AU FIL DES HOMELIES

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 LES COMMENCEMENTS SONT INSAISISSABLES

Is 40, 1-11 ; Tt 2, 11-14 . 3, 4-7 ; Lc 3, 15-22
Baptême du Christ - année C (dimanche 10 janvier 2016)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS



S
i vous le voulez bien, parlons des commencements. Quand on lit ce texte, il nous paraît probablement un peu obscur, parce que ce jour du baptême, tel qu’il nous est raconté par saint Luc, c’était en effet le commencement. D’emblée recon­naissons que Jésus ne nous a pas facilité la tâche : il aurait pu mettre en scène son entrée dans la vie publique en suivant les conseils de ce que nous appelons de nos jours un “organisateur d’événements” (ce sont plutôt généralement des organisatrices …). Or, il ne l’a manifestement pas voulu, car il est entré dans sa mission, d’une façon plutôt, – pardonnez moi le terme –, rocambolesque. Apparemment, il ne s’y est absolument pas préparé : il a vécu, comme fils de Joseph, cet entrepreneur, charpentier, travaux de maison, à Nazareth. Et curieusement, brusquement, il est parti. Il est parti pour une mission : en tout cas, personne dans l’entourage ne le savait. C’est plus tard que ses proches, se rendant compte du côté atypique et dangereux de cette mission (ils doivent se douter que ça finira mal !), interviendront pour le calmer ; Les récits évangéliques nous rapportent cette parole des membres de sa famille : «  il a perdu le sens ».

Toujours est-il qu’il est parti, « il a filé en douce » comme on dirait aujourd’hui, et il se rend dans un endroit où l’on ne l’attendrait pas. Vraiment. En effet, normalement, quand on va accomplir une mission prophétique, mieux vaut commencer par un endroit   reconnu comme ayant une valeur et une portée religieuses reconnues. La description de la plupart des vocations prophétiques dans l’Ancien Testament les  situe d’une façon ou d’une autre dans un temple, soit le temple de Jérusalem, soit dans des sanctuaires moins connus comme Silö ou Gilgal. Habituellement, un prophète devait plutôt se recommander de la religion traditionnelle, quitte à la critiquer par la suite, mais au départ pour le moins, il devait montrer qu’il était dans la ligne. Or là, pas du tout. Jésus s’en va vers un autre personnage, ce qui, aujourd’hui, nous paraît absolument évident : c’est son cousin, un peu comme si c’est une affaire de famille. Non, non, ça n’a rien à voir : Jean-Baptiste est aussi un outsider. Jean-Baptiste qui lui aussi, devrait être prêtre, puisqu’il est fils unique d’un prêtre (à cette époque-là, il n’y avait pas d’hésitation : pas besoin de faire du séminaire !), Jean le baptiste donc, plus que Jésus, était vraiment en rupture avec l’ordre établi. Il renonce à sa fonction sacerdotale ; il refuse de répondre  à sa mission prophétique dans la ville de Jérusalem ; et il s’en va dans le pire endroit du monde : les bords du Jourdain. Là encore, le Jourdain est auréolé d’une tradition séculaire de piété romantique ; mais j’aime autant vous dire qu’à cette époque-là, choisir les bords du Jourdain comme tribune, ce n’est vraiment pas une bonne idée. Ses rives sont sauvages, inhabitées mal fréquentées, peut-être en partie par les brigands ou par les animaux sauvages. C’est pourtant l’endroit que Jean-Baptiste choisit pour prêcher et on nous dit qu’il attire les foules. Jésus s’y rend et on ne nous dit pas pourquoi. En plus, comme pour accentuer ce caractère énigmatique du com­mencement, il arrive au moment où les partisans de Jean-Baptiste se demandent s’il ne serait pas le Christ. Signe inquiétant de cette effervescence messianique : c’est un réflexe bien connu dans l’histoire de ce peuple qui, dans certaines situations, commence à désespérer de pouvoir résister à l’occupant romain (qui d’ailleurs à l’époque pouvait raisonnablement résister à l’occupant romain ?). Sachant que la partie était perdue, le peuple commence à croire qu’il lui faut un Messie qui leur tombe du Ciel. D’où le nombre assez considérable de faux messies qui s’autoproclament à cette époque …

