AU FIL DES HOMELIES

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LA RÉVÉLATION DE L'AMOUR DE DIEU

Os 1, 1-5

(16 janvier 1983???)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

F

rères et sœurs, il y a vingt huit siècles, huit siècles avant la venue du Christ sur la terre, un prophète fut envoyé par Dieu en Israël. Ce prophète s'appelait Osée. Et l'expérience de ce prophète est une expérience extraordinaire qui a marqué toute la révélation de l'ancien Testament jusqu'à son aboutissement dans la venue du Christ et la vie de l'Église. Osée avait épousé une femme et cette femme l'a trahi, elle s'est prostituée. Alors il a senti monter dans son cœur une violence et une fureur venues de cet amour déçu. Et dans la douleur et la souffrance qui étreignaient son cœur il a crié vers Dieu. Et puis une chose inattendue s'est passée, d'autant plus inattendue qu'à cette époque les mœurs étaient loin d'avoir la tendresse et la douceur qu'elles ont pu acquérir par la suite : Osée a découvert qu'il aimait toujours sa femme et que, quoi qu'il en soit de sa souffrance et de cette sorte de fureur qui avait rempli son cœur, quoi qu'il en soit de la trahison qui l'avait comme brisé son amour était encore vivant dans son cœur et qui si sa femme acceptait de revenir près de lui, de reprendre la douceur de leur intimité conjugale, alors lui aussi était prêt à ce que cet amour soit non pas comme avant mais plus beau encore qu'auparavant.

       Et c'est ici que cette aventure, qui après tout, pourrait nous paraître banale, devient tout à fait transcendante : car au moment même où cet homme sentait dans son cœur à la fois la souffrance et cet amour plus fort que la trahison à ce moment dans un éblouissement qui est précisément ce qui a fait de lui un prophète, il a compris que ce qu'il vivait avec son épouse, c'était exactement ce que Dieu vivait avec son peuple Israël. Dieu aimait son peuple comme lui, Osée, aimait son épouse avec ma même passion, la même folie. Et malgré toutes les souffrances que cet amour entraînait dans le cœur de Dieu à cause des innombrables infidélités et trahisons du peuple que Dieu avait choisi et dont Il avait fait avec tendresse son Épouse, malgré toutes ces souffrances et ces infidélités, Dieu ne cesserait jamais d'avoir un cœur neuf, un cœur prêt à déborder de tendresse pour ce peuple qu'Il aimait. Et dès lors dans le cœur d'Osée, ce chant à la fois de souffrance et d'appel adressé à son épouse se mêle inextricablement au chant par lequel Dieu s'adresse à son peuple Israël : "Accusez votre mère, s'écrie le prophète, accusez-là, car elle n'est plus ma femme et je ne suis plus son mari. Je vais la rendre semblable à un désert la réduire en terre aride, la faire périr de soif. Car elle s'est prostituée, elle n'a pas reconnu que c'était moi qui lui donnait le blé et l'huile fraîche, c'est moi qui lui prodiguait cet argent et cet or dont ils ont construit leurs faux dieux". Vous le voyez, le prophète ne sait plus ce qui est de son histoire personnelle et ce qui est de l'histoire de Dieu avec son peuple. 

       Et tout cela, dans son cœur, se mêle en un seul cri : "Voici que je vais fermer son chemin, je vais obstruer sa route pour qu'elle ne trouve plus ses sentiers qu'elle ne puisse plus poursuivre ses amants et qu'elle ne les atteigne plus. Alors elle dira : "je vais revenir à mon premier mari". C'est pourquoi je vais la séduire, la conduire au désert et parler à son cœur. Je lui rendrai ses vignobles et je ferai de la vallée d'Akor une porte d'espérance. Et elle me répondra comme aux jours où elle montait du pays d'Egypte. En ce jour-là oracle du Seigneur, elle m'appellera "mon mari", j'ôterai de sa bouche les noms des faux dieux et on n'en prononcera plus les noms. Et je ferai un pacte pour elle avec les bêtes des champs et les oiseaux du ciel, l'arc, L'épée et la guerre, je les briserai, et je la ferai dormir en sécurité. Je te fiancerai à moi pour toujours, je te fiancerai à moi dans la justice et dans le droit, dans la tendresse et dans l'amour, je te fiancerai à moi dans la fidélité et tu connaîtras ton Seigneur" (Osée 2, 4-22). 

