Ceci est la transcription d’un entretien donné lors de la catéchèse familiale le dimanche 28 février 2010

Le sacrement de la réconciliation

Frère Daniel BOURGEOIS

Cadouin : La joie du pardon
Comme vos enfants et peut-être vous-mêmes allez avoir recours au sacrement de la réconciliation, il est bon de démonter un certain nombre de réflexes concernant ce sacrement au sujet de l'attitude profonde que nous pouvons avoir vis-à-vis de ce sacrement.

Je crois que ce n'est un secret pour personne, s'il y a une réalité qui aujourd'hui est très difficile à gérer dans la vie personnelle de la plupart des chrétiens fidèles, c'est évidemment le problème de la réconciliation. Partager le sacrement de l'eucharistie, le corps et le sang du Christ en signe de communion, l'aspect positif est tellement beau et grand que c'est clair. Partager la joie d'un baptême, si l'on en juge par la joie et le bonheur que les parents ont de faire baptiser leurs enfants, comme l'eucharistie, c'est que précisément le verrou du privé familial a sauté et que l'on est heureux de pouvoir célébrer la naissance de l'enfant à la vie de Dieu au milieu de la communauté chrétienne. On en est arrivé parfois pour les mariages à insérer le mariage dans le sacrement de l'eucharistie, car là aussi le côté privé et intime du mariage peut déboucher sur la vie de l'Église. Également je dois le dire, de temps en temps, il arrive qu'on puisse donner le sacrement de l'onction des malades qui se passe généralement pendant les vêpres, et cela lui donne une dimension publique. Je ne parle pas de l'ordination presbytérale qui nécessairement est publique.Tous ces sacrements ont repris une dimension de vie publique de l'Église, de vie de la communauté qui est extrêmement belle et profonde et le point le plus délicat reste quand même le sacrement de la réconciliation.

Il y a beaucoup de raisons qui font que le sacrement de réconciliation est aujourd'hui difficile à gérer dans la vie des croyants. Je ne jette pas la pierre aux gens qui ont des hésitations et des problèmes vis-à-vis de ce sacrement, parce qu'il y a eu à certains moments de la vie de l'Église, des pédagogies de ce sacrement qui n'ont pas été tellement adéquates et éclairantes sur le sens de cette démarche. J'évoque les principaux éléments de ce problème.

L'aveu des fautes

Le premier gros obstacle du sacrement de réconciliation c'est ce fameux problème de l'aveu des fautes. Je me souviens encore au cours d'une réunion de catéchèse familiale sur le sacrement de pénitence, il y a une vingtaine d'années (donc cela ne concerne aucun d'entre vous), une dame, jeune médecin, tout à fait au courant des choses de la vie chrétienne, parce qu'elle avait eu une éducation assez classique, m'avait dit : "Moi je croyais que le sacrement de pénitence c'était fait pour contrôler la vie des gens". Je l'ai entendu de mes propres oreilles, c'était la formule soft du KGB ! Si on allait avouer ses fautes au curé, c'était pour qu'il contrôle la vie privée des gens. Il est évident que lorsqu'on en arrive là, dans un monde où la responsabilité privée est obligée de se défendre à tous crins contre les cookies d'Internet et autres billevesées, il est évident que ce n'est pas au moment où l'on défend la vie privée avec "informatique et liberté", que l'on va aller raconter ses petites histoires au curé. A ce moment-là le sacrement de la réconciliation est vécu comme une atteinte à la vie privée. Une autre chose qui joue aussi, dans certaines régions, surtout les anglo-saxons, ce sont les campagnes contre le clergé qui se sont déroulées soit aux Etats-Unis, soit en Irlande, et c'est quelque chose d'assez terrible, le résultat des courses est inévitable : les curés ne sont pas meilleurs que nous, pourquoi irai-je devant un pécheur plus grand que moi pour lui avouer mes propres peccadilles, il n'y a vraiment pas de raison. Donc, je m'en abstiens, tant pis pour eux s'ils avaient une vie vraiment irréprochable, on leur ferait confiance, mais avec ce qu'ils font, ce n'est pas la peine.

