AU FIL DES HOMELIES

SERVITEURS PAR LE BAPTÊME

1 S 3, 3b-10.19 ; 1 Co 6, 13c-15a.17-20 ; Jn 1, 35-42
Baptême du Christ – Année B (dimanche 14 janvier 2018)
Homélie du frère Daniel BOURGEOIS

Frères et sœurs,

Il arrive de temps en temps que, dans certaines familles, il y ait un personnage, un aïeul, un adulte particulièrement brillant qui prenne tellement de place, qui soit tellement respecté et honoré – je  pense par exemple à François Mauriac dans sa famille –, qu'il finit par devenir une sorte de mobilier encombrant avec lequel on est toujours obligé de compter, qui nous empêche de faire ce que l'on veut, si la petite fille veut se marier avec Godard, c'est tout de suite une histoire... Bref, ce sont des gens très intéressants, très brillants, qui ont un passé, une histoire et qui, en même temps, pèsent tellement sur la vie familiale des générations suivantes qu'à certains moments, ils ne facilitent pas la vie.

C'est exactement ce rôle que Jean-Baptiste a joué dans les premières communautés chrétiennes. En effet, contrairement à ce qu'on pense, si maintenant nous lisons des textes qui ont été un peu polis, aménagés, lissés pour effacer tout conflit, en réalité, il y a eu au départ de graves conflits parce que Jean-Baptiste avait été un personnage particulièrement marquant. Sa prédication avait été beaucoup plus violente et décisive que celle de Jésus, il s'était attaqué à Hérode Antipas, avait fait une prédication au désert qui avait marqué l'imagination des foules, il avait su attirer du monde autour de lui et puis surtout, il y avait une affaire à résoudre : il avait inventé le baptême. En effet, contrairement à ce que tout le monde croit, ce n'est pas Jésus qui a inventé le baptême, c'est Jean-Baptiste et c'est d'ailleurs la raison pour laquelle Jean s'est appelé "le Baptiste", ce qui constituait quand même un antécédent assez imposant et impressionnant.

Non seulement Jean avait inventé le baptême mais Jésus Lui-même était allé recevoir le baptême de Jean, ce qui ne faisait qu'aggraver les choses. « Vous, les disciples de Jésus, vous dites que Jésus est le Messie mais c'est Jean qui lui a mis le pied à l'étrier, ce Jean est donc un personnage d'autant plus important que, du point de vue de la fin, ils sont presque équivalents : l'un est mort martyr à la suite des festivités et des orgies d'un banquet avec la danse d'Hérodiade – c'était un acte de générosité, de don de soi, de fidélité jusqu'au bout à sa mission – alors que l'autre était mort dans des conditions un peu plus douteuses puisqu'on l'avait accusé de lèse majesté, c'était à la limite du point de vue politique.

La question était donc de savoir quel véritable maître il fallait suivre. On comprend dès lors pourquoi il y a eu des communautés qu'on appelait les "Johannites". Quand saint Paul arrive à Éphèse, il tombe sur des Johannites qui pratiquaient le baptême de Jean. Certes, dès que Paul leur a dit que leur baptême ne valait rien et qu’il fallait prendre le baptême dans l'Esprit, ils ont tout de suite été éblouis et se sont mis aussitôt à prophétiser en adoptant ce baptême ; mais dans certains cas, ça se passa beaucoup moins bien.

Jean-Baptiste apparaît donc comme un meuble un peu "encombrant dans la salle à manger" et pour résoudre le problème, il a fallu un travail immense de réflexion et d'approfondissement de la part des premières communautés chrétiennes dont Marc est, dans les années 65-68, un des premiers témoins. Il parle de Jean-Baptiste alors qu'on aurait très bien pu l'occulter. Cela n'aurait pas retiré grand-chose à l'évangile, on aurait raconté les miracles de Jésus, son enseignement, sa passion et simplement laissé une sorte de "blanc" dans la chaîne de l'information comme on le pratique si volontiers aujourd'hui dans les médias. Or, au contraire, les chrétiens ont accepté le défi d'essayer de comprendre pourquoi Jean-Baptiste avait été aussi important.

