AU FIL DES HOMELIES

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UN BAPTEME POUR LES VIVANTS

Is 40, 1-5.9-11 ; Tt 2, 11-14 ; 3, 4-7 ; Lc 3, 15-16.21-22
Baptême du Christ – année C – (Dimanche 13 janvier 2019)
Homélie du Frère Daniel BOURGEOIS

« Moi je vous baptise dans l’eau, mais lui vous baptisera dans l’Esprit Saint et dans le feu ».

Frères et sœurs, il y a des moments où il faut revenir aux fondamentaux pour essayer d’éviter des hypothèses ou des interprétations fausses et quand il s’agit du baptême, c’est absolument nécessaire. En effet, la plupart du temps quand on parle du baptême de Jésus, on pense qu’Il a voulu donner le bon exemple : son cousin, Jean-Baptiste, commençait à faire parler de lui, il suscitait l’intérêt des foules et il était donc normal que ce soit lui qui Le baptise. Cela donnerait un label au rituel qu’Il adopterait ensuite pour donner l’exemple. Et depuis, on continue de se faire baptiser de cette manière.

Mais que signifie le fait de se faire verser de l’eau sur la tête, que l’on se fasse baptiser par ondoiement ou selon le véritable rite, celui qui a toujours été maintenu par l’Eglise, même si on l’a très peu pratiqué et qui consiste à plonger les personnes à baptiser dans l’eau du baptême ? La seule valeur presque "réflexe" quand on reçoit le baptême, c’est un peu comme si on se lavait, comme si on se purifiait. L’eau a valeur purificatrice et le baptême sert à nous laver de tous nos péchés si bien que l’on est arrivé petit à petit à dire qu’il faut absolument baptiser les petits enfants à cause de la mortalité infantile, car s’ils n’ont pas été baptisés, ils n’auront pas droit à leur ticket d’admission au paradis !

Petit à petit, les choses se simplifient pour finalement devenir la caricature d’elles-mêmes. En vérité, le problème du baptême était très compliqué dans la communauté primitive, parce que ce n’est pas Jésus qui l’a inventé. Cela gênait beaucoup les communautés chrétiennes qui se retrouvaient de temps en temps avec des gens qui se réclamaient de Jean-Baptiste et qui devaient leur dire qu’en réalité, les chrétiens n’étaient que des copieurs, des faussaires, des imitateurs. Il a fallu à la communauté toute une réflexion pour savoir exactement ce que signifiaient les deux baptêmes, celui de Jean et celui que les disciples, à la suite de Jésus et sur son injonction, administraient.

Quand on réfléchit à la manière dont progressivement s’est clarifié le problème – les évangélistes n’étaient pas des journalistes qui notaient simplement des événements au fil des jours, ils réfléchissaient et étaient chargés d’expliquer à la communauté ce que signifiaient tel geste, tel rite, telle action de Jésus –, on s’aperçoit qu’une véritable théologie du baptême s’est élaborée et c’est cela que j’aimerais partager avec vous ce matin : retour aux fondamentaux.

Pourquoi Jean-Baptiste avait-il mis au point le baptême ? D’abord, c’est lui qui l’a fait. La plupart du temps, les rites de baptême étaient des rites de purification : on se plongeait soi-même dans l’eau ou la piscine pour se laver, c’était la douche de l’époque. Le geste du baptême était éminemment purificateur, c’était la valeur première. Or chez Jean-Baptiste, ce qu’il invente, c’est que l’on est plongé dans l’eau, ce n’est pas la même chose. C’est quelqu’un qui vous jette à l’eau, on ne s’y met pas tout seul.

Dès lors, la valeur de l’eau n’est pas d’abord la purification mais le fait de vivre. Vous avez entendu tout à l’heure dans l’Epître, « le baptême qui vous a fait renaître », la première association que l’on a dans la tête au moment où dans les premières communautés chrétiennes on parle du baptême, ça fait « vivre », ça fait « renaître ». Ce n’est certes pas contradictoire avec le fait de purifier le cœur mais la véritable valeur, c’est la vie. C’est très intéressant car quand on lit la plupart des témoignages des premiers siècles de l’Eglise sur le baptême, ils expliquent que l’eau est la source de vie dans tout le monde et les organismes vivants, un peu comme s’ils avaient déjà eu l’intuition de ce que l’on sait aujourd’hui à travers l’analyse des origines de la vie : pour qu’il y ait de la vie, il faut qu’il y ait de l’eau. Ils ne le formulaient pas de cette manière car ils n’avaient pas lu les derniers écrits sur la recherche en biologie mais il est intéressant de noter qu’ils avaient assimilé tout de suite : eau = vie = naissance = dynamisme du vivant. Ce qui changeait déjà beaucoup les choses.

Dans l’esprit de Jean, voici le plus important : on n’est pas baptisé seulement pour se purifier des péchés mais d’abord pour la vie. C’est parce que l’on veut vivre qu’il y a le baptême. La caractéristique de Jean était que ce baptême soit comme le rassemblement de tout le désir de vivre, de toute la puissance de vivre, pour l’orienter vers la venue du Messie. L’eau signifie alors la puissance de vivre au sens de la vie créée, celle qui nous a été donnée et par laquelle on vit tous les jours, on mène sa vie "métro-boulot-dodo" et toutes les activités que l’on peut faire. La vie est cette espèce de dynamisme intérieur à l’homme qui le conduit, jour après jour, à actualiser les possibilités qu’il a en lui mais il s’agit bien de la vie de ce monde.

