AU FIL DES HOMELIES

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NAÎTRE D'EN-HAUT

Jr 31, 31-34 ; Jn 3,1-8

(11 mars 1988)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL 

 

Moissac : Nicodème 

N

aître d'En Haut", "naître à nouveau", "naître de l'eau", "naître de l'Esprit", cet enseignement de Jésus porte sur le baptême, ce baptême sur lequel le carême nous invite à méditer. Jean-Baptiste avait annoncé que le Messie "plongerait dans l'Esprit" à la manière dont lui-même plongeait dans l'eau du Jourdain. Le baptême d'eau était une préparation, un signe, un symbole, une réalité préliminaire, une introduction au véritable baptême, le baptême dans l'Esprit. En fait, Jésus l'annonce à Nicodème et l'enseignera à ses disciples. L'Église suivra cet enseignement de Jésus. Le baptême d'Esprit ne supprime pas, ne remplace pas le baptême d'eau. Il garde le rite du baptême d'eau en l'amplifiant, en l'approfondissant.

       Aussi bien, le baptême d'Esprit donne son sens ultime au baptême d'eau car si l'eau est un moyen de se laver, de se purifier, c'est en ce sens que Jean-Baptiste avait utilisé ce rite : "il plongeait les foules dans l'eau en vue de la rémission des péchés", pour préparer un peuple parfait à la venue du Messie. Si l'eau peut être le symbole et le signe du pardon des péchés, l'eau est plus profondément ce qui donne la vie. L'eau c'est le sein maternel, c'est le ressourcement dans notre origine la plus profonde, non seulement dans l'origine de notre vie humaine, dans le sein de notre mère, mais dans l'origine même de notre vie la plus fondamentale, notre vie divine, cette étincelle qui jaillit au plus profond de notre être. Là, nous nous ressourçons dans ces eaux maternelles de l'Église, ces eaux maternelles de Dieu, de Dieu créateur, de Dieu père et mère tout à la fois, de Dieu qui nous a engendrés, de Dieu qui nous a communiqué non seulement la vie mais sa vie.

       L'eau c'est donc le point de départ de notre vie, le point de départ ancien, primitif, fondamental, et en même temps le point de départ toujours nouveau. C'est pourquoi cette naissance est une naissance nouvelle, non pas parce qu'elle viendrait après une autre naissance, mais parce qu'elle est toujours nouvelle, parce qu'elle nous donne une vie sans cesse renouvelée, parce qu'elle nous met en contact avec la source même de la vie, avec le jaillissement constant, permanent de la vie la plus profonde en nous. Plus profond que la vie de notre corps, plus profond que la vie de notre âme, plus profond que notre vie humaine, il y a notre vie divine, cette vie d'enfant de Dieu qui ne se surajoute pas à notre vie humaine mais qui en est la racine, la part la plus profonde, la plus primitive. Si Dieu nous a donné la vie, si Dieu a créé l'homme, si Dieu nous a façonnés dans le sein de notre mère, si nous sommes nés dans les eaux maternelles, c'est pour être enfant de Dieu. Tel est le but fondamental du plan de Dieu, telle est la réalité première. Dieu nous engendre avant même que notre mère nous conçoive et nous mette au monde. Cette naissance est donc nouvelle parce qu'elle touche à la racine même de la vie et que par conséquent elle est sans cesse en prise sur ce jaillissement permanent de la vie du cœur de Dieu.  

       Naissance nouvelle mais aussi naissance d'en haut. En grec, le même mot veut dire "à nouveau" et "d'en haut". Les paroles du Christ à Nicodème sont à double sens. Il faudrait pouvoir les traduire par l'un et par l'autre. Naissance nouvelle qui est une naissance d'en haut, non une naissance qui serait parachutée du ciel, non pas une naissance supplémentaire, mais naissance qui nous aspire vers le plus haut de nous-mêmes, ce plus haut qui est en même temps le plus profond, ce plus haut qui est en même temps le cœur radical de nous-mêmes. Car la vérité de notre vie, le plus humain de nous-mêmes est dans le cœur de Dieu car nous ne sommes pleinement nous-mêmes, pleinement hommes que lorsque nous sommes enfants de Dieu, quand nous retrouvons cette racine profonde de nous-mêmes qui est la filiation divine.  

       C'est pourquoi le baptême n'est pas un rite qui se surajouterait aux réalités naturelles. Ce n'est pas une deuxième naissance plus spirituelle, au sens où elle intéresserait seulement la part la plus mentale de nous-mêmes. Ce n'est pas une naissance surnaturelle au sens où elle se surajouterait à la nature. Le baptême c'est notre naissance fondamentale, radicale et le sacrement est là pour manifester, pour creuser en nous, pour faire jaillir en nous ce qui est la réalité première que Dieu a voulu déposer en nous-mêmes et pour laquelle nous avons été créés, pour laquelle nous sommes nés. Et par conséquent notre naissance selon la chair n'est que le prélude, les préliminaires, le commencement de notre véritable naissance. D'une certaine façon, on pourrait dire que, quand nous naissons selon la chair, c'est la première phase de notre baptême. C'est la préparation du moment où nous allons naître en plénitude.

       Et la naissance en plénitude de notre baptême, elle aussi va se faire d'étapes en étapes, de plus en plus profonde jusqu'à ce que nous naissions vraiment, le jour de notre mort, quand nous naîtrons à la plénitude de la vie que Dieu a voulue pour nous.

       Ainsi, naître d'en haut, naître à nouveau, naître de l'Eau, naître de l'Esprit, car c'est l'Esprit de Dieu, cet Esprit qui reçoit son nom du souffle même de la respiration, (c'est de là que vient le mot esprit), mieux encore du vent, car en grec c'est le même mot. C'est pourquoi Jésus dit : "Le vent souffle où il veut." En grec, comme en hébreu, le même mot veut dire vent et Esprit Saint. L'Esprit Saint, c'est le vent de Dieu, c'est le souffle de Dieu. "Or, on ne sait pas d'où il vient ni où il va !" Il ne peut pas se laisser saisir. Nous ne pouvons pas mettre la main sur lui. C'est l'Esprit de la liberté. L'Esprit c'est la liberté de Dieu et c'est cette liberté qui est grâce. Nous sommes sauvés par grâce c'est-à-dire nous sommes sauvés gratuitement. Et rien ne respecte mieux notre liberté que cette gratuité du don de Dieu qui, en aucune manière, ne s'impose ou ne pèse sur nous, mais qui est léger comme cet air, comme ce vent qui passe, qui nous emporte comme le vent, qui nous conduit au-delà de nous-mêmes, qui nous emporte en haut, car la naissance de l'Esprit est une naissance d'en haut. Naissance dans la liberté, naissance dans l'eau, naissance d'en haut, naissance nouvelle, telle est notre vie chrétienne car le baptême est une naissance continuelle, une naissance permanente, une naissance sans cesse renouvelée et remise à neuf, au fond de nous-mêmes.

       Vivons dans cette liberté de l'Esprit, dans cette maternité de Dieu, vivons dans cette plénitude du don qui nous est fait, dans cette plénitude de vie et de renouvellement sans cesse donné depuis notre baptême jusqu'à notre mort, et au-delà de notre mort, dans la béatitude et jusqu'à la Résurrection. Que ce carême soit pour nous le prélude de cet épanouissement final de notre vie, au-delà de la mort, dans la vie qui ne finit pas.

       AMEN


 

 
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