Evidemment, la ligne directrice est claire : Jean-Baptiste est important parce qu'il a annoncé Jésus. C'est ce qui lui a valu le surnom de "précurseur" – prodromos. Qu'on ne se méprenne pas, le précurseur n'est pas une espèce de prophète extralucide, c'est le soldat qui marche devant l'officier romain et qui tape avec sa lance pour avertir la population qu'il faut s'écarter pour laisser passer l'autorité. C'est plutôt un métier modeste, c'est pourquoi Jean-Baptiste dira qu'il n'est pas digne de se courber devant Jésus pour dénouer la courroie de ses sandales. Détail intéressant quand on sait qu'un esclave juif ne devait pas se baisser devant son maître pour dénouer la courroie de ses sandales. Il pouvait faire des tas d'autres tâches serviles mais pas celle-là, ce qui signifie bien que Jean-Baptiste ne se prenait vraiment pas pour le premier moutardier du Pape, mais au contraire comme le plus humble de tous les hommes. On ne peut donc pas dire que la renommée de Jean-Baptiste ait eu pour fondement ses prétentions à se faire valoir comme un Messie ou un personnage important. Il y a à cet égard plus d'éloges de Jésus sur Jean-Baptiste que d'éloges de Jean-Baptiste sur Jésus.

Alors, pourquoi fêtons-nous le baptême du Christ alors qu'on aurait pu s'en passer ? Le petit texte de saint Marc, qui est l'un des tout premiers témoignages, est ciselé d'une manière extraordinaire. Tout d'abord, il pose le principe qu'on ne peut pas parler de Jésus sans parler de Jean qui en a été le précurseur. Cela ne se discute pas, même si dans l'évangile de Jean, on ne voit pas Jean baptiser le Christ, ce qui démontre qu'on a essayé de réduire au maximum le rôle de Jean. Mais, il faut noter à cet égard que le vivier des disciples de Jésus est constitué d'anciens disciples de Jean. On avait des souvenirs très précis sur le rôle et la relation des deux, même si tout n'est pas raconté dans l'évangile.

Comment Marc nous raconte-t-il les choses ? Tout d'abord, il nous dit que Jésus paraît et que la première décision de sa vie publique, c'est d'aller voir Jean. Les choses sont claires : avant, ce n’était pas encore l'annonce officielle de l'évangile et de la transformation du monde et de la société par la venue du Royaume, et après, si. Marc met en quelque sorte son lecteur en demeure de reconnaître que le déclic de la vocation de Jésus, le départ de sa vie publique, est lié à Jean. Il va voir Jean pour recevoir le baptême. On ne nous dit pas pourquoi Jésus est allé voir Jean plutôt qu'un autre. Peut-être est-ce parce qu'Il en avait entendu parler, peut-être plus vraisemblablement, parce qu'Il considérait que le passage auprès de Jean était indispensable pour les raisons que Lui seul connaît et que nous connaîtrons peut-être lorsque nous serons arrivés de l'autre côté.

Cela étant dit, il faut lire le récit de Jean à la loupe. Ce récit est en deux temps : d’abord Jésus se fait baptiser, donc Il veut le geste de Jean sur Lui. Il n’y a pas comme chez Mathieu une sorte de débat pour savoir qui doit baptiser l'autre. Jésus passe comme un anonyme dans la foule pour se faire baptiser par Jean. Mais, sitôt baptisé, remontant, Jésus voit les cieux ouverts, l'Esprit comme la colombe et entend la parole du Père. A aucun moment, on ne nous dit que l’événement est audible ou visible par les autres. Il n’y a que Jésus qui est le témoin de sa propre investiture. Publiquement, Il reçoit le baptême et à la sortie du baptême, Il reçoit personnellement son investiture « Tu es mon fils bien-aimé » mais là, personne n’entend. A tel point qu'un certain nombre d’exégètes, de façon très honnête, disent que si on connaît ce détail, c’est sans doute parce que Jésus l'a dit après. Mais ce n'est pas revenu par Jean.

Marc, avec une sorte de discernement et d’acuité visuelle littéraire, distingue les deux choses fondamentalement : l'acte de recevoir le baptême, acte public, acte visible et qui d’une certaine manière le solidarise avec tous les pécheurs et tous les hommes de son temps allant se faire baptiser par Jean puis, un acte, une vision, un moment qui n’appartient qu’à Lui, la parole du Père, l'investiture, « celui-ci est mon fils bien-aimé » puis la colombe avec cette image de l’oiseau qui plane comme l’Esprit Saint planait sur les eaux au jour de la création. C’est le même mot, celui de l’oiseau qui écarte les ailes soit pour couver soit pour planer, un peu les deux en même temps.

Ici, nous avons ces deux choses, ce qui veut dire que la réalité même de l’acte du baptême – qui ne fait qu’un – ne doit pas être traitée au même niveau selon qu’il s’agit de l’acte public de Jésus ou de la vocation intime qu’Il reçoit. Les deux choses ne sont pas séparables mais il faut les distinguer et c'est ce par quoi Jésus a voulu passer pour la détermination de sa propre vocation. Il a voulu être comme reconnu par Jean dans le geste du baptême, recevoir publiquement ce geste. Jésus tenait à cette référence parce que c’est dans ce moment-là qu’Il a définitivement reçu la mission et les modalités de la mission telle qu’Il allait l’accomplir.