Deuxième élément : le discrédit porté sur la démarche à cause de la présence d'un ministre, le prêtre en l'occurrence, dont on peut supposer qu'il a sa vie comme tout le monde et de temps en temps, il peut faillir ! Il est peut-être bon de rappeler que les curés se confessent aussi, ils ne se considèrent pas au-dessus des autres chrétiens. Ce n'est peut-être pas un bon argument, mais il est certain que cela a pesé sociologiquement sur le problème.

La troisième chose et je pense que c'est la plus difficile, c'est de se dire que si la réconciliation est une démarche personnelle pour retrouver l'amitié de Dieu, à quoi bon une dimension qui prend un espace plus grand que celui de ma vie privée ? C’est ce qui a fait la différence entre la tendance catholicisante et la tendance protestantisante, nos frères protestants ayant décidé une bonne fois pour toute que quand on avait des problèmes on les réglait tout seul avec Dieu, et que cela suffisait. Je suis originaire d'une région où il y avait quelques protestants, et je me souviens du curé qui nous faisait le catéchisme et qui nous racontait que les protestants se confessaient en disant leurs péchés dans leur chapeau. Ce n'était pas très gentil comme manière de voir les choses, on voyait ce que cela voulait dire. Dans la sensibilité protestante, c'est surtout mon rapport personnel avec Dieu qui compte, et donc, le contact avec l'Église, sous quelque forme que ce soit, ce n'est pas important. Je ne vais pas me casser la tête pour aller voir un ministre pour lui avouer ma faute ou approfondir la réalité de mon péché, j'en parle avec Dieu, je mets mon mouchoir dessus et c'est réglé, c'est terminé. C'est pour cela d'ailleurs que dans la plupart des Églises de confession protestante, il n'y a plus de sacrement de réconciliation.

Dans l'Église catholique, on a toujours dit que même si les modalités ont été très compliquées, il a toujours été dit que la réconciliation comme telle n'était pas un acte qui engage mon moi personnel le plus profond dans son désir d'être réconcilié avec Dieu, mais cet acte de désir de réconciliation inclus à un moment ou à un autre, le contact avec le mystère de l'Église qui ne peut pas être un acte purement personnel. Mais c'est un acte qui a une dimension "publique", à savoir, la rencontre du ministre qui me donne le sacrement de réconciliation à travers l'absolution. C'est vrai que dans la tradition protestante on aurait plutôt tendance à s'auto-absoudre parce que je suis sûr que Dieu m'a pardonné, tandis que dans la tradition catholique on ne s'auto-absout pas, on reçoit le pardon de Dieu à travers un ministre de l'Église.

Il est évident que la deuxième solution de la tradition catholique est beaucoup plus difficile à vivre et à réaliser que la première solution protestante. Je crois que Dieu a le coeur grand et qu'il tient compte des problèmes, des difficultés sociologiques, psychologiques des sociétés dans lesquelles se vit la foi chrétienne. Mais ce n'est pas une raison pour capituler et ne pas dire et vivre les choses dans la réalité même de ce que Dieu a voulu et c'est pourquoi je vais essayer de vous donner un certain nombre de points de repères pour bien situer le problème.