       Frères et sœurs, cet hymne d'amour éperdu qui est tout à la fois l'hymne du cœur profond du prophète Osée et celui du cœur de Dieu n'a plus cessé de traverser toute la Bible. Tous les autres prophètes : Isaïe que vous entendiez tout à l'heure et Jérémie aussi qui a tant souffert au moment où le peuple était proche de sa ruine et de sa déportation à Babylone, Ézéchiel, tous les prophètes n'ont cessé de reprendre ce thème de l'amour conjugal de Dieu pour son peuple. Jérémie, par exemple, écrira : "Il a trouvé grâce au désert le peuple échappé à l'épée Israël marche vers son repos. D'un amour éternel, je t'ai aimée, aussi t'ai-je conservé ma tendresse. De nouveau je te bâtirai, vierge d'Israël, de nouveau tu seras belle avec tes tambourins et tu sortiras en dansant dans la joie" (Jérémie. 31, 2-4).

       Et vous avez lu un jour, ce merveilleux poème du Cantique des Cantiques dans lequel le fiancé dit à la fiancée : "Comme tu es belle, ma bien-aimée, tes yeux sont des colombes." Comme tu es beau, plus délicieux que tous les jeunes hommes". Et le Bien-Aimé de dire : "Je vous en prie, ne réveillez pas ma bien-aimée jusqu'à l'heure de son bon plaisir". Et il l'appelle : "Viens donc, ma bien-aimée ma belle, viens car l'hiver est passé, c'en est fini des pluies, elles ont disparu. Déjà vient la saison des gais refrains, le figuier porte ses premiers fruits. Viens, ma belle ma bien-aimée, viens donc, fais-moi entendre ta voix, car ta voix est douce et ton visage plein de charme" (Cantique. 1, 15-16 et 2,3 + 10-14).

       C'est ce chant d'amour, c'est ce cri éperdu de la tendresse de la folie d'amour de Dieu pour les hommes, pour son peuple Israël, qui va s'élargir en un cri d'amour pour l'humanité tout entière, c'est cela qui s'accomplit aux premiers jours de la vie publique de Jésus quand Il vient aux noces de Cana, non seulement pour honorer de sa présence les deux jeunes époux, mais en se substituant mystérieusement à l'époux qui n'avait pas su prévoir le vin des noces en quantité suffisante ; en se substituant à lui Jésus déjà se révèle comme l'Époux véritable, Celui qui vient épouser non pas une personne particulière, mais chacun d'entre nous, l'humanité tout entière. Et Il le dira Lui-même quand les pharisiens reprocheront à ses disciples de ne pas jeûner, Il dira : "Convient-il aux compagnons de l'époux de jeûner tant que l'époux est avec eux ? Viendra un moment où l'époux leur sera enlevé et alors ils jeûneront". Et effectivement, l'Époux a été enlevé à l'humanité quand au plus profond, au plus fort de son amour, de cet amour qui malgré tous nos péchés, malgré toutes nos infidélités, reste toujours plus neuf, toujours plus grand, au plus fort de cet Amour infini qui nous poursuit inlassablement quand le Christ est monté sur la croix pour y achever ses noces avec l'humanité dont Il faisait l'Église son épouse. Alors le Christ nous a été enlevé pour un temps car Il a été enfermé dans les ténèbres du tombeau, Il est descendu dans la mort. Et les disciples de l'Époux ont jeûné. Mais ils l'ont revu ressuscité, et s'Il leur a encore échappé pour s'avancer au-devant d'eux vers l'éternelle joie, pour y préparer le festin de ses noces, si les disciples de l'Époux, si l'Église, sa bien-aimée est encore séparée pour un temps de son Epoux, car elle ne le voit pas, elle l'attend, ou plutôt elle sait qu'Il l'attend, qu'Il vient vers elle : "Voici l'Époux qui vient". Si l'épouse est encore séparée pour un temps de son Époux, elle sait que déjà les noces commencent. Certes le repas des noces s'accomplira dans l'éternité quand nous serons tous unis au Christ, aussi étroitement qu'une épouse à son époux, quand nous serons tous rassemblés dans l'unité de l'amour de Dieu qui sera le ciment de notre unité. Mais quand bien même nous attendons encore ce repas des noces éternelles, nous savons que déjà ce repas est commencé, nous recevons déjà le corps et le sang du Christ qui nous invite à ce banquet de l'eucharistie dans lequel commence réellement, véritablement le bonheur qui ne finira jamais.

