AU FIL DES HOMELIES

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QUEL RISQUE !

Jr 31, 31-34 ; Jn 3,1-8

Vendredi de la troisième semaine du carême - C

(12 mars 2010)

Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

Saint Jean de Malte : Le prophète Jérémie

 

F

rères et sœurs, comme je vous le disais au début de l'eucharistie, le texte du prophète Jérémie que nous lisons aujourd'hui est sans doute un des textes les plus dangereux non seulement de toute l'histoire de la révélation, mais de toute l'histoire humaine purement et simplement. Ce texte proclamé par le prophète au nom de Dieu a vu le jour sans doute, dans les quelques années qui ont précédé l'Exil à Babylone. Apparemment, c'était encore une période relativement équilibrée. Le royaume de Juda tenait encore le coup, mais Jérémie commençait à voir que les choses n'allaient plus de soi. C'est sans doute en cela qu'il était prophète.

Or, pourquoi l'enjeu de ce texte est-il si grand ? Il y a d'abord une raison très simple, c'est que toutes les sociétés pratiquement sans exception, n'ont pu voir le jour, croître et se développer que pour une seule et unique raison. Pour eux, pour chacun des individus qui composaient cette société, ils se sentaient tenus par une Loi, par des principes de vie, par un principe d'organisation de la société matérialisé généralement par la hiérarchie politique et religieuse. Donc, pour un homme de l'époque de Jérémie, quand il entendait cette phrase, cela frisait le non-sens. La Loi ne pouvait être qu'extérieure. Ce ne pouvait être qu'un pouvoir de contrainte, de coercition, pour obliger l'homme à vivre d'une certaine façon et ne pas vivre de la façon contraire. La Loi est toute en extériorité. C'est une parole qui vous est donnée et qui vous interpelle. Certes. On peut toujours dire que la Loi des juifs avait déjà ce petit progrès qui consistait à dire que la Loi était donnée par Dieu en personne : "Je suis le Seigneur ton Dieu", et qu'il s'adressait à son peuple comme une personne : "Tu feras ceci, tu honoreras ton père et ta mère, tu honoreras Dieu, tu l'aimeras de tout ton cœur, et de tout ton esprit". C'est vrai que la Loi était déjà située dans un contexte de relation personnelle. Mais c'était la Loi comprise comme on la percevait et comme on la vivait partout dans ce monde-là. Personne, ou très peu de gens sans doute à l'époque aurait eu l'idée qu'une Loi puisse être écrite à l'intérieur du cœur de l'homme. Puisque qu'il avait fallu la donner de l'extérieur, c'est que cela ne venait pas l'intérieur.

Donc, de la part de Dieu, lorsqu'il annonce son intention à Jérémie, il se rend compte en fait, que jusqu'ici cela n'a pas marché. Le don de la Loi, d'une certaine manière, ne remplit pas son rôle. Le roi est pécheur, les officiers du roi sont pécheurs, le peuple est pécheur et désobéit à la Loi. Par conséquent, même le don de Dieu, ce don qu'à l'époque les judéens considéraient comme le plus grand don qui leur avait été fait, était inutile, du moins, passablement inefficace. Ce que le prophète dit à ce moment-là, c'est que le problème est qu'il faut arriver à vivre selon la Loi non plus selon une dynamique extérieure mais selon une dynamique intérieure.

Dieu va prendre le risque d'écrire la Loi sur le cœur des hommes. Or, c'est un non-sens car écrire la Loi sur un support aussi fragile, aussi changeant, aussi capricieux que le cœur des hommes, c'est de la folie. Si, dans toute la catéchèse de la Loi des anciens, on disait que la Loi était écrite sur des pierres, ce n'était pas pour dire que la Loi était dure, c'était pour manifester sa permanence. Ici, Dieu se rend compte qu'en ayant voulu parer la Loi de tous les attributs de la permanence il n'a pas rejoint le cœur des hommes. Il faut qu'il passe à la vitesse supérieure.

Dieu prend le risque que la Loi, tout ce qu'il veut pour l'homme et qui est donné à l'homme non pas comme facultatif, non pas comme matière à option comme on dit à l'école actuellement, mais comme nécessaire, comme chargée de toute la volonté d'amour et de salut de Dieu, il faut que cette Loi vienne épouser la fragilité de la nature humaine.

Ce mouvement de transformation qui commence vers les années six cents, trouvera son accomplissement à la Pentecôte dans le don de l'Esprit. C'est la grande transformation qui sur, à peu près six cents ans, va bouleverser la révélation chrétienne et petit à petit persuader, c'est la foi, que la structure même de la Loi, la structure même du rapport avec Dieu n'est pas une structure extérieure, n'est pas un truc imposé, ce ne sont pas des prescriptions, mais cela peut épouser totalement la dynamique et la fragilité de la liberté humaine.

Aujourd'hui, nous n'avons pas fait un pouce de plus en avant par rapport à cette intuition de Jérémie. On peut dire que tout ce qu'a écrit saint Paul, tout ce que Jésus a dit dans le Sermon sur la montagne était l'accomplissement de ce que Jérémie avait prophétisé. Il n'y a qu'à regarder et à balayer devant sa porte, nous savons très bien que nous n'avons jamais fini d'intérioriser la Loi à ce point-là de profondeur. Car, plus la Loi s'intériorise, plus elle montre que nous sommes pécheurs. Plus la Loi s'intériorise, plus elle montre la distance entre la fragilité du support et l'absolu des exigences. On peut dire que c'est un progrès, mais dans notre vie personnelle, ce n'est jamais tout à fait un progrès car nous sommes sans cesse tentés de revenir à une sorte d'application stricte et légaliste de la Loi, alors qu'en réalité, nous ne voulons pas entrer dans la dynamique même de cette Loi promise par Dieu et qui est la puissance même de l'Esprit.

Le carême c'est un peu le temps dans lequel on est obligé, ou en tout cas invité fortement, à reconsidérer notre attitude par rapport à la Loi. Il faudrait savoir si elle est dehors, ou si elle est dedans !

 

 

AMEN

 

 

 
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