Le sacrement de réconciliation a une existence, un fondement dans la tradition de l'Église qui est très solide et profond, mais la manifestation de cette démarche de réconciliation a évolué à travers l'histoire. Il est certain qu'au début, la réconciliation concernait surtout les pécheurs publics. Rappelez-vous l'intervention de saint Ambroise face à Théodose qui avait fait massacrer cinq mille personnes dans l'amphithéâtre de Thessalonique, qui était pour lui une manière douce de stabiliser le pouvoir impérial. Ambroise le cueille comme une fleur à son retour de Thessalonique, alors qu'il vient à l'assemblée chrétienne à Milan et lui dit : mon petit ami, cela ne se passe pas comme cela ! Tu as tué cinq mille personnes, ce n'est pas possible que tu reçoives la communion eucharistique avec tous les autres chrétiens. Vous imaginez l'archevêque de Paris interpellant Sarkozy, ou peut-être même Barak Obama. Ce sont quand même des hautes pointures, et on peut parfois critiquer saint Ambroise mais là, il a été un évêque à la hauteur de sa tâche. La faute de Théodose était publique, visible, elle crevait les yeux de tout le monde, il n'avait même pas besoin de l'avouer. Les chrétiens ont toujours reconnu et ressenti cette dimension nécessairement que tout péché touchait à l'ordre même du monde et de la relation de l'humanité avec Dieu.
Les chrétiens ont toujours pensé suivant le fameux dicton qu'Élisabeth Leseur qui est une mystique du dixneuvième siècle aimait à rappeler : "Toute âme qui s'élève élève le monde". Les liens spirituels de charité entre les hommes sont si profonds que dans la communion des saints, tout acte spirituel a une répercussion sur toute l'Église. Réciproquement, tout acte spirituel qui dégrade la communion a une répercussion sur toute l'Église. C'est une chose extrêmement importante, car lorsque nous péchons même comme l'on dit par pensée, et non pas par action et par omission, lorsque nous péchons uniquement dans notre coeur, ce que Jésus a dénoncé dans un certain nombre de passages célèbres : "Celui qui pense du mal de son frère a déjà agi mal vis-à-vis de son frère, et s'il pense mal de son frère est passible du tribunal de la Géhenne", c'est évidemment très grave.

Il faut donc remettre le problème de la réconciliation dans ce contexte-là. Il y a une sorte de lien qui nous échappe et qui apparaît à certains moments de façon surprenante, qui est que les liens de prières, d'entr'aide, ne sont pas seulement les liens visibles que l'on peut constater. Ce n'est pas seulement le petit mot qu'on envoie en disant : "tu es dans la peine, je suis avec toi", ce qui est déjà très bien, mais parfois on est porté dans la prière par des personnes qu'on ne connaît pas. Il y peu de temps, nous avons enterré une paroissienne que certains d'entre vous connaissaient, qui est morte d'un cancer dans des conditions extrêmement difficiles et elle disait peu avant sa mort : "C'est bien d'offrir ses souffrances pour quelqu'un qu'on connaît, mais c'est plus important de l'offrir pour quelqu'un qu'on ne connaît pas". Je crois que là, elle avait exactement réalisé ce qu'était la communion des saints, c'est-à-dire que la générosité avec laquelle on peut agir au plus intime de soi-même quand on est train de se battre avec le cancer en phase finale, il est certain qu'à ce moment-là ce n'est pas écrit sur les murs. Quel a été le sens de cette mort ? Peut-être que c'est quelqu'un d'autre qui en a bénéficié sans qu'on sache ni comment ni pourquoi ni que luimême ne le sache.

On est dans cet ordre-là. On est dans l'ordre de la communion de toute l'Église qui porte aussi bien les progrès de l'amour et de la charité qu'elle n'est blessée à certains moments et porte aussi les échecs, l'égoïsme du péché, de la perversité de notre vie. C'est dans ce cadre-là qu'on doit situer la réconciliation. Car là encore nous sommes tributaires de ce qui s'est passé au dix-neuvième siècle, une sorte de religion de la conscience, tout cela n'est pas absolument faux mais reste très approximatif. Mais ici, au contraire ce que l'on voit, c'est que tous nous sommes liés les uns aux autres par la structure même de la vie de l'Église et la communion de tous les amis de Dieu et de tous les amis du Christ, et tout acte que je pose est porté soit positivement soit négativement par toute la communion de l'Église.

Cela veut donc dire, et c'est une conviction fondamentale de l'Église que l'on a beaucoup de mal à croire, c'est vrai que c'est moi qui ai péché, la responsabilité est toujours personnelle d'une manière ou d'une autre. Mais cependant, la réalité du péché touche tout le monde, touche toute l'Église. Visiblement ou invisiblement peu importe : j'ai touché à quelque chose du projet de Dieu d'une communion parfaite entre tous les croyants dans son Église. C'est pour cela que lorsque vous regardez les textes de l'Ancien Testament, on voit très bien que quand certains membres du peuple de Dieu ont péché, c'est tout le peuple qui trinque. Cela peut paraître injuste, car on dit : moi je n'ai rien fait. Mais c'est ce lien spirituel qui existe entre tous les hommes, car l'Église est fondamentalement le lien de tous les êtres entre eux à un niveau qu'on ne perçoit pas immédiatement, c'est ce qui nous tient les uns aux autres. C'est une première chose.

