, sur la terre, la connaissance de Dieu, c'est-à-dire la connaissance de la vie éternelle, la connaissance de ce pour quoi nous sommes, de ce vers quoi nous conduisent les eaux abondantes du baptême.

Jésus dit à Nicodème cette phrase assez éton­nante : "L'Esprit est comme le vent. Il souffle où il veut. Tu entends sa voix, mais tu ne sais ni d'où il vient, ni où Il va. Ainsi en est-il de quiconque est né de l'Esprit." La vie éternelle c'est de connaître le Père et le Fils, mais quand on vit dans l'Esprit on ignore non seulement d'où Il vient ni où Il va, et nous igno­rons nous-mêmes ou nous allons et d'où nous venons. Il y a donc une sorte de binôme dynamique, un peu explosif, entre la connaissance que nous donne le baptême et la façon dont aujourd'hui nous nous ache­minons vers cette connaissance. La vie éternelle c'est le jour, c'est la lumière qui vient du visage de Dieu, de la beauté du Christ. La vie sur notre terre c'est cette même connaissance mais "en nocturne". "Il vint, de nuit, voir Jésus !"

La foi baptismale nous donne de façon cer­taine mais parfois plus à notre cœur qu'à notre raison, la certitude de ce que nous sommes. Et ce que nous sommés, se définit par ce vers quoi nous allons, la connaissance de Dieu. Mais nous vivons, nous che­minons dans la vie baptismale plus souvent dans l'ignorance, dans la recherche, dans l'interrogation que dans la connaissance. Et ceci n'est pas un paramètre de l'unique Nouveau Testament. Le terme de la connaissance de Dieu est un de ces fils conducteurs qui traversent de part en part, qui est une des trames les plus fréquentes et les plus solides de la première alliance de l'Ancien Testament. Je ne rappelle que deux passages du livre d'Isaïe Quand il est annoncé au prophète que l'Egypte se convertira, qu'elle recevra de la part du Seigneur un sauveur et un défenseur qui délivrera les Égyptiens, il est dit : "le Seigneur se fera connaître des Égyptiens et eux connaîtront le Sei­gneur en ces jours-là. Alors ils offriront un sacrifice et accompliront leurs vœux." Et encore, mais en né­gatif : "Faute de connaissance, mon peuple s'égare et ne comprend plus rien !"

Je pense que nous tous ici, nous ne mettons pas en doute ce qu'on appelle communément les vé­rités de la foi, et spécialement cette vérité fondamen­tale et définitive qui est notre vie éternelle. Vie éter­nelle dont nous savons de façon d'ailleurs plus ou moins claire, qu'elle est déjà présente, agissante et fécondante en notre vie, puisque c'est justement son flux baptismal qui vient de la vie éternelle, pénètre, s'infiltre en nous et petit à petit, dans sa mouvance invisible, nous conduit à travers les obstacles de notre vie, cahin-caha, vers cet océan de l'amour de Dieu. Mais à côté de cela, il y a dans notre cœur, dans notre esprit, une multitude de questions sur la foi qui de­meurent obscures. Et nous sommes toujours en train de chercher des réponses, des argumentations, des définitions qui pourraient, enfin, nous satisfaire, nous sécuriser. Nous allons vers la vie éternelle, mais si on savait dès maintenant ce que c'est, on irait avec beau­coup plus d'enthousiasme. Et ceci ne fait pas partie de cette vie baptismale que le Christ a fait pressentir à Nicodème et que nous avons à vivre aujourd'hui. Nous vivons notre vie baptismale dans la lumière de la foi, mais dans une certaine obscurité de la raison et de l'intelligence. Nous vivons notre vie baptismale en plein jour, dans la lumière pascale de la mort et de la résurrection du Christ, mais nous la vivons aussi, de façon nocturne, parce que tout un aspect, toute la profondeur, toute la plénitude de ce que nous vivrons, de ce en quoi nous sommes déjà saisis, nous n'arri­vons pas nous-mêmess à le saisir de façon développée et satisfaisante.

Ceci ne veut pas dire qu'il en faut pas être in­telligent dans la foi. Bien au contraire, cela a parfois manqué dans l'Église, de fait. Ceci veut dire que notre intelligence, s'éclairant par le mystère de la foi, nous conduira à une meilleure connaissance des choses de Dieu, mais jamais sur cette terre, à une possession plénière et satisfaisant Pourquoi ? Parce que, comme le dit le Christ, c'est cela même l'objet de la vie éter­nelle : connaître le Père, connaître le Fils, naître dans ce qu'ils sont, renaître perpétuellement dans leur amour trinitaire et vivre ainsi.

Alors je crois que Nicodème avait vu juste en voyant Jésus "de nuit". Et Jésus avait vu juste en di­sant à Nicodème : "Avance vers le Royaume en re­naissant de l'eau et de l'Esprit, mais laisse-toi faire, laisse-toi guider. Un autre te conduit, depuis l'ori­gine, et un autre te conduit depuis la fin." C'est l'atti­tude fondamentale de la confiance qui ne sait pas tout, qui n'explique pas tout, mais qui est forte de la pré­sence certaine, non seulement de l'autre aujourd'hui, mais de l'autre, lorsqu'Il nous accueillera dans le Royaume.

Que cette eucharistie nous aide à entrer dans cette connaissance profonde de la vie spirituelle, de la présence de Dieu, mais en même temps, nous fasse découvrir que cette connaissance est souvent enfouie dans les ténèbres de notre finitude, dans l'incompré­hension de notre propre intelligence. Mais ceci doit être justement l'énergie de notre désir et la puissance de notre marche vers le Christ pour enfin entrer dans cette vie éternelle qui ne sera rien d'autre que la totale manifestation de ce qu'Il est à ce que nous sommes, pour que nous soyons, nous aussi, entièrement connus de Dieu.

 

 

AMEN

 

 
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