Par conséquent, quand il baptise avec de l’eau, Jean-Baptiste est conscient de ne faire qu’un préliminaire de l’action de Jésus : « Je vous baptise parce que je vous invite à rassembler en vous toutes les puissances de vie que vous portez et à les orienter vers la venue du Royaume ». Le baptême de Jean n’est donc pas du tout comparable à ce que Jésus va accomplir. Les deux baptêmes se ressemblent matériellement par le rite de l’eau mais leur finalité est différente.

Dans un cas, Jean-Baptiste dit : « Rassemblez toutes les puissances de vie que vous portez et préparez-les pour accueillir le Royaume », c’est-à-dire « soyez des vivants pour accueillir la vie ». C’est cela le baptême de Jean comme s’il avait eu un pressentiment : « Je vous baptise avec de l’eau, mais Lui vous baptisera dans l’Esprit ». Ce qui veut dire : « Celui qui viendra après moi est plus grand que moi – et je ne suis pas digne de délier la courroie de ses sandales –, celui-là va, en reprenant mon rite, insuffler quelque chose d’autre : l’Esprit et le feu », quelque chose qui donne un dynamisme qui vient de Dieu, s’agissant de l’Esprit, et que confirmera par la suite le geste du baptême – « Le ciel s’ouvrit et l’Esprit descendit sur lui » – mais en même temps, le feu qui va nous permettre de passer à travers le creuset de la mort. Jean-Baptiste baptisait pour qu’on continue à vivre. Son rite est un rite de survie alors que là, il s’agit du passage à travers le feu de cette existence et de la mort.

Le baptême tout en ressemblant matériellement à ce que Jean avait fait, est désormais l’Esprit et le feu, ouverture à une vie nouvelle. Et on comprend pourquoi à la fin du baptême, les cieux s’ouvrent. Ce n’est pas du cinéma, c’est l’ouverture d’un monde nouveau à travers le baptême du Christ. Quand le Christ reçoit l’Esprit par le baptême, Il le reçoit pour nous. Il devient le point de diffusion de l’Esprit.

Cela dit, il y a quand même quelque chose d’intéressant à noter : pourquoi Jésus n’a-t-Il pas inventé un rite nouveau, une onction d’huile ou de parfum par exemple ou tout autre rite initiatique de l’époque, pour se distinguer de Jean ? En baptisant avec de l’eau comme Jean, Il a voulu montrer le lien et la continuité entre le baptême d’eau – rassembler ses forces de vie – et le baptême d’Esprit – faire que ces forces de vie soient transfigurées pour entrer dans une vie nouvelle – ce dont la plupart du temps on ne se rend pas bien compte dans le baptême.

Quand on reçoit le baptême, on est tellement obnubilé par le fait de se mettre en règle avec Dieu qu’on ne réalise pas qu’à travers le geste de l’eau que Jésus a voulu maintenir, on rassemble toutes les puissances de vie que nous portons pour qu’elles soient démultipliées, approfondies, épanouies par la présence de la grâce de l’Esprit, quitte à passer par la mort, le feu.

Frères et sœurs, ceci devrait nous conduire à renouveler notre manière de concevoir le baptême. Bien sûr, le baptême nous fait entrer dans une communauté, une communion qui s’appelle l’Eglise, c’est très important mais pour autant, ce n’est pas le droit d’inscription au club, "maintenant je suis baptisé, j’ai le ticket d’admission" ! C’est toute la vitalité que Dieu m’a donnée par la création, tout ce désir de vivre, toute cette force même de ce qui me fait, au jour le jour, monnayer toutes les possibilités que je porte en moi au niveau spirituel, intellectuel ou physique, tout cela est repris par la grâce du baptême, toute cette potentialité de vie symbolisée par l’eau du baptême, est reprise par la puissance de l’Esprit. C’est la raison pour laquelle, pendant le Carême, quand nous accompagnons les catéchumènes, nous chantons, ce qui est d’ailleurs une citation de l’Ecriture, « Vous tous qui êtes nés de l’eau et de l’Esprit ».

Quand on est baptisé, on ne quitte pas la vie humaine pour entrer dans une autre vie, ce n’est pas un dualisme qui coupe les choses en deux. Quand on est baptisé, c’est toute la possibilité et le dynamisme de la vie humaine qui sont ressaisies par la puissance de la grâce de l’Esprit de Dieu et qui nous font passer de ce monde au monde du Royaume.

Frères et sœurs, que cette méditation aujourd’hui sur le mystère de notre propre baptême à travers le baptême du Christ nous aide à corriger un peu le tir, à essayer de voir que le baptême est là « pour faire renaître ». Dieu ne nous fait pas renaître de rien, le baptême est fait pour baptiser les vivants et non les morts. Il y a une phrase de saint Paul sur ce sujet qui est très compliquée, il semble qu’à Corinthe, ils étaient tellement contents d’avoir découvert le baptême qu’ils voulaient se faire baptiser pour les morts. C’est ce que font les Mormons mais il vaut mieux laisser Dieu s’occuper des morts lorsqu’ils sont arrivés là-haut…

L’essentiel du problème est que le sacrement du baptême est le sacrement de la naissance et de la vie. Naissance d’une vie déjà développée, murie à travers le don de la vie créée, reçue de nos parents mais cette vie-là est sans cesse visitée, reprise, transfigurée par la puissance de la grâce et de l’Esprit et c’est ce que l’on peut se souhaiter les uns aux autres en ce début d’année. Amen.

 
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