La conséquence c'est que si toute faute touche non seulement l'amour de Dieu que nous blessons, d'une manière ou d'une autre l'amour des frères que nous blessons aussi en nous-mêmes et parfois en eux, à partir de ce moment-là, toute faute concerne l'Église et concerne Dieu. Que la faute touche Dieu nos frères protestants y croient, mais que cela blesse l'âme de l'Église, pour eux, c'est moins évident. Dans la tradition catholique, comme dans la tradition orthodoxe, nous croyons que toute faute touche à la fois l'ordre même de notre relation avec Dieu et aussi notre relation les uns avec les autres. Lorsque Dieu veut pardonner, et c'est là le noeud du sacrement de la réconciliation, Dieu est la seule source du pardon. Il n'y a que lui qui peut pardonner. C'est le cas du paralytique, afin que les gens croient qu'il peut pardonner les péchés Jésus dit : "Lève-toi et marche !"

L'initiative du pardon est divine. Chacun d'entre nous reçoit par le sacrement de réconciliation le pardon de Dieu, il reçoit le pardon de Dieu lui-même, il n'y a pas photo ! Personne d'autre ne peut être à l'origine du pardon. C'est ce que Dieu a voulu; il a dit : moi je ne pardonnerai pas tout seul, quand une faute blesse non seulement vous-même mais le corps qui est l'Église, je veux pardonner avec et par l'Église. C'est cela la dimension qu'on appelle ministérielle du sacrement de réconciliation, quand Dieu veut pardonner il pardonne avec ceux et celles qui font partie de son corps et qui ont été blessés. Evidemment, il ne demande pas qu'on publie sa liste de fautes sur Internet, ce n'est pas le but, mais il veut qu'il y ait quelqu'un de l'Église, normalement l'évêque ou ceux à qui l'évêque donne le pouvoir, les prêtres, qu'ils soient là présents comme témoins d'une Église qui est bénéficiaire du pardon de Dieu à travers le pardon du pécheur.

Ceci change considérablement la perspective qu'on peut avoir sur le pardon des péchés. Personnellement je regrette infiniment qu'à certains moments dans l'histoire de l'Église au lieu de la réconciliation on ait parlé du "tribunal de la pénitence". Peut-être avez-vous ce schéma dans la tête qui est à mon avis catastrophique : je vais au confessionnal, et là, j'ai le juge devant moi. Et la formule ancienne disait : "je demande pardon à Dieu et à vous mon père, pénitence et absolution si vous m'en jugez digne". Je trouve cette formule criminelle, je vous le dis comme je le pense (par bonheur je pense qu'il n'y en a pas beaucoup qui la connaissent, tant mieux). Mais elle est odieuse. Si on y réfléchit une seconde, qui est le prêtre pour juger le pénitent d'être digne du pardon de Dieu ? C'est vrai que Jésus a dit aux apôtres : "Tout ce que vous délierez sur la terre sera délié dans les cieux, et tout ce que vous lierez sur la terre sera lié dans les cieux". C'est vrai. Mais il ne l'a pas dit en pensant : moi maintenant, je vais mourir, je me tire et vous vous débrouillez, ceux à qui vous délivrerez le passeport pour le paradis, c'est votre affaire. C'est l'arbitraire total. Ce n'est pas le prêtre qui préside au tribunal pour décider de vous juger digne ou non de l'absolution. Il y a des gens qui croient cela. J'ai rencontré un monsieur l'autre jour, il a eu une vie un peu compliquée, il se croyait perdu, et il m'a dit : je ne croyais même pas venir, parce que ce n'est même pas un nonlieu, c'est la condamnation certaine à vingt ans sans sursis. Je lui ai expliqué que je n'étais pas là pour prononcer la peine ou le sursis, mais je suis l'Église qui se réjouit avec le Christ de vous voir revenir.

