AU FIL DES HOMELIES

L'HUMANITE DE JESUS

Is 49, 3.5-6 ; 1 Co 1, 1-3 ; Jn 1, 29-34
Baptême du Christ (dimanche 15 janvier 2017)
Homélie du frère Daniel Bourgeois

« Mais qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? »
C’est une question que tous les parents se sont posés ou ont posée, question entre adultes, surtout à partir de l’orientation scolaire et pour savoir quels sont les dons, les capacités de leur enfant. Evidemment, on imagine mal ce genre de discussions le soir à Nazareth, en conclusion de la journée, ce qui avait été fait du point de vue de la menuiserie, de la charpente etc. « Qu’est-ce que tu veux faire quand tu seras grand ? » On imagine mal ce genre de débat à la maison de Nazareth.
Pourtant, il faut quand même bien reconnaitre que Jésus avait un côté Tanguy, parce que se lancer dans la vie publique, à la trentaine bien tapée, c’est quand même un peu tard. Nous, aujourd’hui, nous lisons le récit évangélique comme si tout ça était parfaitement évident et clair, mais de deux choses l’une : première hypothèse,  Jésus ne bougeait pas le petit doigt et n’éveillait pas les soupçons ; Il ne voulait pas dire à son père et à sa mère qu’il fallait déjà prévoir la succession pour l’atelier de Nazareth, parce qu’un de ces jours, Il partirait.
Il y a une autre hypothèse : Il ne disait rien et laissait passer le temps, mais quand même, pas marié, un boulot simplement parce que Papa le lui avait trouvé… Avouez que d’après les critères modernes, ça n’est pas terrible ! Ce silence sur les années, non pas de l’enfance, sur laquelle nous avons quelques détails, mais sur les années de l’adolescence et sur celles de la jeunesse, qui pour les anciens est la première partie de l’âge mûr, c’était tout sauf clair. Evidemment on pouvait dire qu’Il était de Nazareth pour toute sa vie, on pouvait le penser, mais était-ce véritablement cela ? On peut ajouter un point préoccupant : c’était quand même un surdoué, parce que pour aller au temple et réussir à s’installer au milieu des docteurs et discuter avec eux à l’âge de douze ans, alors que c’était tout juste considéré comme l’âge de la première entrée dans la maturité, ça pouvait aussi poser des problèmes : « Ton père et moi, tout angoissés, nous te cherchions ».  
Il est vrai que c’est passé sous silence. Je vous donne simplement un petit détail, qui pourra vous faire réfléchir : pour Jean-Baptiste, il n’y a pas beaucoup plus de détails, on dit aussi que Jean-Baptiste croissait en sagesse, mais quand même à la naissance, on s’était demandé ce que serait cet enfant, peut-être pas exactement ce qu’il ferait une fois grand, mais on avait l’impression que son destin devait être extraordinaire. Pour Jésus, on ne se pose pas la question. Deux fois saint Luc rappelle seulement qu’Il grandissait en sagesse et en âge, comme si la maturation humaine de Jésus par rapport à sa mission était quelque chose qui ne nous regardait pas.
Il a dû y avoir une certaine surprise, parce que le jour où Il dit qu’Il va partir et quitter la maison familiale, ce fut quand même un peu dur ! Pourquoi part-il maintenant ? Où va-t-Il ? Et cela a beaucoup préoccupé Françoise Dolto qui a écrit de nombreuses choses là-dessus; je ne sais si elle considérait que Jésus avait mieux réussi que son fils Carlos, mais elle s’est posé la question : qu’a-t-Il fait quand il est parti ? Il est vrai que c’est un peu tard ! On peut se poser la question, sauf si on a admis définitivement une image d’Epinal un peu saint-sulpicienne, que tout à coup Jésus dit : « Maintenant ça va, je m’en vais »… Non, il a dû y avoir des questions autour de ce départ. D’ailleurs on sent bien dans les évangiles que les compatriotes de Jésus à Nazareth avaient difficilement "avalé" ce départ, puisqu’Il était allé chercher le succès ailleurs, Il n’était pas resté à Nazareth. S’Il était resté à Nazareth, ça aurait été tout bénéfice pour la communauté locale, mais là, Il n’y est pas resté. Pourquoi est-Il parti ? Que signifie tout cela ?