La confusion ne peut être plus grande et Jean-Baptiste n’ajoute pas à la clarté. Il annonce la venue du Royaume ; il prophétise des événements redoutables et dévastateurs : « déjà la cognée est à la racine des arbres ». C’est l’évangélisation pour faire peur. Comme on le dit parfois, hélas encore aujourd’hui à propos de la religion : il faut quand même bien de temps en temps faire peur ! Comme si c’était le but de la religion. Et pourtant, Jésus va rencontrer le baptiste. Il ne cherche pas de caution de la part des autorités du Temple.

Dernière chose enfin, qui ne simplifie en rien le problème : Jésus se rallie à un rite assez spécial et original pour l’époque. C’est un rite liturgique plutôt new look, car à cette époque là, le baptême était un rite nouveau, inventé par Jean le baptiste lui-même (d’où le surnom qui lui a été donné. Nous pensons spontanément que le baptême est un rite de purification très ancien que l’on retrouverait dans les grandes traditions religieuses ; mais c’est inexact : chez les Juifs, à l’époque, le baptême n’était pas pratiqué. Il y avait éventuellement des gestes de purification selon lesquels on se plongeait soi-même dans une piscine bain. Mais il n’y avait pas encore de baptême au sens où quelqu’un d’autre vous plonge dans l’eau bain. C’est Jean qui mit en œuvre ce rite nouveau. Et donc en se faisant baptiser, Jésus se rallie à un rite “marginal”, sûrement pas reconnu par les autorités de Jérusalem.

Par le rite du baptême, Jean-Baptiste voulait dire précisément : « Attention, tout va s’effondrer ! » or, à ce moment, Jésus accepte de quitter Nazareth, son univers familier, pour entrer dans une démarche assez déconcertante.

Eh bien, c’est là le commencement. Quand  les premiers chrétiens, rétrospectivement ont voulu se demander comment cela avait commencé, paradoxalement, ils n’ont pas d’abord pensé aux récits de l’enfance, qui ont été rédigé nettement plus tard. L’Évangile de Marc en garde une trace évidente dès le premier verset, il écrit : « Commencement de l’Évangile de Jésus Christ. Il y eut au désert un homme nommé Jean, celui dont il est écrit : une voix crie dans le désert : “préparez les chemins du Seigneur” ». La communauté chrétienne primitive, quand elle essaie de comprendre ce qu’était le commencement de son existence, en était arrivée là, à ce moment du baptême sur les bords du Jourdain, apparemment sans souci de remonter plus haut.

étrange façon de nous faire découvrir le commencement en nous renvoyant à la situation la plus désordonnée qui soit. À ce moment-là, tout est fragile et incertain : tout pouvait effectivement basculer, si l’on mesure l’incroyable confusion qui règne dans ce petit peuple juif. Historiquement, tout pouvait basculer dans un mouvement sectaire, marginal, qui aurait pu échouer lamentablement. C’est comme cela que tout a com­mencé ... Quand les Évangélistes écrivent ce texte, ils ne cherchent pas à se parer d’origines éblouissantes, ni à voiler discrètement la fragilité déconcertante des débuts de la vie publique de Jésus. On n’est pas dans l’auto-glorification : « Regardez cette chose extraor­dinaire : les cieux se sont ouverts, une déchirure immense dans le ciel de Judée, et l’irruption de l’Esprit ». Non, les évangélistes “ont fait profil bas” en nous décrivant le contexte difficile et dramatique dans sa fragilité de la mission de Jésus à ses débuts.