Tant que les chrétiens ne verront pas dans leur ministre prêtre, évêque, confesseur, celui qui est le témoin de la joie du Christ et de l'Église d'accueillir le pénitent, je comprends que l'exercice paraisse un tout petit peu coûteux pour la joie qu'il apporte. Le prêtre n'est pas le délégué du Christ qui dit à la place du Christ, parce qu'il a fait quelques études de théologie et qu'il a lu deux ou trois livres de morale, qui décide de ce qui va et de ce qui ne va pas et conclut en disant vous me ferez tant de pénitences, et vous donnerez tant à la quête la prochaine fois ! Non, ce n'est pas le problème. C'est l'homme de l'Église, le prêtre qui rend présente l'Église entière au nom de son ministère, il est là pour dire au frère pénitent : c'est extraordinaire que Dieu vous donne sa grâce car moi, au nom de tous les frères, je peux te dire que tu bénéficies de la grâce du sacrement de la réconciliation. Je ne sais pas combien de prêtres disent cela au moment où ils s'adressent au pénitent. Le rôle du prêtre est la réalisation et la concrétisation de la parole de Jésus : "Il y a plus de joie au ciel pour un pécheur qui se repent que pour ceux qui n'ont pas besoin de pardon". Effectivement, le prêtre est là pour dire au frère pardonné que lui-même n'est là que pour dire : "Au nom de Jésus-Christ, je te pardonne tes péchés, au nom du Père du Fois et du Saint Esprit". Cela veut donc bien dire que ce n'est pas lui, le prêtre qui pardonne ou qui juge le pécheur. Mais c'est lui qui dit au pécheur, maintenant, je t'assure du pardon et de la miséricorde de Dieu et je suis là pour te témoigner la joie de l'Église qui sait obscurément qu'à travers ta faute, tu as blessé l'amour du Christ, mais maintenant ce qui a été blessé est réparé.

Cela situe les choses dans une tout autre perspective. Si la réconciliation était simplement ce pseudotribunal spirituel on n'y verrait qu'une emprise spirituelle sur la conscience des chrétiens. Si c'était vraiment ainsi, c'est tout simplement pervers ! C'est donc la première chose.

Le sens du pardon

J'aborde maintenant la deuxième qui est le sens du pardon. Là encore, la plupart du temps, nous partons sur des fausses pistes. Nous confondons "pardon" et "amnistie". L'amnistie, c'est lorsque quelqu'un ayant fait une faute et qui a été reconnue publiquement et jugée comme faute par la société représentée par le tribunal, à un moment donné, parce qu'il y a un nouveau président de la république, parce qu'il y a un ministre de la justice particulièrement sympathique, tout à coup on dit à cette personne : tu t'es tellement bien tenu en prison, tu as été tellement agréable avec tes compagnons, il y a amnistie. Généralement, l'amnistie est un procédé purement artificiel qui consiste à faire comme si vous n'aviez pas fauté. Même si c'est inscrit au casier judiciaire, on n'aura plus le droit d'y faire référence. Bien sûr, vous avez fait des bêtises, mais c'est comme si elles n'existaient plus.

C'est exactement le contraire du principe de non-contradiction, j'ai péché et pourtant, je ne suis pas pécheur ! Si l'amnistie est ce procédé artificiel par lequel Dieu passe l'éponge sur le tableau pour dire cela n'existe plus, mais Dieu peut-il faire que les fautes n'existent plus ? L'amnistie n'a rien à voir avec le pardon. C'est une décision arbitraire du pouvoir qui transgressant toutes les lois de la logique et de la réalité dit simplement, cela n'existe pas.Il est très clair que dans notre vie, nous avons assez fréquemment tendance à nous amnistier.