En réalité, nous sommes tellement fixés sur des schémas tout faits concernant la vie de Jésus, nous ne sommes même plus choqués quand l’évangile que j’ai lu tout à l’heure précise simplement : « Alors paraît Jésus ». Mais c’est plus une question qu’une affirmation. Que se passe-t-il ? S’Il avait tellement de cordes à son arc, comme Il avait bien dû le manifester une fois ou l’autre, pourquoi irait-Il ailleurs sur les bords du Jourdain, en Judée ? C’est quand même à soixante ou soixante-dix kilomètres plus au sud, et là Il reste auprès du Baptiste, sans doute pendant un certain temps. Que signifie cette espèce de départ en rupture ? Ce départ dans lequel on a l’impression qu’Il n’aura plus rien à voir avec Nazareth. D’ailleurs, Il aura si peu à voir que le jour où Il y retournera, ça finira presque par une scène de lapidation. Cela signifie que ça avait quand même laissé des traces. Alors pourquoi ? Pourquoi est-Il allé voir Jean ? Simplement comme ça ? Parce qu’Il aurait fait son petit tour des monastères et des couvents avant de savoir dans quelle congrégation Il entrerait ? Certains l’ont imaginé ; on a avancé qu’Il était peut-être allé à Qumrân, on ne dit pas qu’Il a hésité. « Alors paraît Jésus qui arrive », et le premier surpris est saint Jean qui lui dit, d’une certaine manière : « Que fais-Tu là ? » Pourquoi saint Jean réagit-il ainsi ? Avait-il reçu un avertissement, une révélation du ciel ? Nous n’en savons rien, mais toujours est-il qu’il fut lui aussi très surpris.
Peut-être ne sommes-nous pas assez curieux de cet étrange silence ? Que voulait dire cette attitude de Jésus qui d’une certaine manière n’avait rien laissé paraître et qui tout d’un coup alors paraît ? Voilà le changement.
Et comment paraît-Il ? Là, c’est le sommet : Il arrive devant Jean, et Il demande le baptême ! Jean est très choqué par cette demande car il sait très bien pourquoi il prêche et il baptise. Il prêche à cause de la venue imminente du Royaume de Dieu, et pour demander la conversion ; il a la certitude très profonde qu’il ne peut pas demander à Jésus, ni d’adhérer à son credo, à lui le Baptiste, ni de le baptiser. Autrement dit, nous sommes dans une sorte de suspens, difficile à comprendre pour Jean-Baptiste pour qui c’est le monde à l’envers.
Jean-Baptiste, qui a pu avoir des contacts avec Jésus pendant leur maturation, trouve sa vocation avant lui, cela aussi est étonnant. Jean-Baptiste n’a pas besoin d’aller en voir un autre qui serait "Jean-Baptiste année zéro". Il commence, lui. D’ailleurs les évangiles ne s’y sont pas trompés, ils savent très bien que l’on ne peut pas parler de Jésus sans Jean-Baptiste. Mais pour expliquer la vocation de Jean-Baptiste, on doit rappeler que lorsqu’ils étaient tout petits dans le ventre de leur mère, ils s’étaient rencontrés, et l’aîné avait donné des coups de pieds dans le ventre de sa mère qui crut alors qu’il était investi d’une mission spéciale.
Mais alors que Jean-Baptiste a eu le courage – car il en est mort – de se prononcer très vite, et d’affirmer que le Royaume était là et la conversion nécessaire, Jésus semble hésiter, Il paraît chercher. Un certain nombre d’exégètes disent d’ailleurs – c’est un peu gratuit mais ça donne au moins à réfléchir – que Jésus serait allé voir Jean pour savoir exactement ce qui se passait, pour voir exactement ce que Jean voulait. Jésus ne s’est pas posé immédiatement en disant à Jean qu’Il venait le voir sans avoir besoin de lui. Au contraire, Il vient, Il a besoin du geste du baptême du Baptiste. Voilà qui est une manière inhabituelle, que vous trouvez peut-être incongrue, d’aborder le personnage de Jésus. C’est quand même ce qui se passe. Nous avons tellement l’habitude de considérer qu’Il tombe du ciel ! Nous avons tellement l’habitude que son entrée soit subite, sans préparation, que nous ne nous rendons même plus compte que Jésus lui-même a voulu passer par là. Telle est la grande question et pour nous, c’est tellement choquant que nous essayons par tous les moyens de l’éviter.
Certes, je ne prétends pas répondre à toute la question, mais je voudrais quand même vous donner une piste, une seule, mais réfléchissez-y bien. Au fond, Jésus aurait pu s’imposer directement, il n’avait pas besoin de Jean-Baptiste. Et d’ailleurs pour les premières communautés chrétiennes, je ne sais pas si vous le sentez dans les évangiles, au début de chaque évangile, on voit quand même bien que le fait que Jésus ait eu recours à Jean-Baptiste, les a un peu gênés, ou du moins cela a gêné leurs auditeurs à qui il fallut expliquer pourquoi Il avait dû passer par Jean-Baptiste. Il y a vraiment un problème, une question : pourquoi Jésus veut-Il passer par cette médiation de Jean ? Pourquoi n’a-t-Il pas la doctrine toute faite, toute prête, simplement à diffuser ? Ce n’est pas comme cela que ça s’est passé.
Certes, Il n’a pas forcément suivi des cours de théologie auprès de Jean-Baptiste, et n’a pas dû passer son DEUG ou sa licence ; mais Il n’a pas voulu que le mouvement même d’adhésion et de réponse à sa mission soit un acte désolidarisé de ce qui se passait dans son peuple. C’est grandiose… Car Jean-Baptiste est vraiment du côté du peuple, c’est un prédicateur populaire, insupportable, mais il connaît ses racines, sa Bible, cette espèce d’attente et de frémissement eschatologique.