Frères et sœurs, essayons de faire la transposition dans notre propre vie. Il y a sûrement des événements que vous tenez pour de vrais commencements dans votre propre existence. Vous seuls les connaissez : c’est peut-être le jour où vous êtes tombé(e) amoureux ou amoureux, je ne dis pas le moment où vous avez flippé pour ses beaux yeux (somme toute, c’est assez banal et épisodique), mais plus sérieusement quand vous vous êtes rendu compte vraiment que vous  vous aimiez. Ce moment-là est souvent très paradoxal : ce sont des circonstances très souvent fortuites ; sur le moment même, on ne s’en rend pas trop compte, on ne sait pas trop ce qui vous arrive, tout est confus dans votre tête et surtout dans votre cœur, et cependant, c’est vraiment le commencement. Cela peut se passer vraiment dans des situations tout à fait étranges, et pourtant, c’est à partir de ce moment-là que tout s’est ordonné et construit dans votre vie à venir.

Eh bien, le baptême du Christ, c’est exactement cela. Comme le disent aujourd’hui certains journalistes : d’une certaine manière c’est un « non événement », il s’est vraiment passé quelque chose et pourtant ce qui s’est passé a pu rester d’une certaine façon totalement inaperçu. Nous devons aujourd’hui plus que jamais prêter attention à cet aspect-là de notre vie. Les commencements sont insaisissables, et c’est pourtant eux qui conditionnent radicalement l’avenir. De ce point de vue, on peut voir l’immense erreur de la publicité moderne : c’est une technique qui cherche toujours à provoquer un commencement qui épate tout le monde. Résultat des courses : au bout de quinze jours, on s’aperçoit que c’était du flan et tout est déjà oublié. C’est l’empire de l’éphémère. Le baptême du Christ, précisément, c’est l’inverse : le commencement est insaisissable. C’est fondamental pour comprendre notre foi et notre vie tout simplement : notre foi, en nous, a commencé comme la mission du Christ par le baptême, par ce commencement imperceptible de la grâce et de la vie de Dieu en nous. On ne voit rien et pourtant, cela change tout. Rétrospectivement, on arrive à reconstruire par petits morceaux, par bribes : « oui, on était là, on se trouvait là un peu par hasard ; c’étaient des amis qui nous avaient invités … », on arrive à réajuster quelques pièces du puzzle, mais sur le fond, le mystère reste entier : qu’est-ce qui fait que, tout à coup,  ma vie a basculé précisément à ce moment-là ?

Le baptême du Christ, c’est ce moment où la vie du monde a basculé. La plupart des gens qui étaient là ne se sont pratiquement aperçus de rien, et comment cela a basculé ? Par un coup de génie de Dieu. Le génie de Dieu, est à l’inverse de la tactique publicitaire. Certains d’entre vous le regrettent peut-être ? Personnellement, je trouve qu’il y a tellement de mouvements dans l’Église qui veulent absolument que le génie de Dieu se manifeste par une forme bruyante de publicité spirituelle que cela devient fatigant. Or, le génie de Dieu, c’est de toucher là où apparemment personne ne voit rien se produire, et c’est pourtant là que tout commence. Cette année, on va beaucoup entendre parler de la miséricorde : n’oublions jamais que la première caractéristique de la miséricorde, c’est de frapper à la porte de celui qui ne s’y attend pas, d’agir avec une telle discrétion qu’il nous arrive de ne pas savoir qu’elle frappe à la porte.

Jésus Christ entre en scène au cœur de la foule et non pas sur les planches, sans micro, sans sono, et sans matériel audiovisuel ? Il se fait homme parmi les hommes pécheurs, et c’est par cette fragilité qu’il commence à communiquer la vie de l’Esprit à l’humanité toute entière : c’est la miséricorde, c’est la manière dont le ciel s’ouvre au vrai sens du terme. Mais quand le ciel s’ouvre ce n’est pas nécessairement pour faire éclater les orages et fulminer les éclairs de la colère, c’est peut être simplement pour laisser ruisseler la douceur des rayons du soleil. Et quand le ciel s’ouvre, quelque chose se produit, invisible, insaisissable : la lumière est toujours un surgissement, un commencement. Alors frères et sœurs, ouvrons l’œil et le bon pour contempler avec émerveillement la beauté des vrais commencements. Amen.


 

 
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