Si l'on sort de la catégorie de l'amnistie, on se trouve dans celle du pardon. Le pardon n'est pas la négation du passé. Lorsque le fils prodigue revient chez son père en disant : "Père, j'ai péché contre le ciel et contre toi", le père ne lui dit pas : mais non, cela ne me fait rien du tout, tu aurais pu rester encore quinze jours de plus à faire le guignol avec les filles de joie, ce n'est pas grave. Le Père ne cache en rien la réalité du fils prodigue. Il n'a aucune idée d'amnistie, et c'est ce que pense au contraire le fils aîné qui revient des champs et qui entend la fête : mon père a amnistié, il admet mon frère comme s'il n'avait rien fait. Mais le père ne dit pas que le fils n'a rien fait.Simplement il dit : le fait que je l'accueille et que je le réintègre dans la vie de famille lui redonne une nouvelle existence qui malgré et avec le poids de sa faute, lui permet de recommencer une vie nouvelle. C'est pour cela que le Christ dit dans la même série de paroles : "Il y a plus de joie au ciel". "Plus", cela peut paraître paradoxal, mais qu'est-ce que cela veut dire ? Quand tout a été absolument normal, il n'y a pas de pardon. C'est simplement une transaction qui a été réglée, les recouvrements d'emprunts, etc … tout cela été réglé.

Mais par contre quand quelqu'un reçoit le pardon alors qu'il a blessé son père, qu'il a blessé la société, qu'il s'est blessé lui-même par une vie de patachon, et qu'il reçoit d'un autre, en l'occurrence le père, et pour nous dans la pénitence notre Dieu, que nous voyons en Dieu le fait de nous reconnaître tels que nous sommes et de nous entendre dire : tu as toutes les possibilités de repartir, alors le pardon n'est pas une amnistie ce n'est pas un oubli de la faute. C'est au contraire au moment où tu as éprouvé au plus profond de ta misère que tu peux éprouver le plus profond de mon amour pour toi. Comme parents vous pouvez de temps en temps éprouver ce genre de situation. A certaines occasions, quand vous voyez le comportement de votre enfant, vous vous rendez bien compte qu'il s'est mis dans une situation telle qu’il peut se dire : est-ce que je suis aimé par mes parents ? Et l'enfant peut avoir par son comportement, son manque d'affection, son manque de tendresse, son manque de confiance, avoir blessé le coeur de ses parents. Quand les parents font la démarche de dire à l'enfant : quoiqu'il arrive, tu peux compter sur notre amour, et que l'enfant comprend cela, il comprend qu'il est plus aimé qu'avant. C'est le surplus de confiance des parents qui permettra à l'enfant de repartir, pas simplement comme si rien n'était arrivé, mais sur des bases meilleures, car savoir qu'on peut partir de en dessous de zéro, vaut encore mieux que de partir de zéro ou un peu plus.

C'est pour cela que le pardon est grâce, parce que cela nous manifeste l'inconditionnel de l'amour de Dieu.
Quoiqu'il se soit passé, quoiqu'il soit arrivé, l'amour de Dieu fait redémarrer les choses du point de départ pour ramener la personne à un point qu'il ne connaissait pas encore. C'est pour cela que dans les profils de vie chrétienne certains grands convertis, ils ont été si étonnamment audacieux. Je pense que la reconnaissance du péché et de la faute donne des ailes. Pour que je puisse me reconnaître pécheur devant Dieu, il faut qu'il y ait le pressentiment de l'infinie miséricorde de Dieu pour moi à un point tel que je ne l'aurais jamais imaginé. Le prototype de ce profil, c'est saint Augustin. Pourquoi saint Augustin n'est-il pas ennuyeux à lire alors que saint Thomas d'Aquin est le type parfait mais reste un peu rébarbatif ? C'est que saint Augustin a vécu toute sa vie chrétienne, de théologien, sur la base d'une vie assez standard, avoir une copine avant de se marier avec une riche bourgeoise de Milan, c'était chose courante à l'époque, ce n'était certes pas très recommandable, mais il fallait bien vivre. Mais Augustin a perçu à travers cette vie morale un peu "arrangée", il a reconnu la hauteur de l'amour de Dieu à la mesure de ce qu'il estimait une défaillance et une trahison de l'amour de Dieu qu'il cherchait déjà.

