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DIEU FRÉQUENTE LE JOURDAIN

Jn 1, 29-34

Vigiles de la fête du Baptême du Christ – B

(10 janvier 1982)

Homélie du Frère Michel MORIN

Le Jourdain : lieu présumé du baptême

H

 

ippolyte de Rome, dans le texte que nous avons lu tout à l'heure, commençait par cette phrase : "Qu'elles sont belles les œuvres de Dieu !" Et c'est vrai qu'un fleuve, cette masse d'eau, toujours identique et en même temps toujours renouvelée et nouvelle, est peut-être l'une des œuvres les plus belles et les plus séduisantes. Et nous sommes attirés par cette eau à cause de sa grandeur, à cause de sa fraîcheur, à cause de son mystère, pour ce qu'elle révèle au niveau de sa force ou de son immensité et aussi pour ce qu'elle cache dans ses profondeurs inconnues. Oui, qu'elles sont belles les œuvres de Dieu et le Jourdain est une de ces œuvres du Seigneur, une de ces frontières qu'Il a établies sur la terre, comme nous le chantions dans le psaume 73. Car un fleuve, c'est une frontière, frontière qui divise la terre, qui divise parfois les pays ou encore les peuples. Frontière naturelle et aussi frontière humaine, artificielle parfois parce que créée par les divisions des états ou des régions.

Nous avons lu tout à l'heure ce texte bien connu où le peuple des Hébreux, arrivant au terme de son Exode, passe cette frontière, frontière géographique, mais aussi frontière spirituelle puisque l'Exode fini, c'est une nouvelle étape qui commence, non plus une étape de pérégrination, de désert, de rancœurs, mais une étape de fécondité, une étape d'installation, une étape de gloire qui, bien sûr, comprendra elle aussi ses misères. Mais enfin, le peuple sera "chez lui".

Mais le Jourdain avait déjà été fréquenté depuis longtemps par Dieu, puisque c'est au gué de Yabbok, sur le Jourdain que Jacob avait rencontré cet être étrange et avait combattu avec lui, toute une nuit pour s'apercevoir, au matin, que c'était Dieu : "Dieu était là, et je ne le savais pas." Donc, depuis longtemps Dieu fréquente les bords du Jourdain. Après l'installation en terre promise, c'est sur les bords du Jourdain que le juge Gédéon avait eu la victoire sur les Madianites. Un jour également où Israël était en guerre contre les Philistins, et en détresse, en perdition, il avait traversé le Jourdain ce qui l'avait sauvé de la main de ses ennemis, accomplissant ainsi la promesse de Dieu : "Je serai toujours avec toi."

Le Jourdain, c'est aussi une des régions où a longtemps séjourné le prophète Élie. C'est au bord du Jourdain qu'il a été enlevé dans ce char de feu, par la force de l'Esprit Saint. Et il en resta rien de lui, si ce n'est son pauvre manteau qui tomba sur les épaules de son disciple Élisée, comme si celui-ci, revêtu du manteau d'Élie, devait continuer sa mission. C'est aussi ce même prophète Élisée qui avait envoyé le général araméen Naaman au Jourdain. A ce lépreux, il avait dit : "Va te baigner sept fois et ta chair redeviendra nette." Au temps de la guerre juive des Macchabées, c'est encore au bord du Jourdain que Judas Macchabée avait remporté une victoire sur Galaad. Il avait traversé ce fleuve cette fois-ci dans l'autre sens, pour aller célébrer à Sion, la gloire et la victoire du Seigneur. Ainsi, frères et sœurs, ces quelques épisodes, rapidement rappelés, nous montrent que Dieu a fréquenté le Jourdain depuis le début de l'histoire du salut.

Et voici qu'aujourd'hui, ce n'est plus Dieu dans son mystère, dans sa présence ou dans ses prophètes qui vient au Jourdain, mais c'est Dieu Lui-même, dans la chair de Jésus-Christ. Ce Jourdain qui était aussi, puisque c'était une frontière, le symbole et le lieu d'une conversion, d'un changement, comme un changement de paysage intérieur lorsque les Juifs venaient trouver Jean-Baptiste pour être plongés par lui dans le Jourdain. Désormais, avec Jean-Baptiste et le Nouveau Testament, on ne traverse plus le Jourdain d'un bord à l'autre, comme un lieu de passage : on s'y enfonce comme en un lieu de vie, comme une terre où l'on va être fécondé pour pouvoir vivre et grandir dans ses eaux. Le Christ est venu au bord du Jourdain. Lui qui était sans péché, Lui dont le visage était d'une parfaite beauté, sans défiguration du péché, Il descend dans ces eaux du Jourdain, pour nous sauver de notre péché. L'écrivain russe Dostoïevski avait écrit dans un roman : "C'est la beauté qui nous sauvera !" S'il disait cela en pensant d'abord, à la beauté artistique qui peut sauver le corps de l'homme de tout son matérialisme, c'est aussi à cette beauté spirituelle qui habite déjà cette création, à travers les éléments naturels mais surtout à travers la chair de Jésus-Christ.

Le Christ n'est plus revêtu du manteau du prophète Élie. Il est revêtu de notre chair. Et cette chair, en Lui, a déjà atteint sa beauté ultime, sa beauté dernière. Et désormais, nous sommes sauvés par cette beauté du Christ qui descend dans notre Jourdain, lieu de nos combats, lieu de nos doutes, lieu de nos divisions, lieu de nos défaites, mais aussi comme pour le peuple d'Israël, lieu de nos victoires. Le Christ Jésus descend dans les eaux du Jourdain. Cette beauté de Dieu incarnée en Lui vient nous sauver de tous nos péchés. Et ce qui, dans l'Ancien Testament n'était que figure, devient désormais réalité avec Jésus dans le Nouveau Testament, quand Il descend dans cette eau. Et voici que pour nous, dans le temps de l'Église, cela devient fécondité, cela devient efficacité. Tout homme plongé dans l'eau du Jourdain, et toute l'eau de la terre est passée un jour par les bords du Jourdain, puisque le Christ en y descendant, a pris sur Lui toute cette eau que l'Église rassemble de temps en temps dans ses mains, pour y plonger un enfant et ainsi le baptiser dans la beauté du Christ, c'est-à-dire dans son Salut, pour lui pardonner tous ses péchés, pour le purifier de son mal, afin qu'il puisse retrouver sa beauté première et vivre de la vie de Dieu.

Oui, frères et sœurs, c'est vraiment la beauté qui nous sauvera, lorsque nous serons entièrement lavés de tous nos péchés, lorsque les eaux qui ont commencé à couler sur notre chair, au jour du baptême, cesseront de couler sur nous, le jour où nous atteindrons le fond même de cette vie du Christ qui est la vie éternelle, qui est le cœur de Dieu. Lorsque nous arriverons au fond de cet océan qui est la vie éternelle, alors nous aurons vraiment acquis notre plus belle beauté, notre beauté définitive, celle-là même du visage du Christ descendu dans le Jourdain et revêtu des eaux du Jourdain.

 

AMEN