Quand Jésus arrive, on a l’impression qu’Il ne veut pas trop le savoir et cependant Il va voir Jean-Baptiste, parce que si on comprend bien qui est Jésus, non seulement comme nous le disons dans le credo, (Il a voulu prendre chair de la Vierge Marie, Il a voulu naître dans un foyer et grandir dans une famille humaine), mais encore pour l’apprentissage de sa mission prophétique, Il a voulu suivre Jean. Voilà quelque chose qui nous épate, et qui est pourtant la signature même de Dieu.
Si Dieu veut être humain, alors Il n’invente pas, au sens de créer uniquement de la rupture, Il invente au sens où Il prend ce qu’il y a dans son peuple, dans l’attente de Jean-Baptiste, de ses auditeurs, des disciples rassemblés autour de lui, Il prend tout cela pour en faire, pour ainsi dire, le berceau de sa propre vocation. C’est quelque chose qui nous paraît choquant. Certes, Jésus n’en restera pas là, Il ne sera pas simplement un propagateur des idées du Baptiste, et même, par certains moments, Il les aura tellement transformées que le Baptiste se demandera : « Es-tu vraiment celui qui doit venir, ou devons-nous en attendre un autre ? » Même Jean-Baptiste a eu des doutes sur ce personnage qui était venu lui demander le baptême, mais ça n’empêche qu’Il était venu. Il était venu demander le baptême, et donc Il avait voulu que sa propre vocation, son propre cheminement au milieu du peuple pour annoncer la bonne nouvelle du Royaume n’arrive pas, pardonnez-moi l’expression triviale, comme un cheveu sur la soupe.
C’est arrivé en étant auprès de Jean-Baptiste, en discutant avec lui, en discutant avec les premiers disciples, en voyant les foules être baptisées et en recevant lui-même le baptême. Autrement dit, le grand souci de Jésus, ça peut nous paraître bizarre, n’est pas d’abord de nous apprendre quelque chose – et c’est ça la grandeur de son humanité –, c’est d’apprendre où nous en sommes, nous les humains, et où en est ce peuple d’Israël au moment où Il va accomplir sa mission. Jésus est fils de Dieu. Jésus a reçu la plénitude de la sagesse de Dieu, Il reçoit la plénitude de l’Esprit qui va le guider et le conduire dans sa mission, mais Il n’a pas reçu sa mission que de Dieu, parce qu’Il est Dieu et homme, Il a aussi reçu tout ce qu’Il pouvait, et devait recevoir des hommes.
Voilà une extraordinaire leçon d’humilité. Voilà une extraordinaire manière de comprendre Jésus, non pas comme celui qui sait déjà tout, qui peut déjà tout, qui fera tout… oui, bien sûr, mais pour le faire, pour le mettre en œuvre, Il passera par la médiation de Jean-Baptiste, des premiers disciples du Baptiste et des premières personnes qu’Il rencontrera sur son chemin.
Alors, frères et sœurs, cela nous apprend beaucoup de choses sur nous-mêmes : quand nous sommes baptisés, quand nous recevons la grâce de Dieu, d’une certaine manière nous la recevons vraiment de l’Esprit Saint, de l’Esprit de Dieu.  Quand nous avons été baptisés nous avons reçu notre chemin, notre vocation, mais comment l’avons-nous trouvée ? L’avons-nous trouvée en nous posant en rupture par rapport à ceux qui nous l’ont proposée, qui nous l’ont donnée, en rupture par rapport à l’Eglise ? Aurions-nous cette attitude, parfois un peu veule et très critiquable, qui consiste à dire que lorsqu’on a reçu le baptême, on pense ce qu’on veut et on fait comme on veut ? Non, j’ai reçu le baptême, par conséquent je dois recevoir encore de l’Eglise, je dois recevoir de ceux qui sont autour de moi, je ne fais pas ma vie ; la vie de la grâce ce n’est pas le self made man. On ne se fait pas chrétien, on est porté à la vie chrétienne par la grâce de Dieu et par son accompagnement humain.
Tel est le baptême de Jésus par Jean-Baptiste. Il n’a pas voulu que la mise en œuvre de sa vocation soit cette manière de dire aux gens autour de lui : « Maintenant, n’écoutez plus Jean-Baptiste, c’est dépassé, il n’a pas compris la situation, n’écoutez plus ce que vous racontent les gens au temple, n’écoutez plus l’enseignement des pharisiens, moi je vous dis exactement ce qu’il faut ». Vous pouvez regarder dans l’évangile, chaque fois qu’Il se situe par rapport aux autres, Il les inclut dans sa manière de prêcher, d’annoncer et de comprendre. Voilà une attitude extrêmement fine et très profonde qui est peut-être le meilleur témoignage de l’humanité de Jésus. Amen.

 
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