Cela signifie une chose très importante pour nous : comment se passe notre devenir chrétien ? La réponse est qu'il faut toujours passer par quelqu’un d’autre. Il n’y a qu’une chose qui n’est pas permise pour un baptême, c’est de s’auto-baptiser. On ne peut pas s'accorder à soi-même le baptême. On peut être baptisé, dans des cas d’urgence extrême, par quelqu’un qui n’est pas baptisé lui-même – c’est écrit noir sur blanc dans le droit canon – mais la seule réalité absolument inconditionnelle du baptême, c’est qu’on le reçoit de quelqu’un d’autre. C'est d'ailleurs la trouvaille de Jean-Baptiste. Auparavant, il y avait des tas de rites de purification mais Jean-Baptiste a posé un geste – le baptême – qui veut que quand on est baptisé, on ne s'accorde pas à soi-même la purification, on la reçoit d’un autre.

Dans notre vie de chrétien, c’est la même chose, nous recevons le baptême des mains d'un autre – qu’il soit prêtre, diacre ou laïque, ou même un parent baptisant son enfant se rendant au bloc opératoire pour une opération grave – dans tous ces cas là, on passe par un autre, c'est l'Eglise. On ne peut pas entrer nous-mêmes dans la relation avec Dieu sans passer par l’Eglise, sans passer par un autre qui nous apporte ou nous annonce, au nom de l’Eglise, la possibilité d’entrer dans la vie de Dieu. Mais ensuite, comme le baptême n'est pas qu'un rite purement extérieur, il faut aussi cette réalité fondamentale qui est la parole « tu es mon fils bien-aimé, en toi j’ai mis tout mon amour ».

La vie baptismale est une des choses qu'on a le plus de mal à comprendre aujourd'hui. Elle se déroule toujours à deux niveaux. D'une part, au niveau public et social, quand nous sommes chrétiens et nous le sommes par la société, le groupe humain de chrétiens qui nous accueille, nous porte et nous transmet par le baptême quelque chose. Mais ce qui est transmis et accordé, ce n'est pas l'Eglise comme telle qui le gère, c’est Dieu qui à travers le geste du baptême, nous dit « tu es mon fils bien-aimé ». On ne peut donc pas concevoir la vie chrétienne sans cette espèce de va-et-vient permanent entre les gestes de notre entourage, de tout ce qui nous constitue chrétiens et qui touche à la vie de chacun d’entre nous dans des circonstances parfois tout à fait incroyables et imprévisibles. Et d’autre part, le geste par lequel Dieu ratifie, dans ce moment de rencontre, à travers l’autre qui est le frère dans l’Eglise ou telle ou telle personne qui m’accompagne, « tu es mon fils bien-aimé ».

Frères et sœurs, il n'est pas simple de penser la vie chrétienne. Ce qui est extraordinaire, c’est que Marc ait mis en exergue dans son évangile cette donnée fondamentale de la mise au clair de la mission de Jésus, sa mission de Messie. Ce que Marc voulait dire, quand Jésus a été manifesté comme le Fils de Dieu, le Christ, le Messie, c'est qu'il a été le résultat de la convergence de deux choses : premièrement ce que Jean-Baptiste représentait de plus profond et de plus réel dans le peuple de Dieu, à travers le geste du baptême qu'il avait mis au point mais aussi, le geste même, la parole et le don de l’Esprit que le Père a réalisé en même temps ou à la sortie du bain du baptême.

Frères et sœurs, tout ceci nous oblige à regarder les choses et notre propre vie différemment : ne nous croyons pas les étapes incontournables du don que Dieu fait. Nous sommes "utilisés" par Dieu dans la réalité sociale et vivante de notre existence chrétienne mais nous sommes toujours là pour favoriser les circonstances du déclic sans toutefois en être les maîtres. Nous avons trop souvent tendance à nous attribuer l’influence religieuse ou personnelle que nous pouvons avoir sur les autres. Ce n'est pas si simple du moins du point de vue de la vie de l’Eglise, de la vie des sacrements, de la charité fraternelle, car il faut savoir distinguer d'une part, notre propre apport – à peine digne de dénouer la courroie des sandales – et d'autre part l'irruption de l'amour de Dieu par l'Esprit Saint qui est le moment où Jésus commence sa vie publique.

Frères et sœurs, que cet épisode du baptême du Christ, qui est manifestation du Christ soit aussi la manifestation de la manière dont nous-mêmes, comme disciples du Christ, nous devons vivre comme des serviteurs et des témoins de nos frères et ceux qui préparent les chemins du Seigneur. Amen.

 
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