AU FIL DES HOMELIES

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L'EAU MYSTÈRE DE MORT ET DE VIE

Jos 3,14-4,18 ; Jn 1,29-34

Vigiles du deuxième dimanche de l'Épiphanie – B

(9 janvier 1994)

Homélie du Frère Jean-Philippe REVEL

 

N

ous avons l'habitude de considérer l'eau, l'eau baptismale, l'eau dans laquelle Jésus est plongé comme avant tout signe de vie. Saint Hippolyte de Rome nous a parlé magnifiquement de cette eau. L'eau source jaillissante, l'eau vive, l'eau que Jésus promet à la samaritaine et qui deviendra en elle une source jaillissant pour la vie éternelle, l'eau qui étanche toute soif. Pourtant si nous nous conten­tions de voir en l'eau le signe de la vie, peut-être ne connaîtrions-nous que la moitié du mystère de l'eau et la moitié du mystère du baptême.

Car si l'eau est signe de vie, l'eau est aussi si­gne de mort. Pensons à l'eau du déluge et en cette année où il y a eu tant de ravages causés par l'eau et tant de gens qui sont morts à cause des inondations nous comprenons mieux ce que pouvait être la vio­lence de l'eau pour des hommes qui n'avaient pas à leur disposition toutes les possibilités que la civilisa­tion nous donne. L'eau destructrice, l'eau d'un raz-de-marée, l'eau de la tempête, l'eau des crues des rivières, l'eau qui détruit, l'eau qui se déchaîne. L'eau symbole de mort. Je prononçais tout à l'heure le mot de déluge. L'événement du déluge qui a anéanti tous les hommes à la surface de la terre manifeste bien cette symboli­que mortelle de l'eau.

Et de même nous comprenons ce qu'est le passage de la mer Rouge à la sortie de l'Egypte si nous saisissons que les Hébreux se trouvaient pris en étau entre pharaon et les Égyptiens qui les poursui­vaient pour les tuer et la mer qui se dressait devant eux, comme le signe de la mort. Ils étaient pris entre la mort et la mort. Et c'est cela le prodige de la mer Rouge, c'est que Dieu a ouvert un chemin dans la mort pour conduire les Hébreux dans le désert, dans la liberté pour les délivrer de l'esclavage de l'Egypte et pour anéantir pharaon et les puissances du mal qui les poursuivaient.

Même l'eau de la création est d'abord une eau tragique car le premier verset de la Genèse ne nous dit pas simplement que "l'Esprit de Dieu planait sur les eaux", mais "qu'Il tournoyait comme un ouragan sur l'abîme". Il s'agit de l'abîme des eaux de ce chaos qui représente dans l'imagination des sémites le tohu-bohu primitif, le néant originel. Et c'est pour cela que dans le psaume 73 il est dit que "Dieu, par sa puis­sance, a fendu l'eau des mers. Il a brisé les têtes du Dragon caché au fond des eaux." Pour les sémites les eaux c'est l'équivalent des enfers. C'est le lieu où se trouve Léviathan le serpent tortueux et dangereux. "Toi qui as fracassé les têtes de Léviathan, Toi qui l'a donné en nourriture aux monstres de la mer", c'est là que se trouvent tapies au fond des eaux toutes les puissances infernales. Et la victoire de Dieu sur le mal c'est sa victoire sur les eaux. C'est pourquoi le psaume 21 parle de "la voix du Seigneur qui tonne sur les eaux", du Seigneur qui, "dans sa force et sa splen­deur, fracasse les cèdres du Liban et règne sur l'im­mensité des eaux, trônant sur les flots du déluge." Dieu est vainqueur des puissances du mal.