S'il y a un moment où la grâce peut se faire connaître comme surabondante, c'est la phrase de saint Paul : "Là où le péché a abondé, la grâce a surabondé", s'il n'y avait que cette phrase dans le Nouveau Testament, cela suffirait pour justifier le sacrement de la réconciliation.

L'aveu

Enfin la dernière chose, c'est le problème de l'aveu. Le problème de l'aveu dans sa forme actuelle date sans doute de ces rituels de pénitence qui étaient pratiqués par les moines irlandais, c'est une solution qu'on a trouvée et pour l'instant, c'est toujours de cette manière que cela se passe. Certaines personnes disent, avant le pécheur avouait publiquement son péché dans l'assemblée, et puis, on lui pardonnait. C'est faux, il n'y a jamais eu d'aveu public des fautes, ce n'est pas comme à l'Armée du Salut où chacun vient annoncer ses péchés et publier ses fautes, on trouve cette tendance parfois dans l'Église catholique, mais je ne crois pas que ce soit très sain et très juste de considérer l'aveu de cette manière. L'aveu n'est pas un aveu public, mais c'est un aveu généralement privé. Dans l'Antiquité, on allait voir l'évêque et on reconnaissait devant lui sa faute et celui-ci lui donnait un temps de démarche de pénitence et de réconciliation avant de le réintégrer dans la communion de l'assemblée chrétienne. Après, et c'est le relais qui a été trouvé, à travers la pénitence telle qu'elle a été formulée par les moines irlandais et par la suite, c'était un aveu personnel qui s'imposait devant un ministre de l'Église.

Pourquoi cette réalité ? Je crois que je l'ai expliquée tout à l'heure : quand j'ai touché au coeur personnel de la vie de toute l'Église, de la communauté ecclésiale, il y a un moment où la vie ecclésiale doit pouvoir me dire que je suis pardonné. C'est la reconnaissance devant un frère qui est censé représenter toute l'Église et qui est soumis par l'Église à des règles de secret absolu. Pour un prêtre, il n'y a rien de pire que de trahir le secret de la confession, parce que c'est ce qu'on appelle la suspension, parce que vous n'avez pas fait état de votre péché dans un moment de confidence. C'est gravissime. Il y a des gens qui sont morts martyrs pour cela. L'obligation morale du secret est normalement étanche et assurée. C'est le premier aspect de l'aveu.

Mais je voudrais dire en quelques mots ce qu'est l'aveu car ce n'est pas si simple. Il est certain que jusqu'à la fin du Moyen-Age, le problème de l'aveu était instrumental. Il fallait obtenir, arracher des aveux. Dans le souci de ne pas condamner injustement, il fallait qu'à un moment ou l'autre la personne avoue ce qu'elle avait fait. C'est ce qui a fait que les aveux obtenus sous la contrainte et éventuellement la torture était un phénomène qui gâchait le sens de l'aveu. Avouer sous la contrainte, aujourd'hui, juridiquement, est un cas de non validité. Depuis, on a pris davantage en compte le respect de la conscience personnelle, on en est venu par retour à essayer de trouver un sens positif à l'aveu. Or, le sens positif de l'aveu c'est celui-ci. Vous serez peut-être un peu étonnés que je prenne cette comparaison, mais je pense que la psychanalyse a beaucoup aidé le monde contemporain depuis un siècle à essayer de redécouvrir le sens profond de l'aveu. De quoi s'agit-il ? Quand on va voir un psy, comme on dit, le problème qui va se poser ne se situera qu'à un niveau de la parole. Un homme blessé, souffrant, cet homme face à un poids de culpabilité, de responsabilité, de souffrance, fait un amalgame de tout cela qu'il porte inconsciemment ne pourra accéder à une libération de ce poids que par l'échange, du dialogue et de la parole. Cela ne marche pas à tous les coups, c'est une science humaine, mais c'est à ce moment-là le problème d'une relation d'aveu qui permet à la personne victime, souffrante ou pécheresse, d'arriver à le reconnaître? Le pari, c'est que par la parole échangée avec un autre, j'essaie et j'arrive à faire face à quelque chose qui, au départ, est obscur, enveloppé, contraignant, blessant, et que je n'étais jamais arrivé à dire.