       Frères et sœurs, nous sommes l'Église, nous ne sommes pas seulement des individus juxtaposés, nous formons tous ensemble un corps, nous sommes unis étroitement liés par cet amour de Dieu qui est plus fort que nos divisions et les opacités que nous opposons aux regards les uns des autres, cet Amour de Dieu qui est plus fort que l'égoïsme qui nous sépare et l'indifférence qui nous replie sur nous-mêmes. Nous formons un corps, nous sommes membres les uns des autres, et tous ensemble, nous sommes cette épouse du Christ qu'Il a voulu rendre belle et resplendissante comme le dit Saint Paul (Ephésiens 5, 27). Et dans l'amour que nous expérimentons dès cette vie, cet amour qui unit nos cœurs les uns aux autres, et plus spécialement dans cet amour conjugal qui crée entre deux êtres cette si profonde communion, déjà dans cet amour-là commence, se prépare, se réalise l'Amour éternel de Dieu avec l'humanité. Car il n'y a qu'un seul amour, qui jaillit du cœur de Dieu comme un fleuve jaillit de sa source, qui envahit l'univers tout entier, irrigue la terre et l'humanité tout entière. Et tout amour, dans nos cœurs, est une participation réelle à cet amour jailli du cœur de Dieu. Il n'y a qu'un seul amour comme un fleuve qui sort du cœur de Dieu et qui vient remplir notre cœur.

       Frères et sœurs, c'est cela le mystère de l'Église, c'est cela le mystère que Jésus nous révèle aujourd'hui : tout amour dans notre cœur, même s'il est encore balbutiant, même si nous le sentons fragile et pauvre et encore terriblement parasité par cette recherche de nous-mêmes qui est partout présente comme une sorte de maladie, même si notre amour n'est pas ce que nous aimerions qu'il soit, il est déjà participation réelle à l'unique amour qui jaillit du cœur de Dieu. C'est avec l'amour même dont Dieu nous aime que nous nous aimons les uns le autres. C'est cela le commandement du Christ, ce n'est pas seulement un commandement, c'est une révélation, c'est une joie, c'est un mystère merveilleux dans lequel nous entrons. Oui, toutes les fois qu'un être humain aime un autre être humain, toutes les fois qu'un homme aime une femme, toutes les fois que des parents aiment leurs enfants, toutes les fois que le fiancé et la fiancée se découvrent l'un l'autre, toutes les fois qu'un ami s'approche de son ami, c'est l'amour même de Dieu qui leur est donné, c'est l'amour même de Dieu qui est placé dans leur cœur. Et c'est à la fois la révélation de cette merveilleuse folie qui est dans le cœur de Dieu qui est placé dans leur cœur. Et c'est à la fois la révélation de cette merveilleuse folie qui est dans le cœur de Dieu et cette extraordinaire grandeur qui est dans notre propre cœur.

       Ce mystère est si grand, comme le dit saint Paul (Ephésiens 5, 32), que nous ne pouvons pas le vivre d'une manière simplement humaine, mais encore d'une manière qui serait pécheresse, dégradée et déformée. L'amour que Dieu nous a confié, l'amour qu'Il a mis dans notre cœur, qu'Il a remis dans nos mains, est la chose la plus précieuse qui soit au monde, car c'est l'esquisse, c'est le premier tressaillement de cet amour éternel dont Il nous aime et dont Il nous aimera et qu'Il nous révélera au grand jour quand nous serons avec Lui dans la fête des noces de l'Agneau.    

       Frères et sœurs, que notre cœur émerveillé exalte de joie. Mais sachons bien que ce n'est pas seulement un don qui nous est fait, c'est une mission qui nous est confiée, à laquelle nous ne pouvons pas nous dérober ou que nous ne pouvons pas vivre à la légère. Le mystère est trop grand.

       AMEN

 
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