Au moment de baptême de Jésus, certains manuscrits de l'évangile de saint Matthieu nous disent que "un feu se répandit sur les eaux du Jourdain." C'est le feu de cette victoire eschatologique de Jésus qui brise les têtes du Dragon. D'ailleurs quand Jésus vient au baptême, Il vient comme un pécheur parmi les pécheurs. Lui qui est sans péché, Il endosse le péché des hommes et c'est chargé de tout ce mal qu'Il vient dans les eaux du Jourdain pour affronter la source du mal. Aussi bien Jésus Lui-même parle-t-il de son baptême comme d'une image de sa mort. Quand Jacques et Jean, les fils de Zébédée, lui de­mandaient d'être assis à sa droite et à sa gauche dans le Royaume, Il leur répond : "Vous ne savez pas ce que vous demandez. Pouvez-vous boire la coupe de ma Passion ? Pouvez-vous être baptisés du baptême de ma mort ?" Et nous venons de le chanter : "Jésus-Christ, notre Sauveur, Fils bien-aimé du Père, ta chair ensevelie dans les eaux du Jourdain"... Quand Jésus descend dans les eaux du Jourdain c'est une annonce de son ensevelissement dans la mort. Le baptême du Christ, notre baptême, le baptême chré­tien c'est un affrontement avec la mort, c'est un af­frontement avec les puissances de la mort, c'est un affrontement avec le péché, avec Satan, avec le dia­ble.

Et cette image de l'eau symbole de la mort n'est pas contradictoire avec celle qui nous est plus familière de l'eau symbole de la vie. C'est précisément le rapprochement de ces deux symbolismes, mort et vie, qui nous conduit au cœur du mystère. Tout à l'heure, quand nous lisions le passage du Jourdain par Josué, comme image annonciatrice du baptême du Christ, Josué refait en quelque sorte le même geste que Moïse à la sortie d'Egypte. Comme Moïse avait ouvert un chemin à travers la mer Rouge pour que le peuple échappe aux puissances du mal et à la mort, de la même façon Josué ouvre un chemin à travers le Jourdain. Seulement ici l'accent n'est plus mis sur les puissances hostiles qui menacent Israël, mais l'accent est mis sur la terre promise dans laquelle on entre en traversant le Jourdain. Ainsi cet affrontement avec les eaux de la mort cet affrontement avec le danger des monstres diaboliques de l'enfer débouche sur la terre promise, sur le paradis, sur la vie éternelle.

Le mystère de l'eau, le mystère du baptême du Christ, le mystère de notre baptême c'est que, par la mort, à travers la mort, nous entrons dans la vie. Ce n'est pas simplement un mystère de vie "idyllique", ce n'est pas non plus un mystère de lutte infernale, c'est la jonction de ces deux mystères. Par l'affrontement avec le péché, avec le mal, avec la mort, avec l'enfer, Jésus nous ouvre le chemin de la vie et nous conduit, à sa suite, pour que nous aussi nous nous affrontions avec le mal, avec la mort et que, vainqueurs par sa victoire, à travers les eaux, nous parvenions à la terre promise que le baptême nous ouvre déjà.

C'est toute la Pâque du Christ qui est conte­nue dans ce mystère de l'eau, dans ce mystère du baptême de Jésus. La Pâque c'est la vie jaillissant de la mort. La Pâque c'est cette merveille inouïe de l'amour qui est capable de vaincre la mort, mieux encore de transformer la mort en source de vie, l'amour qui est capable de transformer cette mort qu'est le péché, capable de transformer le mal pour qu'il devienne le point de départ du Royaume, l'entrée dans la Béatitude. Nous sommes pécheurs. Le Christ a voulu prendre sur Lui notre péché. Il s'est fait pé­cheur au milieu des pécheurs, Lui qui est sans péché, afin que, du fond de cette mort de notre péché, du fond de cet abîme de notre manque d'amour jaillisse, naisse un amour plus grand, le sien, qu'Il nous com­munique pour que nous soyons véritablement vain­queurs jusqu'à la racine du mal. Pas simplement par une eau qui viendrait du ciel, mais par une eau qui est remplie, en quelque sorte, du sang du Christ, du sang qui a coulé de son Côté transpercé.

 

 

AMEN

 

 
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