En fait, la psychanalyse ne fait que mettre en jeu le fameux dicton bien français : faute avouée est à moitié pardonnée. Que se passe-t-il dans l'aveu ? A partir du moment où par la parole j'arrive à objectiver, et généralement, je n'y arrive pas tout seul, ce que j'ai été soit dans le sens de la souffrance de la victime, soit dans le sens de la perversion de faire souffrir, quand j'arrive à objectiver cela, je prends la distance nécessaire, et je retrouve l'assiette suffisante pour redémarrer à nouveau. L'aveu, là encore, loin d'être quelque chose qui me met aux prises avec l'autre qui me juge et me condamne, l'aveu est le procédé presque communionnel, interactif, par lequel j'arrive à faire face à ce que je suis.

Je pense que même si les moines irlandais et ceux qui ont finalement adopté la pratique de l'aveu dans le sacrement de pénitence n'avaient pas lu Freud, parce qu'il n'était pas encore arrivé sur la terre, je crois qu'ils ont pratiqué par rapport à la culpabilité la même technique. Qu'est-ce que la culpabilité ? On le sait tous, c'est que quand on a fait quelque chose de mal, il s'impose à nous dans notre vie, dans notre coeur, au plus intime de nousmême une sorte de réalité voilée. Car qui peut supporter en face son propre mal, qui petit à petit s'enkyste, s'obscurcit, obscurcit notre coeur, le verrouille et l'empoisonne ? Le processus du péché qui dégénère en culpabilité en arrive à tellement épaissir et noircir la dynamique même de ma vie, que tout seul, je ne m'en sors pas. L'aveu même est très sommaire, et on ne demande pas que les rencontres du sacrement de pénitence dégénèrent en psychanalyse sauvage et il vaut mieux pas. Quand je confesse des gens que je ne connais pas, je leur demande, estce que vous avez des difficultés avec le sacrement de pénitence ? Un jour j'ai dit cela à une dame qui m'a répondu : je suis psychanalyste, et je suis très bien placée pur savoir à quel point c'est utile. Je n'ai pas eu besoin d'expliquer c'était très reposant. Face à cette sorte d'enkystement du mal dans notre coeur, le simple aveu, sans essayer de voir les circonstances, la part de responsabilité, il y a quelque chose de libérateur parce que j'ai pu le porter en paroles en face de quelqu'un d'autre.

C'est là où cela demande de la part du prêtre qui accueille l'aveu des fautes, un certain tact, une grande délicatesse. On a à écouter et à essayer de voir comment la réalité même du mal et du péché qui est avoué peut être l'occasion pour le pénitent de lui proposer des bases neuves et la possibilité d'un départ.

Voilà ce que je voulais vous dire essentiellement sur le sacrement de la réconciliation. C'est simplement un certain nombre d'aspects de la manière dont aujourd'hui on peut réaliser cette démarche. Je crois qu'elle est extrêmement profonde et utile dans la vie de chacun d'entre nous. C'est vrai, et je le reconnais, que c'est souvent un peu difficile à gérer et à vivre, mais il n'empêche que c'est une démarche qui a beaucoup d'importance. Dernière petite remarque quant à la fréquence : c'est vraiment laissé à la liberté des pénitents. L'Église dit qu'il faut le pratiquer au moins une fois par an, ce n'est pas mal, mais l'habitude de la réconciliation toutes les semaines, cela peut jouer dans le sens d'un approfondissement de la conscience, mais cela peut aussi jouer dans le sens d'un automatisme un peu délicat. C'est vraiment laissé à la discrétion et au jugement moral et spirituel de chacun.

Si vos enfants posent des questions sur le sacrement de la réconciliation, je vous en supplie, vous laissez tomber vos beaux vieux souvenirs, bons ou mauvais de ce que peut être le sacrement de réconciliation, et vous essayez de les aider à repartir sur des bases nouvelles.

 

 
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